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La Revue réformée a rassemblée des données sur les affiliations théo-idéologiques des dirigeants réformés en France. En se basant sur les critères de Jean-Paul Willaime dans Profession pasteur (Genève, Labor & Fides, 1986, chapitre 4 : Orientations et clivages idéologiques au sein du corps pastoral, p. 125-192), François-Georges Dreyfus classe les allégeances des pasteurs et des conseillers presbytéraux (membres « laïcs » composant les petits gouvernements locaux des paroisses réformées) en quelques catégories nous permettant peut-être d’y voir un peu plus clair dans le paysage politique du milieu réformé.

J’ai allégé ces chiffres et voici les résultats. Je compte comme conservateurs ceux qui s’identifient comme orthodoxes, barthistes et évangéliques (ce dernier terme peut avoir plusieurs sens mais est historiquement synonyme de conservateur dans le contexte réformé), tandis que je compte comme libéraux ceux qui s’identifient comme tel ou qui se revendiquent de la « théologie politique » (comprendre les « protestants athées » à la Lionel Jospin).

Les conseillers de l’Église réformée de France (ERF) à Paris :

  • 50 % conservateurs
  • 22 % libéraux
  • 28 % indécis

Les conseillers de l’Église réformée de France (ERF) en province :

  • 24.5 % conservateurs
  • 15 % libéraux
  • 60.5 % indécis

Les pasteurs de l’Église réformée de France (ERF) :

  • 61 % conservateurs
  • 39 % libéraux

Les pasteurs de l’Église réformée d’Alsace et de Lorraine (ERAL) :

  • 57 % conservateurs
  • 11 % libéraux
  • 32 % indécis

Les pasteurs des Églises réformées évangéliques indépendantes (EREI) :

  • 100 % conservateurs
  • 0 % libéraux

Dreyfus cite également un sondage de 1995, selon lequel 39 % des pasteurs de l’ERF se réclament du libéralisme ou de la « théologie de la sécularisation » (sic), et en conclut :

On retrouve cette tendance dans Église et pouvoirs, le « manifeste encyclique » de la Fédération protestante de France en 1971, qui nous offrait comme modèle de société la RDA [Allemagne de l’Est communiste].

[…]

Leur libéralisme théologique a sans doute largement accéléré la sécularisation du protestantisme français réformé et du luthéranisme alsacien depuis une trentaine d’années. En 1965, il y avait en France 470 000 réformés et 300 000 luthériens : il n’y a plus aujourd’hui [en 2000] que 350 000 réformés et moins de 250 000 luthériens.

Pour revenir aux données de Willaime, à première vue, les orthodoxes semblent nettement majoritaires sur les libéraux. Mais la proportion fulgurante d’« indécis » ne cache-t-elle pas beaucoup de libéraux inconscients ou inavoués ? Les pasteurs et conseillers « indécis » s’abstiennent de répondre aux questionnaires qui leur parviennent, tellement ils veulent plaire à tous et rester politiquement corrects, ou bien car leur manque de conscience sociopolitique les empêche de s’aligner. Or l’inculture sociopolitique rime souvent avec l’incrédulité théologique.

Cependant la situation n’est peut-être pas si grave que cela. Au plan social, selon le sondage mentionné plus haut, 47 % des fidèles estiment qu’il faut « limiter le nombre des étrangers ». 42 % pensent qu’il faut « retrouver le sens des valeurs morales » et 77 % sont convaincus que « l’institution familiale est une valeur fondamentale ». De ces chiffres discordants, se dégage encore la séparation floue 50/50.

Voyez aussi sur Le Monarchomaque :

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En notre époque de surtaxation sans précédent, voici en guise de rafraichissement une prédication du pasteur & théologien réformé Greg Price portant sur la légitimité – ou l’absence de légitimité – des multiples taxes imposées par les gouvernements étatiques de ce bas-monde : Unlawful Taxation and Unlawful Civil Government.

Brève présentation de la prédication fournie sur SermonAudio :

Gives biblical guidelines concerning what the Bible teaches about paying taxes and introduces Scriptural teaching on how to tell if a particular civil government is lawful or unlawful. The classic Knoxian / Covenanter position defended here will certainly hold some surprises for most modern Christians. For much more on this subject see Greg Price’s book Biblical Civil Government Versus the Beast and the Basis for Christian Resistance.

Le prédicateur cite l’Écossais Samuel Rutherford (1600-1661), un théologien réformé et le théoricien du droit politique qui articula la première défense moderne du constitutionnalisme dans son maître-ouvrage intitulé Lex Rex paru en 1644. (En latin, Lex Rex signifie « la loi est le roi », par opposition à Rex Lex, qui signifie « le roi est la loi ».) Rutherford y argumente que « la fidélité à Christ ne peut pas être une trahison à César ». D’un point de vue biblique, cette assertion est parfaitement logique. Une désobéissance à l’officiant (l’individu) qui occupe l’office (la fonction) de César ne constitue pas nécessairement une désobéissance à l’office lui-même, puisque même si c’est Dieu qui a institué cet office (Romains 13, 1 Pierre 2, etc.), Dieu n’approuve pas forcément l‘officiant qui l’occupe à ce moment-là ! Par conséquent, si l’officiant travestit l’office qu’il occupe, hé bien le corps des citoyens a certainement le droit (sinon le devoir) de faire pression – dans la mesure de ses capacités – sur l’officiant en question. Cela, par respect et par hommage envers cet office sacré.

Dans son commentaire analytique du texte antique Sur la clémence (56) signé par le jurisconsulte et philosophe stoïcien Sénèque de Cordoue (–4-65), le juriste et réformateur français Jean Calvin (1509-1564) reconnaissait également cette distinction cruciale entre l’office et l’officiant :

Si la religion nous contraint de résister quelquefois à quelques édits tyranniques, lesquels défendent de rendre au Seigneur Jésus l’honneur qui lui appartient, et le service que nous devons à Dieu : lors nous pouvons à bon droit protester que nous ne violons point la puissance des rois. Car ils ne sont pas ainsi élevés en dignités hautes afin qu’à la façon des géants ils tâchent de tirer Dieu hors de son trône.

Le huguenot Jean de Coras (1515-1572), chancelier du Royaume de Navarre pour la reine Jeanne d’Albret (1528-1572), juge du célèbre procès dans l’« affaire Martin Guerre » (1560), martyrisé à Toulouse dans la Saison des St-Barthélemy et auteur du traité Question politique : S’il est licite aux sujets de capituler [=passer un contrat] avec leur prince (1568), faisait lui aussi état de cette distinction entre l’office public et l’officiant privé qui l’occupe :

Puisque le roi [Charles IX de France (1550-1574)] n’ordonne rien, le roi ne consulte rien, le roi ne dispose rien, mais toute cette administration politique passe par l’avis de ce furieux déchaîné [François de Guise (1520-1563)], si les sujets du roi y contredisent, ils ne capitulent point avec leur prince, mais résistant aux pernicieuses entreprises de l’ennemi de Dieu et du Royaume [de France], ils capitulent pour le roi, pour sa couronne, pour sa majesté.

Toujours dans la prédication qui intéresse notre propos, Greg Price affirme que « nous [les chrétiens] ne pouvons pas consentir à l’autorité d’un gouvernement païen à cause de notre Alliance avec Dieu ». Ici, ce prédicateur exprime avec hardiesse la conviction chrétienne selon laquelle un État faisant délibérément ce que Dieu prohibe ou ne faisant pas ce que Dieu commande est moralement et juridiquement illégitime.

Cette dernière affirmation est cependant à nuancer. Un gouvernement civil non-chrétien qui respecterait pleinement les droits fondamentaux des membres du peuple allianciel et qui appliquerait dûment la justice civile de Dieu serait potentiellement légitime. L’empereur perse Cyrus le Grand (559-530) offre un exemple de chef d’État païen agréé par l’Éternel. Bien sûr, l’existence de tels gouvernements sont éminemment rares. Greg Price affirme également qu’« un régnant sans autorité légitime n’a pas plus le droit légitime de nous taxer qu’un voleur a de droit sur notre portefeuille ». Il s’agit-là d’une déduction logique évidente.

En outre, Greg Price différencie entre la soumission passive par crainte et la soumission active par conscience. Prima facie, en Romains 13, l’apôtre Paul nous avertit de ne pas se soumettre par crainte, mais plutôt de se soumettre car « le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien » (verset 4). Or Paul ne réfère ici qu’à l’exercice légitime de la magistrature, qui consiste en la neutralisation des malfaiteurs par les forces de l’ordre et leur châtiment par l’appareil judiciaire qui  « exerce la vengeance » de Dieu (encore le verset 4). L’éventualité d’un exercice illégitime de la magistrature n’est pas abordée par l’apôtre dans cette péricope. Cette lecture prudente de Romains 13 mise de l’avant par Greg Price – qui s’inspire, ici, de John Knox (1513-1572) – apporte un équilibre adéquat pour naviguer entre les dangereux icebergs du paganisme politique. Autrement dit, bien que payer des taxes à un gouvernement civil soit usuellement une manifestation d’allégeance, ce n’est pas nécessairement toujours le cas ; il se peut que ce soit un moindre mal, hélas !

Cela étant dit, lorsque cela est possible, nous devons nous débarrasser des régnants persécuteurs de chrétiens, sans quoi nous nous rendons indirectement complices de leurs méfaits par nos subsides financiers et notre passivité politique. Cependant, comme y insiste avec sagesse un autre pasteur & théologien réformé, Brian Schwertley, dans son ouvrage National Covenanting : Christ’s Victory over the Nations (2013), les citoyens doivent se renseigner au maximum et n’agir militairement que s’ils ont une expectative raisonnable de réussite. Les citoyens doivent donc évaluer les risques et prendre en compte tous les facteurs pertinents en gardant à l’esprit que s’ils échouent, leur soulèvement citoyen aura pour résultat de les exposer davantage à la persécution et d’augmenter leur souffrance inutilement.

Pour terminer, Greg Price avance l’hypothèse que l’autorité romaine n’était peut-être même pas légitime en Judée et en Galilée au temps de Jésus, contrairement à ce que l’on prend habituellement pour acquis. Quoi qu’il en soit, l’autorité des critères bibliques déterminant la légitimité des gouvernants étatiques aujourd’hui ne dépend pas de la validité des prétentions romaines sur la Terre sainte à l’époque de la première venue du Roi céleste.

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L'un des derniers exemplaires originaux en parchemin latin de la Magna Carta de 1215

L’un des derniers exemplaires originaux en parchemin latin de la Magna Carta de 1215

L’un des plus importants piliers dans l’édification de l’État de droit en Occident, lequel est caractérisé par la primauté du droit, le respect des libertés chrétiennes fondamentales, et le constitutionnalisme parlementaire, est la Magna Carta (« Grande Charte »). Elle fut promulguée pour la première fois en 1215. En plein Moyen Âge, les barons anglo-normands et anglo-angevins — autrement dit, la branche de la noblesse d’origine française qui dirigeait l’Angleterre depuis 1066 — la ville de Londres et le clergé anglais, excédés par la taxation abusive et les réquisitions outrancières de leur roi Jean sans Terre, forcèrent celui-ci à signer ce prototype de constitution obligeant le monarque à limiter l’édiction d’impôts et à gouverner de pair avec un Parlement.

La rédaction de la Magna Carta se fit en sol français à l’Abbaye de Pontigny en Bourgogne du nord et fut réalisée par l’archevêque de Canterbury Étienne Langton (qui avait étudié puis enseigné la théologie pendant vingt ans à l’Université de Paris) secondé par d’autres chevaliers et jurisconsultes anglais insurgés.

La plupart des 63 dispositions de la Magna Carta sont relatives au droit féodal et sont donc incompréhensibles pour le lecteur moyen moderne. Les préceptes qu’ils contiennent ne sont cependant pas tous caducs, ils ont simplement évolués au fil des siècles. Certaines dispositions ont une qualité universelle et perpétuelle, elle demeurent et demeureront toujours d’actualité : L’autonomie des pouvoirs locaux et régionaux vis-à-vis du pouvoir royal central, l’interdiction d’emprisonnement sans accusation formelle et sans procès légal (habeas corpus), l’interdiction de la réquisition arbitraire des personnes et des biens par l’État, l’inaliénabilité des droits de propriétés des justiciables, la gratuité de la justice, la proportionnalité de la pénalité par rapport à la gravité d’infraction, la liberté de déplacement, la liberté du commerce (sauf avec les ennemis militaires ouvertement déclarés), etc. Voici une sélection de clauses de ce document absolument crucial. La traduction est celle de la Bibliothèque Jeanne Hersch ; il existe des traductions sensiblement différentes sur le catalogue Cliotexte du Canton de Genève et sur la Digithèque de l’Université de Perpignan.

+ + + + +

Sachez que sous l’inspiration de Dieu, {…} pour l’honneur de Dieu et l’exaltation de la Sainte Église, et pour la réforme de Notre Royaume, avec le conseil de nos vénérables pères {…} Nous avons d’abord accordé à Dieu et par cette présente Charte Nous avons confirmé, pour Nous et pour nos héritiers, à perpétuité :

1. Que l’Église d’Angleterre sera libre et jouira de tous ses droits et libertés, sans qu’on puisse les amoindrir ; et Nous voulons qu’il soit constaté, qu’il est évident en vertu de cette charte, que la liberté des élections, que nous avons accordés et confirmés, sont ce qui était reconnu comme étant le plus grand besoin de l’Église d’Angleterre {…} Nous avons aussi accordé à tous les hommes libres de Notre royaume, pour Nous et pour nos héritiers à perpétuité, toutes les libertés inscrites ci-dessous pour leurs bénéfice et pour qu’ils les conservent pour eux et leurs héritiers, de Nous et de nos héritiers.

12. Aucun impôt ou aide ne sera imposé, dans Notre Royaume, sans le consentement du Conseil Commun de Notre Royaume, à moins que ce ne soit pour la rançon de Notre personne, pour faire notre fils aîné chevalier ou, pour une fois seulement, le mariage de notre fille aînée. Et, pour ceci, il ne sera levé qu’une aide raisonnable.

13. Il en sera de même pour le soutien de la Cité de Londres. Et la Cité de Londres aura toutes ses anciennes libertés et libres coutumes, autant sur terre que sur les voies maritimes. En outre, nous voulons et concédons que tous les autres cités, villages, villes et ports, auront leurs entières libertés et libres coutumes.

14. En plus, le montant d’aide levé sera déterminé par le Conseil Commun du Royaume {…}. Et, pour déterminer le montant des impôts, nous convoquerons individuellement par écrit : les Archevêques, Évêques, Abbés, Comtes et Hauts Barons du Royaume {…} Et, dans toutes ces lettres de convocation, Nous donnerons la raison de la convocation. Et, la convocation étant ainsi réunie, l’on procédera à la détermination de l’affaire au jour indiqué, selon la volonté de ceux qui seront présents, même si tous ceux qui avaient été sommés ne sont pas venus.

15. Nous ne donnerons dorénavant à personne la permission de prendre de l’aide de ses hommes libres, à moins que ce ne soit pour la rançon de sa personne, pour faire son fils aîné chevalier ou, une fois seulement, le mariage de sa fille aînée ; et pourvu que ce soit une aide raisonnable.

19. Aucun de nos préfets ou huissier ne prendra de qui que ce soit du grain ou d’autres provisions sans payer immédiatement, à moins que le vendeur ne lui accorde volontairement crédit.

20. Pour une offense mineure faite par un homme libre, l’amende imposée sera proportionnelle à la gravité de l’offense, et il en sera ainsi pour une offense plus grave, mais sans le priver de son gagne-pain. La marchandise d’un marchand sera ainsi épargnée, et un agriculteur pourra garder ses accessoires agricoles, s’ils devenaient sujets à la merci de Notre cour. Aucunes des susdites amendes ne seront imposées sans le témoignage sous serment d’hommes honnêtes et justes du voisinage.

30. Aucun de nos Shérif ou Huissiers ou autres ne prendra les chevaux ou les charrettes de quiconque pour le transport, sans la permission du propriétaire.

31. Ni Nous, ni nos Huissiers ou autres, ne prendront le bois d’un citoyen pour nos châteaux ou autres besoins, sans la permission du propriétaire du bois.

34. L’acte judiciaire praecipe in capite {obligation de prouver le droit d’une propriété quelconque par un autre moyen que la possession} ne sera dorénavant pas émis pour le propriétaire d’une propriété inaliénable, si ledit acte pouvait priver un homme libre de sa cour {la « présomption de propriété » est donc accordée sans exigence de preuve supplémentaire}.

38. Aucun Huissier ne soumettra dorénavant quiconque à sa loi, sur sa seule accusation non corroborée, sans produire des témoins fiables convoqués pour cette raison.

39. Aucun homme libre ne sera saisi, ni emprisonné ou dépossédé de ses biens, déclaré hors-la-loi, exilé ou exécuté, de quelques manières que ce soit. Nous ne le condamnerons pas non plus à l’emprisonnement sans un jugement légal de ses pairs, conforme aux lois du pays. {= Habeas corpus !}

40. À personne Nous ne vendrons, refuserons ou retarderons les droits à la justice.

41. Tous les marchands (s’ils n’en avaient pas été interdits auparavant) pourront sortir et entrer en Angleterre, y demeurer et circuler librement en toute sécurité par voies terrestres ou voie maritime, pour acheter ou vendre, d’après les anciens droits et coutumes, sans péage malveillant, excepté en temps de guerre {…}

42. Il sera dorénavant légal pour toute personne qui Nous est loyal de sortir de notre royaume et d’y revenir, librement et en toute sécurité, par voie terrestre ou voie maritime. Sauf temporairement, en temps de guerre, pour le bien commun du Royaume. Et, à l’exception des prisonniers et des hors-la-loi, qui seront traité d’après les lois du pays, et du peuple de la nation qui en guerre contre nous. Les marchands seront traités tel que susdit.

61. Puisque nous avons accordé tous les susdits droits et libertés pour Dieu et pour la réforme de notre Royaume {…} Nous, étant désireux, que ces susdits droits et libertés possèdent une stabilité inébranlable pour toujours {…} les Barons pourront élire vingt-cinq Barons de leurs choix et de leur Royaume, et ceux-ci observerons, garderons et ferons observer, de leur plein pouvoir, la paix et les libertés que nous leurs avons accordées. {…}

Si nous, notre Juge, nos Huissiers ou certains de nos Officiers, portent outrage à quiconque de quelque façon ou qu’ils violent certains des articles de la paix ou de la sécurité, et que l’offense est constaté par quatre des susdits vingt-cinq Barons, ces quatre Barons viendrons à nous {…} et nous faisant part des abus commis, nous demanderont que réparation soit faite sans délai.

Et si nous n’avons pas fait réparation pour l’abus {…} les susdits quatre Barons présenteront la cause devant le reste des vingt-cinq Barons, et eux avec les vingt-cinq Barons et le peuple, Nous affligerons et Nous harcèlerons par tous les moyens à leur disposition {…} en saisissant nos châteaux, nos terres et nos possessions, ou par tout autres moyens en leur pouvoir, jusqu’à ce que l’abus soit réparé conformément à leur verdict. {…}

Et quiconque de notre pays, qui le désire, peut jurer d’obéir aux susdits vingt-cinq Barons pour l’exécution de ces susdits devoirs et qu’avec eux ils nous affligeront du mieux qu’ils le peuvent. Et nous donnons, volontairement et publiquement, la permission à tous et chacun, qui le désire, de jurer ainsi. Nous n’interdirons jamais à personne de faire ce serment. Mais nous obligerons par nos ordres tous ceux de notre pays, qui ne voudront pas faire librement le serment aux vingt-cinq Barons, de nous affliger et de nous harceler avec eux tel que susdit. {…}

Et nous n’obtiendrons rien de quiconque, par nous même, ni par l’intermédiaire d’un autre, quoique ce soit qui pourrait révoquer ou abroger ces droits et libertés. Et si telle révocation ou abrogation était procurée, elle serait invalide et nulle. Et ne nous en servirions jamais ni par nous même, ni par l’intermédiaire d’un autre.

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Signalons que grâce à l’ignorance postmoderne, la moitié des Britanniques ne savent même pas ce qu’est la Magna Carta ! Mais au moins, la British Library documente l’histoire juridique des procès devant jury (droit pénal) dans la postérité de la « Grande Charte ».

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Compléments historiques :

Articles du même thème sur Le Monarchomaque :

Plongeons dans la pensée théocentrique des réformateurs et des huguenots français du XVIe siècle. Les citations suivantes sont tirées de l’ouvrage L’Honneur et la foi : Le droit de résistance chez les réformées français (1536-1581) publié par la Librairie Droz en 2012 ainsi que de l’article Calvin monarchomque ? Du soupçon à l’argument publié dans la revue quadrilingue Archives pour l’histoire de la Réformation en 1998.

Qu-est-ce qu’un gouvernement légitime ? Un gouvernement limité et mesuré.

Un bon dirigeant politique « ne reconnait pas seulement ses frères pour prochains & comme associés : mais aussi tient pour frères tous les principaux Officiers du Royaume, et n’a point honte de confesser que c’est d’eux qu’il a la couronne. »

— Philippe de Mornay, Vindiciae Contra Tyranos, 1581.

« Ceux qui étaient appelés à la couronne de France, étaient élus sous certaines lois & conditions qui leur était limitée, et non point comme tyrans avec une puissance absolue, excessive & infinie. »

— François Hotman, Francogallia, 1573.

« Pour certain [sûr] c’est une parole très fausse, & non point d’un loyal sujet à son Prince, mais d’un détestable flatteur, de dire que les souverains ne sont astreints à nulle loi. »

— Théodore de Bèze, Du Droit des magistrats, 1574.

Qu’est-ce qu’une tyrannie ? Un pouvoir qui viole la Loi de Dieu.

« Il n’y a pas de roi au monde qui ne soit pas sujet à tous ceux qui discernent entre le bien et le mal, pour être condamné pour ses vices. Si un roi est dissolu et efféminé, on dira qu’il n’est pas digne d’un tel lieu. S’il est ivrogne ou gourmand, il sera condamné aussi bien. S’il est cruel et qu’il tourmente son pauvre peuple par tributs et par taxes, on l’accusera de tyrannie. Mais cependant le jugement des hommes s’évanouit tantôt, de sorte que cette majesté éblouit les yeux, et c’est comme si on donnait un coup de marteau sur la tête de chacun : qu’on n’ose pas juger ceux qui sont élevés si haut. »

— Jean Calvin, 32e sermon sur la Genèse, 15 novembre 1559.

« Les Rois sont ordonnés de Dieu et établis par le peuple pour procurer le bien de ceux qui leur sont assujettis. Ce bien ou profit se fait voir principalement en deux choses, à savoir en l’administration de justice aux sujets et adresse aux armes pour repousser les ennemis. Certainement il faut inférer et conduire de là que le Prince qui ne sert qu’à son profit ou à ses plaisirs, qui méprise et renverse tous droits et devoirs, qui traite plus cruellement son peuple que ne ferait un ennemi du tout désespéré, peut être proprement appelé Tyran, et que les Royaumes ainsi gouvernés, quoi que de longue et large étendue, ne sont autre chose que grands brigandages. »

— Philippe de Mornay, Vindiciae Contra Tyranos, 1581.

« Le tyran fait tous ses efforts de fuir ou d’abolir toutes assemblées publiques, redoute l’Assemblée des États, les Parlements, les Diètes ou journées pour traiter matières de l’État, fuit la lumière ne voulant être connu en ses actions, même il tient pour suspects les devises, propos & contenances des sujets. »

— Philippe de Mornay, Vindiciae Contra Tyranos, 1581.

« Car celui est roi qui régit et administre son royaume avec règle, prudence et conseil, qui ne se croit soi-même, n’obéit à ses sensualités, mais modère toutes choses selon la raison. Au contraire, le tyran est celui qui méprise le Conseil, qui ne croit qu’à lui-même, obéissant à son appétit, et rejetant en arrière toute raison. »

— Jean de Coras, Question politique : s’il est licite aux sujets de capituler avec leur prince, 1568.

Quelle est la limite du pouvoir des gouvernants ? La Loi de Dieu.

« En l’obéissance que nous avons enseignée être due aux supérieurs, il y doit y avoir toujours une exception, ou plutôt une règle qui est à garder devant toutes choses : c’est que telle obéissance ne nous détourne point de l’obéissance de Celui sous la volonté duquel il est raisonnable que tous les édits des rois se contiennent, que tous leurs commandements cèdent à son ordonnance et que et que toute leur hautesse soit humiliée et abaissée sous sa Majesté. »

— Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, volume 4, chapitre 20, section 32.

Le souverain doit s’engager conjointement avec le peuple à être sujet de Dieu et à régner selon Ses Lois, telles que définies par « les deux Tables données à Moïse, dans lesquelles, comme en bornes immuables, l’autorité de tous Princes doit demeurer enclose. »

— Philippe de Mornay, Vindiciae Contra Tyranos, 1581.

« Il n’y a autre volonté que celle d’un seul Dieu qui soit perpétuelle & immuable, règle de toute justice. C’est donc lui seul auquel nous sommes tenus d’obéir sans aucune exception. Et quant à l’obéissance due aux Princes, s’ils étaient toujours en la bouche de Dieu pour commander, il faudrait aussi dire sans exception qu’on leur devrait obéir tout ainsi qu’à Dieu. Mais n’advenant le contraire que trop souvent, cette condition y doit être apposée : Pourvu qu’ils ne commandent choses irréligieuses, ou iniques. J’appelle commandements irréligieux ceux par lesquels il est commandé de faire ce que la première Table de la Loi de Dieu défend, ou défend de faire ce qu’elle commande. J’appelle commandements iniques ceux, auxquels on ne peut obéir sans faire ou ommettre ce que chacun doit à son prochain selon sa vocation, soit publique, soit particulière. »

— Théodore de Bèze, Du Droit des magistrats, 1574.

« En la première Alliance [entre le souverain et Dieu] il y a obligation à piété, en la seconde [entre le souverain et la population] à justice. Par celle-là le Roy promet d’obéir religieusement à Dieu, par celle-ci, de commander justement au peuple. Par l’une il s’oblige de procurer la gloire de Dieu, par l’autre le profit du peuple. En la première il y a cette condition [de légitimité] : Si tu observes ma Loi [divine] ; en la seconde : Si tu gardes à chacun le droit qui lui appartient. »

— Philippe de Mornay, Vindiciae Contra Tyranos, 1581.

Quelle est la limite de l’obéissance des gouvernés ? La légitimité des gouvernants.

« Si on nous commande de paillarder [se débaucher], de dérober et de meurtrir, prendrons-nous tout cela pour une loi ? Nenni. Nous dirons que ce sont [ceux qui nous commandent] des bêtes insensées qui veulent nous jeter en enfer […] Or celui qui commande qu’on offense Dieu, il commande ce qui ne vaut pas mieux que tout larcin [méfait, rapine, brigandage] […] Tiendrons-nous cela pour loi ? Nenni. Non […] Il faut que cette bride soit mise par dessus, c’est à savoir que nous ne soyons point distraits ni détournés de l’obéissance, ni de la sujétion que nous devons au Roi Souverain [Dieu], qui domine par dessus tous les princes de ce monde, sachant que les royaumes ne sont rien, sinon en tant qu’ils sont constitués de Dieu. Quelle autorité hérite un roi, sinon autant que Dieu lui donne ? Et s’il s’élève contre Dieu, faut-il qu’on lui obéisse ? Il est bien certain que non. »

— Jean Calvin, sermon sur le Livre de Daniel, 1561.

Quels sont les devoirs des citoyens ordinaires ? Défendre leur patrie contre les imposteurs intérieurs et extérieurs.

Tous sont égaux sous le devoir de « maintenir l’état légitime de sa patrie : à laquelle, après Dieu, chacun se doit soi-même, contre celui qui n’est point son magistrat, puis qu’il veut usurper, ou a usurpé telle domination contre les lois. »

— Philippe de Mornay, Vindiciae Contra Tyranos, 1581.

« Avenant qu’une tyrannie se voulût fourrer en un État, il est permis au moindre du peuple de repousser telle usurpation. Celui qui réprime le destructeur de la patrie et de la discipline publique n’esmeut [ne commet] point de sédition, mais au contraire l’abolit. »

— Philippe de Mornay, Vindiciae Contra Tyrannos, 1581.

Que doivent faire les gouvernés qui se retrouvent soumis à un gouvernant illégitime (irréligieux) ? Le renverser et le châtier.

« Car s’il y avait en ce temps-ci des magistrats constitués pour la défense du peuple, pour refréner la trop grande cupidité et licence des rois – comme anciennement les Lacédémoniens avaient ceux qu’ils appelaient Éphores, et les Romains leurs défenseurs populaires [Tribuns de la Plèbe], et les Athéniens leurs Démarques [sortes de maires] – et comme sont possibles aujourd’hui en chaque royaume les trois États [États-Généraux] quand ils sont assemblés : À ceux qui seraient constitués en tel États, tellement que je ne leur défendrais pas de s’opposer et de résister à l’intempérance ou la crudelité des rois, selon le devoir de leur office, que même s’ils dissimulaient, voyant que les rois désordonnément vexassent le pauvre populaire, j’estimerais devoir être accusée de parjure telle dissimulation, par laquelle malicieusement ils trahiraient la liberté du peuple, de laquelle ils se devraient connaître être ordonnés tuteurs par le vouloir de Dieu. »

— Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, volume 4, chapitre 20, section 31.

« S’il advient que les princes veulent nous détourner de l’honneur de Dieu, s’ils veulent nous contraindre aux idolâtries et superstitions, alors ils ne doivent avoir nulle autorité entre nous, non plus que les grenouilles, non plus que les poux et encore moins. Et pourquoi ? D’autant qu’il nous veut contraindre de faire une chose qui est contre la volonté du Prince souverain [Dieu], auquel nous devons obéir plutôt qu’à tous les hommes du monde, quelque soit l’autorité et la prééminence qu’ils aient par-dessus nous. »

— Jean Calvin, 41e sermon sur les Actes des Apôtres, 14 décembre 1550.

« La plus grande autorité que puissent avoir les rois de ce monde, n’est-ce point qu’ils soient serviteurs de Dieu, qu’ils soient comme ses officiers ? Or si un prince ne se contente point de ceste simplicité là, il n’est pas digne d’être accomparagé à un poux, à un ver, ou quelque autre vermine, car les poux sont encore créatures de Dieu, et voilà un vilain qui avait été institué de Dieu pour être son lieutenant, et toutefois il se moque de son Prince Souverain ! N’est-il pas digne qu’on lui crache au visage ? Nous sommes tenus d’obéir à nos princes, voire sinon qu’ils s’élèvent à l’encontre de Dieu. Mais quand ils voudront déroger de sa Majesté, qu’ils entreprendront plus qu’il ne leur est permis, si les princes s’élèvent jusque-là, fi, fi, ce n’est plus qu’ordures d’eux. Il faut qu’ils soient mis en bas, et qu’on ne tienne plus compte d’eux non plus que de savates [vieille pantoufle usée]. »

— Jean Calvin, 9e sermon sur le Livre de Daniel, 1552.

« Les rois, combien qu’ils confessent que Dieu gouverne le monde, néanmoins ne peuvent pas se persuader qu’ils peuvent être renversés de leur dignité en un moment, car ils leurs semblent qu’ils sont attachés à leur nids, et par ce moyen ils se font accroire que leur état sera permanent à toujours. »

— Jean Calvin, sermon sur le chapitre 27 du Livre de Jérémie, entre 1559 et 1562 (publié à Lyon par Claude Senneton en 1565). Notons que des agents sont requis pour renverser et abattre les régnants iniques.

« Même les rois de ce monde, quand ils sont ennemis de Dieu, nous les devons tenir comme des diables enchaînés. »

— Jean Calvin, 19e sermon sur le Second Livre de Samuel, 14 juillet 1562.

« Tous les rois et princes sont enseignés de dominer en telle sorte qu’ils fassent toujours hommage à Dieu de la supériorité qu’ils ont en main, et qu’ils se gouvernent de telle sorte que Dieu soit toujours par dessus, et qu’ils se montrent être ses vrais lieutenants et officiers, ou bien Dieu leur ôtera toute liberté, et il faudra que ceux qui leur doivent être sujets s’élèvent et les tiennent captifs et attachés. »

— Jean Calvin, 63e sermon sur le Second Livre de Samuel, 13 novembre 1562.

« [Les États-Généraux] du pays ou autres, à qui telle autorité est donnée par les lois, […] s’y peuvent et doivent opposer jusques à remettre les choses en leur état, et punir même le tyran, si besoin est, selon ses démérites. »

— Théodore de Bèze, Du Droit des magistrats, 1574.

« Cas advenant aussi que celui qui est Roy par élection ou droit héréditaire se détourne manifestement des conditions sous lesquelles & non autrement il a été reconnu & avoué pour Roy, qui peut douter que l’inférieur Magistrat du Royaume, ou de la ville ou de la Province, de laquelle il a reçu l’administration de par sa souveraineté, ne soient quittes de leur serment, au moins jusqu’à ce point qu’il leur soit loisible de s’opposer à l’oppression manifeste du Royaume, duquel ils ont juré la défense & protection selon leur charge & particulière administration ? »

— Théodore de Bèze, Du Droit des magistrats, 1574.

« Si le pape veut susciter une guerre, il faut lui résister comme à un monstre furieux et possédé ou, à vrai dire, comme à l’arctolucos [au loup-garou]. »

— Martin Luther, 1539 ; cité dans Éric FUCHS et Christian GRAPPE, Le droit de résister – Le protestantisme face au pouvoir, Genève, Labor & Fides, 1990, p. 40 sur 97.

Tous les peuples de l’histoire de l’humanité, qu’ils constituent des tribus ou des empires, se sont dotés de métarécits, des versions de l’histoire faites sur-mesure, comprenant des doses variables de vérité et de fausseté, et donnant du sens à leur existence de façon à orienter leurs pensées et leurs actions. La vision qu’un individu a de l’histoire est fondamentale. Elle dicte son rapport à son passé, qui en retour dicte sa compréhension du présent ainsi que du futur.

Traditionnellement, les métarécits on cherchés à faire comprendre à l’individu qu’il fait partie d’une filiation, qu’il est comme le maillon d’une chaîne, qu’il y a quelque chose avant lui et après lui auquel il appartient, et que c’est lui qui tient le tout ensemble. Cette conception holiste m’apparaît tout à fait naturelle, normale et désirable : elle permet d’assurer la continuité de la société et de la civilisation. De surcroît elle est conforme à l’Évangile et complémentaire à la biologie (génétique/démographie). De tels métarécits peuvent s’élaborer et se transmettre sans glisser dans le mensonge, et n’impliquent pas nécessairement un statisme intellectuel.

Or ce n’est pas toujours le cas. Parfois les métarécits s’appuient non sur une revendication du passé, mais sur un rejet du passé. Des métarécits peuvent combiner revendications et rejets sélectifs, le catholicisme médiéval se situait ainsi par rapport à l’« Antiquité » païenne et le Réforme protestante se positionnait ainsi par rapport au « Moyen Âge » catholique.

Tout cela étant dit, notre temps (la Postmodernité) est en large partie héritier du métarécit de la Modernité, qui lui-même se voulait comme une rupture avec le « Moyen Âge » (comprenant l’« Ancien régime ») et une revendication maladroite de l’« Antiquité ».

La construction de ce métarécit moderne commence avec les humanistes italiens du XIVe siècle (Pétrarque, Boccace) qui inventèrent l’idée même de «Moyen Âge » (medium tempus), prétendu âge ténébreux médian entre l’illustre Antiquité gréco-romaine et le supposé glorieux retour à celle-ci (la« Renaissance », qualificatif encenseur que l’on doit à l’historien anticlérical Jules Michelet). Cette construction s’est poursuivie à l’époque des« Lumières » et s’est finalisée en France au XIXe siècle.

Il y a assurément, dans cette suite humanistes-philosophes-républicains, une sorte de conspiration, sinon une mauvaise volonté notoire, de tordre et de vicier l’histoire pour des motifs idéologiques et égoïstes.

Les historiens, médiévistes en tête (et souvent incroyants), ont battus en brèche ce métarécit moderne quant à son rapport au Moyen Âge (et en extension à l’Ancien régime) depuis maintenant un bon demi-siècle. Mais je constate que les rectificatifs apportés par nombre d’éminents historiens hautement qualifiés, diffusés dans quantité d’articles et d’ouvrages parfaitement accessibles, demeurent massivement inconnus du grand public, qui demeure artificiellement dans une ignorance crasse vis-à-vis la plupart de ce qui touche à l’histoire, et particulièrement le Moyen Âge.

Je dis artificiellement car je pense qu’en effet, il y a quelque chose comme une conspiration qui entretient soigneusement cette médiocrité. L’éducation est largement aux mains de l’école publique, elle-même largement aux mains de l’intelligentsia progressiste qui domine actuellement la société. Celle-ci, pour se maintenir en place, n’a aucun intérêt à améliorer l’enseignement de l’histoire en l’ajustant sur les avancées de la nouvelle historiographie professionnelle. Pourquoi ? Car le métarécit (post)moderne est la première et principale chose qui légitimise le système actuel. Questionner ce métarécit floué, le réfuter et l’écarter revient à saper les fondements même de notre société progressiste, socialiste, hédoniste, hyperindividualiste et multiculturaliste (en fin de compte, anti-chrétienne).

L’on peut correctement qualifier cela de machiavélique, la raison d’État et l’idéologie l’emportent sur la vérité, la droiture et l’exactitude. Cette volonté de cultiver l’ignorance historique est très conscience chez nos élites politiques, même si certains des rouages du système peuvent agir inconsciemment. Je pense par exemple à une de mes profs de littérature au cégep qui m’affirmait catégoriquement, le plus sérieusement du monde : « L’agriculture a été inventée à la Renaissance, elle n’existait pas au Moyen Âge ! » Ce cas typique illustre parfaitement l’ignorance institutionnelle que nous subissons (et pour laquelle nous payons avec nos taxes) : la prof syndiquée n’a visiblement jamais entendu parler de la Révolution agricole du Moyen Âge classique, mais elle devrait quand même savoir que la vaste majorité des habitants de l’Europe étaient des éleveurs/agriculteurs du Néolithique jusqu’à la Révolution industrielle.

Le fait que les enseignants d’histoire au secondaire n’ont pas de formation d’historien est une mauvaise excuse : leur niveau de connaissances doit correspondre à la nature de la matière enseignée, c’est leur leur vocation !… Où l’est-ce vraiment ? Qu’importe : qu’ils se forcent à remplir leur mandat. De la rigueur. Si leur bac en éducation, bourré de pédagogisme absurde, ne les a pas outillés pour leur métier, qu’ils s’instruisent. Parce qu’une nouvelle génération d’historiens attend pour prendre leur place…

Quelques résumés des multiples biographies analytiques du réformateur français Jean Calvin publiées à l’occasion de son récent 500e anniversaire de naissance.

Calvin a initié des ouvertures vers la modernité

Notre invité [Olivier Abel, professeur d’éthique et de philosophie à l’Institut protestant de théologie] revient sur ce qui lui est apparu comme central, essentiel dans son approche : « […] le travail sur Calvin m’a amené à constater toutes les ouvertures qu’à son insu Calvin a initiées. Celui qui lit tous les auteurs de la modernité, lorsqu’il lit Calvin, fait une découverte. Par exemple : Calvin dit que le fidèle doit sortir de l’enfance, de l’âge mineur, pour devenir adulte, et c’est l’idée même des Lumières, celle définie par Kant. Le projet de la modernité, c’est sortir de la minorité, être un peu adulte. Aujourd’hui quand on pense à l’individu adulte, on pense à un individu tellement autonome qu’il ne doit rien à personne, alors que le cœur de l’adulte doit être capable de gratitude, savoir se retourner pour dire merci [à Dieu]. Pour Calvin, être responsable, c’est être capable de répondre de soi à quelque chose qui nous précède [Jésus-Christ].

Des idées au cœur de l’idéal démocratique

Par ailleurs, on a oublié combien l’idée de contrat, de pacte qui est au cœur de l’idéal démocratique de la modernité occidentale, vient de l’idée biblique de l’Alliance ; certes, une vieille alliance a pu être brisée mais c’est pour nouer une nouvelle alliance. Et on a chez Calvin, le prototype de la modernité : la possibilité d’aller ailleurs, de recommencer sa vie sur de nouvelles bases. C’est essentiel pour penser toutes les colonisations, avec ce que cela peut avoir de négatif, mais aussi de constructif. Ceux qui sont partis vers les États-Unis d’Amérique, l’ont fait sur cette idée-là : on quitte, on rompt mais parce que on va passer un nouveau pacte, un nouveau contrat, une nouvelle alliance avec des gens qui sont d’accord pour passer ce pacte. C’est le cœur de la conception de la politique nouvelle, c’est aussi le cœur de la conception de l’Église nouvelle, l’Église est une Église d’adultes libres qui passent un pacte nouveau. On retrouve cette idée jusque dans le mariage car Calvin est pratiquement l’inventeur du divorce [ou plutôt le « rétablisseur » de la conception biblique du divorce].

Divorcer pour renouer une autre alliance

En effet, à Genève, ville refuge, arrivent des hommes et des femmes dont la plupart ont du quitter leurs époux ou épouses qui tenaient à rester catholiques. Calvin prononce leurs divorces et leur offre ainsi la possibilité de se remarier, de faire une nouvelle alliance, un nouveau pacte. C’est une invention extraordinairement moderne ! Et c’est aussi une nouvelle figure du couple qui apparait : le couple comme alliance ; Calvin dit dans son commentaire du Deutéronome que la femme a autant de droit que l’homme à divorcer et à rompre le pacte en pareilles circonstances.

Cette idée d’alliance — qui est devenue l’idée du contrat social — s’est malheureusement transformée en petits contrats précaires dans lesquels les démocraties occidentales sont en train d’enterrer définitivement la grande idée fondatrice de la modernité : l’idée du pacte, on ne peut se lier que parce qu’on peut se délier. On va sortir de l’esclavage, des servitudes, de l’état de perpétuelle enfance, par cet acte de rupture : il faut quitter ses parents pour se marier… Mais ces grandes intentions manifestes à l’aube de la modernité ont été trahies, car le divorce tel qu’il est pratiqué aujourd’hui n’a plus rien à voir avec les intentions de Calvin. Dieu n’est plus dans le monde, […]  il est complètement extérieur au monde, donc le monde est désenchanté, il n’y a plus de finalité dans le monde.

Et Olivier Abel de conclure : « Il me semble qu’aujourd’hui il serait utile de revenir sur cette espèce de petite boite noire qui avait enregistré certaines des intentions de la modernité pour essayer de comprendre ces intentions, […] le refoulement d’un Jean Calvin est grave car il symbolise la perte de l’une des clés des portes de la modernité. »

Source : Une nouvelle image de Calvin, moins austère, plus ouvert, très moderne [Canal Académie / Institut de France]

Il nous a semblé nécessaire de faire appel à un historien. Yves Krumenacker l’est. Il est professeur d’histoire moderne à l’Université de Lyon-III et l’auteur d’une biographie historique qui vient de sortir (Calvin, au-delà des légendes). […] Au terme de ce travail, l’historien nous met en garde : il ne faut pas nous tromper d’époque. Calvin n’est pas adepte de la tolérance. Dans sa Genève, la pluralité des opinions religieuses n’est pas admise. Il prône l’individu mais un individu encadré, enserré, bien loin de l’individu d’aujourd’hui. Il met en avant l’examen mais refuse le libre examen — et encore plus la liberté de conscience. Il est dans une petite cité autogouvernée, mais n’est pas démocrate [pourtant il y avait élection des magistrats et cooptation des pasteurs]. Quant à la « laïcité », elle n’est pas à l’ordre du jour. Max Weber mettait en évidence une affinité d’esprit entre le capitalisme et le protestantisme, alors même, nous dit toujours Yves Krumenacker, que Calvin est à l’opposé de cet esprit capitaliste.

Là est le mystère de l’héritage de Calvin : tous les éléments sont là pour contribuer à la modernité. D’autres après lui reprendront son œuvre, d’une autre manière, pour plus d’autonomie de l’individu, plus de liberté. La modernité est pour partie calviniste sans être de Calvin. Et c’est justement cette modernité-là, trop individualiste, qui est aujourd’hui en crise. D’où le besoin de reprendre cette séquence historique, de l’éclairer d’un jour plus historique, en mettant en évidence les continuités, les ruptures d’héritage, les lignes brisées puis reprises et ce sur différents thèmes : l’individu moderne, la tolérance, la question politique.

Source : Quelle est la modernité de Calvin ? [Canal Académie / Institut de France]

La Réforme introduit une rupture fondatrice pour la modernité conjugale

Selon Calvin le mariage est un vœu de Dieu pour l’homme car il n’est pas bon que l’homme soit seul (Genèse 2:18). Dès le commencement, ainsi Dieu a mis ensemble l’homme et la femme, afin que les deux ne fassent qu’un, qu’ils préfèrent leur conjoint à leurs parents mêmes, et qu’ils vivent tellement ensemble que l’un ait soin de l’autre comme si c’était la moitié de sa personne. Calvin s’oppose ici comme Luther à l’idéal monastique. Dans le même commentaire de Matthieu 19, il poursuit : les hommes mortels s’attribuent par trop, quand ils présument de s’exempter de la vocation céleste.

Les vertus du mariage

Il faut souligner à quel point cette lecture des textes bibliques est originale […] la conjugalité n’est pas un moindre mal, mais un vœu de Dieu pour l’homme. La nuptialité est bonne, et l’alliance qu’elle représente est plus forte que la nature et le droit : selon Calvin, nul ne peut se séparer de sa femme sans se mettre lui-même en pièce, serait-elle lépreuse. Le lien nuptial est en soi un bonheur et une bénédiction.

[…]

En autorisant le divorce et le remariage dans la Genève du milieu du XVIe siècle, Calvin doit faire face à la tempête de l’histoire, à l’afflux des femmes et des hommes qui ont préféré tout quitter pour leur foi, et jusqu’à leur conjoint. Et ce droit de divorcer et de se remarier, il l’établit d’emblée autant pour les femmes que pour les hommes.

[…]

Nous sommes ici au cœur de la révolution puritaine : on peut rompre tous les pactes [humains], et se séparer de son mari, de sa femme, de son église, de son roi, pour aller recommencer librement ailleurs. Il faut que les humains quittent leur père et leur mère pour s’attacher à leur conjoint, pour reprendre les termes de la Genèse, et il n’y a pas de nouvelle alliance qui ne présuppose une rupture première.

[…]

Aujourd’hui le problème est celui de l’exclusion, et où il faudrait plutôt instituer « un droit à ne pas être jeté ». On a perdu le sens civique du mariage comme pacte par lequel se tisse le lien social. Aujourd’hui le couple est un duo privé, une affaire entre soi qui ne regarde personne, sauf s’il y a parentalité : certes il y a une place juridique et sociale pour la mère et même pour le père, mais l’épouse et l’époux sont des figures effondrées de l’imaginaire commun.

Or ce que la crise réveille dans le monde entier, c’est justement l’importance des solidarités, d’abord conjugales […] Aux USA, l’an dernier [en 2008] c’est la déréliction des liens qui a entraîné la non solvabilité des individus, chacun tout seul, et l’affaissement du système bancaire. Nous n’existons que par un prodigieux endettement mutuel et nul ne peut dire qu’il ne doit rien à personne. Oui, le mariage, l’amitié, les fidélités ont de belles années devant elles, au fur et à mesure que l’on découvrira que rien ne tient sans ces attachements-là.
Source : Une théologie protestante du couple ? [Paroles Protestantes]

Et si relire Calvin dont nous célébrons le 500e anniversaire de la naissance permettait de mieux comprendre le monde où nous vivons ? Calvin a en effet eut une influence considérable sur le monde moderne et au premier chef sur les États-Unis. […] De l’affaire Lewinski au fondement d’une éthique du travail, à la conception de l’égalité de tous devant la justice, nous sommes bien davantage construit par la religion que nous ne le pensons.

Source : Calvin, de Genève à Washington [France Culture]

Voir aussi :

La revue L’Actualité posait la question en février 2009, et c’est la proposition révolutionnaire de Robert Epstein, l’ex-rédacteur en chef du magazine Psychology Today, longuement étayée dans sa brique de 500 pages intitulée The Case Against Adolescence — Rediscovering the Adult in Every Teen que je me suis tapée pour mon cours de psychologie. Il n’est pas le seul contestataire de premier plan. Newt Gingrich, l’ex-Président de la Chambre des représentants américaine (chambre basse du Congrès), réclame lui aussi l’abolition de l’adolescence en tant qu’institution sociale, la qualifiant de « modèle culturel raté ».

Le texte qui suit est le résumé suivi d’une brève critique du dernier chapitre de l’ouvrage du psychologue de renom Epstein.

ABOLIR L’ADOLESCENCE

1. Résumé

Dans le chapitre final de The Case Against Adolescence, intitulé Why Some Will Resist (pages 351-376), Robert Epstein explique pourquoi plusieurs éléments puissants de la société nord-américaine s’opposeraient à une éventuelle mise en application du projet d’abolition de l’adolescence qu’il propose dans son livre. Nous nous pencherons brièvement sur chacun de ces éléments.

Les agences gouvernementales

Les agences gouvernementales sont les pires agents d’infantilisation pour la simple raison que nous exigeons que le gouvernement règle quasiment tous les problèmes que nous confrontons. Lorsque les adolescents sont violents, sexuellement imprudents, ou prennent trop de drogues, nous nous attendons à ce que le gouvernement s’empare du problème, et il le fait habituellement d’une manière simpliste et/ou restrictive. Nous savons que les jeunes arrêtent de faire la fête presque immédiatement après qu’ils entrent dans le monde du travail. Si l’intégration dans la société adulte commençait à un âge plus bas, les jeunes gens ne s’embêteraient probablement pas avec les drogues. Mais au lieu de cela, le U.S. Departement of Labor interdit aux jeunes d’occuper un emploi, et pendant ce temps le National Youth Anti-Drug Media Campaign, un sous-organisme du Office of National Drug Control Policy, dépense des centaines de millions de dollars pour essayer de dissuader les jeunes de consommer des drogues illégales.

Les institutions religieuses

Entre 1880 et 1900, les communautés religieuses ont adoptées le nouveau concept d’adolescence qui a balayé l’Occident : les adolescents sont faibles et incompétents, ils ont besoin d’une supervision adulte stricte. Comme jamais auparavant, les églises ont tentés de s’accaparer tout le temps libre des jeunes et sont devenues obsédées à enseigner les principes de la pureté, de la chasteté et de la tempérance. Cela se poursuit aujourd’hui.

Les médias

Plusieurs chaînes de télévision sont dirigées exclusivement vers les adolescents. MTV est la plus importante et la plus ancienne de celles-ci. MTV est tellement arrogante que ses porte-paroles ont déjà déclaré qu’ils « possèdent cette génération » ! La programmation de ces chaînes nous répète de manière univoque que les adolescents sont des gros enfants irresponsables. Les équivalents québécois de cette chaîne sont VrakTV et MusiquePlus. Leurs émissions mettent en scènes des adolescents et des jeunes adultes irrespectueux, insouciants, nonchalants et gâtés. Au moment où cet ouvrage a été écrit, un seul des quarante-neuf programmes diffusés sur MTV dépeignait les adolescents comme étant compétents d’une quelconque manière. À ces chaînes s’ajoutent une panoplie de films tout autant pernicieux dont American Pie, EuroTrip et Hangover sont peut-être les plus grands « succès ». Finalement, des douzaines de magazines – produits principalement pour les filles – tels que Seventeen (ou Cool au Québec) contribuent à perpétuer la mythologie et la culture adolescente. Ces médias ont tout à perdre de l’abolition de l’adolescence : leur auditoire disparaîtrait.

L’industrie

En 1990, l’industrie américaine a dépensé quelque 100 millions de dollars en publicité visant les jeunes gens ; par 2000, ce chiffre a augmenté 20 fois, à deux milliards. En 2004, les adolescents ont générés 25 pourcent des revenus de l’industrie de la téléphonie cellulaire (six ans plus tard, ce nombre est probablement déjà désuet). Quelque 22 pourcent de la musique enregistrée est achetée par les jeunes. Les produits électroniques et pharmaceutiques spécifiquement pour adolescents se multiplient – en faire la liste serait trop long. Les adolescents constituent une clientèle si considérable qu’une remise en question sérieuse de cette période de la vie serait vigoureusement découragée par l’industrie. Le néologisme suivant démontre efficacement l’importance de l’industrie dans l’alimentation de l’adolescence (page 361) :

The editors of the ubiquitous Merriam-Webster Collegiate Dictionary recently announced that their next edition will include the word “teensploitation” – the exploitation of teens by industries such as the movie industry. In an Associated Press article about Merriam-Webster’s decision to canonize this term, lexicographer John Morse, president of the company, reminds us that “language is a window into our culture and history.”

Le système de santé mentale et le système de justice juvénile

Lorsque les psychologues et les « sauveurs des enfants » ont fait de l’adolescence une institution il y a un siècle de cela (pendant la Révolution industrielle), ils ont aussi créé des nouveaux emplois pour des armées de travailleurs sociaux et de travailleurs de la justice juvénile. Ces travailleurs sociaux ont transformé la pure délinquance en pathologie : l’Oppositional Defiant Disorder (« Désordre d’opposition et de défiance ») est défini comme un « schéma de comportement négativiste, hostile et défiant ». Pour diagnostiquer un patient, le thérapeute a simplement besoin de conclure que son client « argumente fréquemment avec les adultes », « énerve délibérément les gens » ou « est souvent irritable » ; des millions d’adolescents sont ainsi « soignés » (ou plutôt contrôlés) avec des médicaments chaque année.

Le système de justice judiciaire s’acharne à catégoriser les adolescents comme des êtres incapables de réfléchir et ne devant pas être tenus responsables de leurs actes. En 2005, la Cour Suprême des États-Unis a renforcé ce système en rendant illégal l’exécution des personnes pour leurs crimes commis avant l’âge de 18 ans. Se faisant, elle a accepté cet âge magique comme un indicateur de maturité et d’habileté à raisonner, même si les supposées différences entre adolescents et adultes sont fréquemment inexistantes lorsque l’on compare d’individu à individu.

Les centrales syndicales

Les syndicats de travailleurs sont bien connus pour leur dédain de la concurrence entre générations. Les adultes sont les pourvoyeurs, et toute menace à la sécurité économique des membres des unions sera sans aucun doute farouchement résistée. Si seulement quelques millions de jeunes individus devenaient soudainement disponibles pour entrer sur le marché de l’emploi nord-américain, les syndicats n’hésiteraient pas à brandir les arsenaux de lois anti-travail des « enfants » pour se débarrasser de cette compétition, et conséquemment s’efforceraient à garder les jeunes travailleurs potentiels dans l’adolescence.

Les organisations non-gouvernementales (ONG)

Des organisations comme la Parent Television Council montent des campagnes coordonnées dans le but de stopper la diffusion de matériel indécent sur les ondes publiques. D’autres ONG, tels la Child Labor Coalition, qui semble considérer presque toute forme de travail effectué par les jeunes gens comme étant mauvais et comme une forme d’exploitation, la Children’s Defense Fund, qui considère les enfants comme étant intrinsèquement sans défense, et tel la Parent Music Resource Center qui a fait ses débuts avec un agenda de censure puis qui a désormais pour objectif d’obliger les compagnies des disques compactes d’apposer des collants d’avertissement sur leur marchandise qui peut corrompre les jeunes et fragiles consommateurs.

[Ce résumé omet malheureusement de mentionner le rôle majeur du système d’éducation publique dans la perpétuation artificielle du concept d’adolescence. Epstein argumente en faveur d’une cession de l’obligation de scolarité dès la moitié du secondaire pour permettre aux jeunes de se familiariser avec le marché du travail plus rapidement, et d’une modification en profondeur de notre mentalité quant à l’éducation supérieure afin de permettre de faire concorder travail professionnel et études plutôt que d’attendre de devoir être bardé de diplômes avant de décrocher un véritable emploi. Nous pourrions ajouter qu’au secondaire, les connaissances transmises devraient inclure des choses pratiques qui sont utiles dans notre vie et non seulement des connaissances purement théoriques inutiles que les jeunes oublient immédiatement après les examens. Dans son récent livre After America, l’écrivain Mark Steyn a aussi dénoncé les effets pervers de la « sur-univertisation » de la jeune génération qui retarde indéfiniment l’entrée de celle-ci dans la vie adulte.]

Conclusion

Epstein argumente que divers éléments puissants de notre société (soit les agences gouvernementales, les institutions religieuses, les médias, l’industrie, le système de santé mentale et le système judiciaire juvénile, les syndicats et les organisations non-gouvernementales) participent à entretenir artificiellement cette période de la vie pour des motifs idéologiques ou car ils en tirent profit.

2. Critique

Dans ce chapitre, l’auteur commet l’erreur de catégoriser comme « ennemis » des éléments de la société qui pourraient être favorables à son idée. Malgré cela, Epstein a atteint son objectif qui est de démontrer que plusieurs éléments sociétaux bloqueraient tout changement de la situation actuelle.

Critique négative

L’Église n’a jamais été imperméable au monde qui l’entoure. Si des églises ont mis sur pied des organisations de jeunesse où les jeunes sont séparés des adultes et incités à « être des jeunes », c’est simplement car la culture populaire ambiante a pénétré ces églises. D’autre part, si certaines églises mettent beaucoup d’emphase sur la transmission de valeurs morales strictes aux jeunes, c’est justement pour contrer la culture progressiste – celle-là même qui a produit l’adolescence.

Robert Epstein fustige la droite religieuse car elle participe, selon lui, à maintenir artificiellement l’adolescence, mais il devrait plutôt regarder les chrétiens conservateurs comme une « force de changement » puisque ceux-ci ont toujours défendu des valeurs incompatibles avec l’adolescence telles que la maîtrise de soi et la responsabilité individuelle, sans oublier qu’ils accordent beaucoup plus d’importance à garder des bonnes relations parents-enfants (ce qui inclut « mélanger » les adultes et les adolescents dans des fréquentes activités communes) que ne le fait la société postmoderne.

Similairement, Epstein critique les organisations non-gouvernementales en s’attardant surtout sur celles qui ont des positions conservatrices et en jugeant moins sévèrement les ONG progressistes qui jouent elles aussi un rôle dans la perpétuation de l’adolescence. Là encore, l’auteur perçoit ces différents groupes ayant des idéaux différents comme formant une conspiration pour faire la vie dure aux jeunes gens (Epstein les appelle carrément « les ennemis des adolescents »). L’auteur ne se rend pas compte que les ONG conservatrices souhaitent censurer le contenu inconvenant de la télévision publique justement car ce contenu est immature, infantilisant et nuisible au bon développement moral et intellectuel des jeunes. C’est d’autant plus intéressant qu’Epstein lui-même critique vigoureusement les médias télévisés qui abrutissent la jeunesse ! S’il avait un peu plus de sens stratégique, l’auteur regarderait d’un bon œil les objectifs de ces organisations et endosserait leurs causes… d’un point de vue légal, la seule raison pour laquelle nous pourrions censurer les émissions indécentes est qu’elles portent atteinte à la pudeur publique.

Critique positive

Ce chapitre est généralement bien étayé avec maints exemples concrets. Il s’appui sur un grand nombre de références, ce qui lui assure une bonne crédibilité. L’auteur parvient à faire réfléchir le lecteur sur le bienfondé de l’attitude de la société moderne vis-à-vis de ceux qu’on appelle les « adolescents ». Epstein fait bien de souligner la perfidie des chaînes comme MTV et de pointer du doigt le mercantilisme immoral de l’industrie.

Conclusion

En somme, même si l’idée de l’auteur est radicale, il est certain qu’une part importante de la population nord-américaine ne peut qu’approuver, au moins en partie, sa dénonciation de la situation actuelle ainsi que les différents éléments de la société qui entretiennent cette situation malsaine.

Il est communément admis que si le christianisme est devenu la religion dominante du monde occidental de l’Antiquité tardive jusqu’au milieu du XXe siècle, c’est d’abord et avant tout car celle-ci aurait persécuté ses opposants hors d’existence. Cet article se penche sur les principales icônes de cette croyance générale et réévalue le rôle qu’a véritablement joué la coercition dans la diffusion du christianisme lors de cinq phases clef :

1. La politique religieuse de Constantin le Grand et de Théodose le Grand ;

2. Les royaumes germaniques des temps « barbares » ;

3. La soumission des Saxons par Charlemagne ;

4. L’Ordre teutonique contre les Baltes ;

5. L’éradication des cathares au Moyen Âge central.

1. La politique religieuse de Constantin le Grand et de Théodose le Grand

Il est fréquent d’entendre les critiques du christianisme alléguer que c’est uniquement à cause de Constantin Ier (272-337) que le christianisme est devenu une religion de quelconque importance. Cet empereur machiavélique aurait instrumentalisé le christianisme en imposant la nouvelle foi à tous ses sujets afin de se rendre plus puissant, alors qu’« en réalité » il aurait lui-même voué un culte au dieu solaire (Sol Invictus). Certains désinformateurs professionnels, comme Dan Brown (auteur du roman de fiction Da Vinci Code), vont jusqu’à prétendre que Constantin aurait « fabriqué » le christianisme en faisant rédiger le Credo trinitaire au Concile de Nicée en 325. C’est méconnaître profondément la situation politico-religieuse du IVe siècle de notre ère, dans laquelle le christianisme est passé l’ennemi intérieur numéro 1 de l’Empire romain à celle de religion officielle pseudo-obligatoire en l’espace de huit décennies.

Nous n’avons pas l’espace ici pour réfuter tout ces mythes de façon détaillée, mais remettons quand même quelques choses en place. Pour commencer, par l’Édit de Milan de 313, Constantin décida de

[…] permettre dorénavant à tous ceux qui ont la détermination d’observer la religion des chrétiens, de le faire librement et complètement, sans être inquiétés ni molestés. […] La même possibilité d’observer leur religion et leur culte est concédée aux autres citoyens, ouvertement et librement, ainsi qu’il convient à notre époque de paix, afin que chacun ait la libre faculté de pratiquer le culte de son choix. Ce qui a dicté notre action, c’est la volonté de ne point paraître avoir apporté la moindre restriction à aucun culte ni à aucune religion. De plus, en ce qui concerne la communauté des chrétiens, voici ce que nous avons cru devoir décider : les locaux où les chrétiens avaient auparavant l’habitude de se réunir […] doivent leur être rendus sans paiement.

L’Édit de Milan fit donc du christianisme un culte toléré au même titre que le paganisme, mais ne fit pas du christianisme la religion d’État et n’imposa aucunement le christianisme à 90 % de la population qui demeurait païenne. Douze ans plus tard, Constantin a d’ailleurs attendu d’être invité par les évêques avant de siéger comme observateur au Concile de Nicée où il n’est pas intervenu dans les débats, ce qui est une preuve de retenue remarquable pour un empereur romain.

La politique religieuse de Constantin le Grand pourrait se résumer sommairement en quelques points (d’après le récent ouvrage de Paul Veyne) :

{1} Tolérance et paix religieuse : Constantin protège le libre exercice des cultes chrétien, païen et juif pour tous les citoyens, ce qui inclut dispenser les fonctionnaires chrétiens d’avoir à exécuter des rites païens dans l’exercice de leurs fonctions publiques.

{2} Abolition du culte de l’Empereur : Constantin se considérant chrétien et s’affichant comme tel, l’Empereur cesse d’être idolâtré comme une divinité. Le paganisme est écarté de tout ce qui est relatif à la personne de l’Empereur (par exemple les sacrifices d’animaux sont interdits dans les fêtes spécifiquement impériales), Constantin lui-même ne participe pas aux sacrifices.

{3} L’Empire reste majoritairement païen et l’État demeure officiellement païen : Le Sénat de Rome continue de financer le clergé et les cultes païens, et Constantin garde le titre de Pontifex Maximus tout prenant soin de vider de son sens cette plus haute fonction de la religion païenne en s’assurant que les prêtres païens du temple dynastique impérial n’y fassent aucun sacrifice.

{4} Promotion ouverte du christianisme par le pouvoir public : Constantin évangélise fréquemment sa propre cour, il affirme constamment la véracité du christianisme et l’erreur du paganisme dans ses textes officiels, il finance la construction de beaucoup d’églises chrétiennes tout en ne faisant bâtir – comparativement – qu’un faible nombre de nouveaux temples païens (quelque-uns à Constantinople), il rémunère les pasteurs & évêques (puisque le clergé païen est également subventionné), et il aide l’Église à exercer ses droits corporatifs en lui reconnaissant le droit de recevoir des héritages, de détenir un patrimoine immobilier et d’être exempté de taxe foncière — soulignons que le paganisme était déjà doté des privilèges identiques).

En somme, Constantin n’a presque pas touché au paganisme et s’est contenté de soutenir le ministère de l’Église, laissant à celle-ci la mission de convertir les âmes perdues. Constantin savait qu’en laissant la paganisme intact mais en prêtant main forte aux chrétiens, il accélérait la christianisation du monde romain. Cette collaboration assez respectueuse et consensuelle entre le premier empereur se revendiquant du christianisme et ses adhérents ne fut pratiquement pas synonyme de persécution des adeptes du polythéisme.

Nous ne nous attarderons pas sur la quinzaine de césars et d’augustes ayant succédé à Constantin Ier (trépassé en 337) dont les politiques religieuses furent souvent  contradictoires, s’annulant elles-même par leur manque de continuité, pour en arriver à Théodose le Grand. Intronisé en 379, ce chrétien orthodoxe régna jusqu’en 395 et fut le dernier empereur à diriger les deux parties de l’Empire (Occident et Orient). Dès 380, par l’Édit de Thessalonique, Théodose Ier fit du christianisme la religion d’État et annonça son intention de rallier tous les habitants de l’Empire à la foi trinitaire telle qu’exprimée dans le Credo adopté 55 ans auparavant à Nicée, sans toutefois prévoir des sanctions contre les non-chrétiens.

En 388, Théodose Ier délégua son beau-frère Valentinien II (arien devenu chrétien) comme vice-empereur d’Occident, et délégua un noble germain nommé Arbogast (païen) pour assister le vice-empereur. Ceux-ci installèrent leur gouvernement à Vienne au Dauphiné. Rapidement, le comportement d’Arbogast ne fut qu’insubordination. Simple assistant du vice-empereur, il se méprenait pour le maître de Valentinien II. Arbogast s’autopromut général en chef de l’Occident, fit assassiner Valentinien II en 392 et proclama au titre d’Auguste un de ses hommes, le rhéteur Eugène. Subséquemment à ce coup d’État, le paganisme public fut restauré, un monument païen fut replacé dans le Sénat, la subvention du polythéisme battait son plein. L’affrontement entre l’empereur légitime Théodose Ier et le duo Arbogast-Eugène se préparait. Ce putsch était l’occasion tant attendue pour les sénateurs païens de débarrasser le monde romain du christianisme. Arbogast promettait qu’il ferait une écurie avec la cathédrale de Milan.

Dans cette conjoncture où un conflit de légitimité se transformait en combat à mort entre le monothéisme et le polythéisme, Théodose Ier mit le paganisme hors-la-loi par l’Édit de Théodose de 392, qui stipule (Code Théodosien, volume 16, chapitre 10, article 10) :

Nul ne doit se souiller avec des victimes, immoler un animal innocent, pénétrer dans les sanctuaires, fréquenter les temples et adorer des statues façonnées de main d’homme mortels sous peine de sanctions divines et humaines. Cette disposition doit s’appliquer également aux fonctionnaires. Si l’un d’eux, dévoué à un rite profane, pénètre dans un temple pour y vénérer les dieux, […] il sera immédiatement contraint de verser quinze livres d’or.

Mais ces mesures sévères à l’encontre du paganisme devaient être appuyées par la réussite des armes sur le terrain. Le choc a lieu le 6 septembre 394 sur la Rivière Froide en actuelle Slovénie. Le vent souffle le sable dans les yeux de l’armée du camp païen qui est est écrasée par l’armée du camp chrétien. L’usurpateur Eugène est décapité et Arbogast se suicide. C’est le second grand triomphe militaire du christianisme du siècle avec la Bataille du Pont Milvius de 312. L’historien agnostique Paul Veyne souligne que l’illégalisation des rites païens ne peut pas se comprendre sans la situer dans le contexte de guerre civile qui l’a engendré  (pages 166-167 du livre cité plus haut) :

C’est un conflit pour le trône qui a été l’occasion d’une révolution religieuse ; l’interdiction du paganisme ne se comprend que dans ce contexte politique. Et c’est moins cette interdiction elle-même, en 392, qui a mis fin au paganisme que le prochaine défaite du parti païen sur un champ de  bataille, en 394. L’ambition d’un chef germain, […] une tentative d’usurpation comme il y en avait sans cesse et une révolte religieuse du Sénat de Rome auront été l’occasion de cet événement mondial qu’est la fin finale du paganisme.

Théodose le Grand a quand même insisté que les temples païens, même désaffectés, ne soient pas saccagés ou démolis afin de les conserver comme bâtiments patrimoniaux dans leur intégralité. Ce vœux ne fut cependant pas respectée par certains moines zélés qui attaquèrent quelques temples à Alexandrie.

Notons aussi que malgré les dispositions légales faisant supposément du christianisme la seule religion tolérée, des fonctionnaires ouvertement païens continuèrent à être recrutés aux plus haut postes de l’État jusqu’en 416. Les derniers sanglants combats de gladiateurs eurent lieu à Rome en 418. Le complexe d’Apollon du Mont-Cassin en Italie centrale était encore desservi autour de 530, l’école païenne d’Athènes continua de fonctionner jusqu’en 529, le temple d’Isis à Philæ (sur le Nil en Haute-Égypte) était opérationnel jusque vers 550, et des poches de paganisme subsistaient en 600 en Sardaigne.

2. Les royaumes germaniques des temps “barbares”

Ce triomphe du christianisme fut de courte durée, car il coïncida avec la chute de l’Empire romain. Rome est pillée par les Goths en 410, et à partir de là les Romains ne reprennent plus jamais le contrôle de la situation. L’Empire d’Occident se démembre province par province, et en 476 les insignes du pouvoir suprême sont transférés à Constantinople, marquant symboliquement la fin de l’Antiquité et le début du Moyen Âge. Si l’Empire romain d’Orient va perdurer encore un millénaire, les immenses territoires de l’ancien Empire romain d’Occident sont désormais découpé en un ensemble de petits royaumes germaniques dont les souverains sont tous, à prime abord, païens (polythéistes) ou ariens (hérétiques anti-trinitaires).

Cette initiale faiblesse politique du christianisme rend difficile de soutenir la thèse voulant que l’Europe soit devenue chrétienne par coercition. La réponse habituelle est donc de dire que les évêque se sont arrangés pour convertir les monarques (le baptême de Clovis à Reims en 496 est l’exemple typiquement évoqué) qui à leur tour imposèrent le christianisme unilatéralement à leurs sujets.

Cependant, un récent ouvrage signé par le respecté Bruno Dumézil et intitulé Les racines chrétiennes de l’Europe – Conversion et liberté dans les royaumes barbares (Ve-VIIIe siècle) remet en question cette vision simpliste de l’histoire. Présentation de l’éditeur (Éditions Fayard) :

Pourquoi l’Europe est-elle devenue chrétienne ? Une évangélisation pacifique des populations a bien évidemment existé ; mais très tôt la force, et notamment la force publique vint s’ajouter ou se substituer au pouvoir de conviction des prédicateurs. Malgré la qualité de leur appareil législatif et administratif, les empereurs romains ne parvinrent cependant jamais à convertir l’ensemble de leurs sujets [les campagnes reculées restant massivement païennes]. Lorsque le dernier d’entre eux fut déposé en 476, l’Occident passa définitivement sous la domination de rois germaniques, dont à cette date aucun n’était catholique [terme désignant à l’époque chrétien trinitaire]. Les politiques civiles de coercition religieuse disparurent et l’on put même douter que le christianisme survive à l’anéantissement de l’Empire. Trois siècles plus tard, l’Europe ne connaissait plus qu’une seule religion, le christianisme […] Pour les contemporains, le phénomène parut mystérieux, car il était paradoxal. Les peuples barbares, vainqueurs de la puissance romaine, avaient accepté de se soumettre à la religion de leurs vaincus. De façon plus extraordinaire encore, des évêques isolés et des législateurs d’États embryonnaires étaient parvenus à réaliser ce que Rome n’avait pas même rêvé d’accomplir. Comparer l’ampleur des réalisations à la modestie des moyens ne peut qu’amener à réviser l’idée que le christianisme a été imposé par la force. À moins que notre définition de la contrainte religieuse se révèle imparfaite face aux mentalités de ces siècles obscurs. Dans un âge d’inquiétude, la participation collective à des rituels d’unanimité ou la reconnaissance de signes surnaturels ont pu fléchir les consciences, sans pour autant les violer. De multiples facteurs sociaux, économiques ou culturels et intellectuels se sont superposés, comme autant de formes de pression subtiles qui amenèrent les individus au baptême.

Le magazine L’Histoire commente :

« Nous ne pouvons imposer une religion, parce que personne ne peut être obligé à croire contre son gré. » S’adressant aux Juifs de Gênes, le roi ostrogoth Théodoric le Grand (453-526) se faisait-il le défenseur de la liberté de conscience ? C’est à cette question difficile que s’attaque courageusement Bruno Dumézil dans un livre qui impressionne par son ampleur et son érudition.

Il s’agit en somme de rendre compte d’un paradoxe : du Ve au VIIIe siècle, la christianisation de l’Europe a eu lieu au moment où, l’Empire romain s’étant effacé, les royaumes barbares n’avaient ni la force politique ni sans doute l’ambition idéologique d’imposer une conversion forcée aux populations. Et parallèlement, de Grégoire le Grand à Bède le Vénérable, nombreux étaient ceux qui condamnaient l’usage de la coercition dans l’évangélisation, prônant ce qu’il vaut mieux appeler une liberté qu’une tolérance — même si, comme le précise justement Bruno Dumézil, il s’agit moins d’un droit à la différence que d’un droit à l’erreur.

Et la revue Esprit & Vie des Éditions du Cerf ajoute :

Malgré bien des idées reçues ultérieures, « ils [les acteurs de la christianisation] agirent progressivement avec […] prudence, de manière à éviter des ruptures » et donc « cette globalisation de la pression en faveur de la norme chrétienne, caractéristique de la période médiévale, [ne] s’accompagna [pas] nécessairement d’une augmentation de la violence religieuse » (p. 457).

Il n’est guère étonnant que ce bel ouvrage s’achève sur une réflexion visant une problématique qui se développera bien ultérieurement […] : celle de la liberté de conscience. Même si évidemment le débat [sur la liberté de conscience] n’a jamais été posé explicitement à l’époque qu’il étudie, Dumézil affirme qu’« il est évident qu’il exista [alors], à certains moments et dans certains contextes, l’idée d’un droit à la différence ». Et, même si cette « perception de l’altérité religieuse était indiscutablement paradoxale » et, de toute manière, limitée, il n’en empêche pas moins que, « pourtant, bien souvent, cette conception minimaliste permit aux royaumes barbares de ne pas reproduire les drames massifs de persécution religieuse qui avaient périodiquement ensanglanté l’Empire romain et qui continuaient à déchirer le monde byzantin » (p. 466), et ces lignes mesurées sont les dernières de notre épais volume.

Au bout du compte, ce livre apparaît comme une contribution essentielle à celui qui veut mieux connaître l’avancée du christianisme en Occident entre le Ve et le VIIIe siècles. […] D’une manière aussi scientifique que possible, Bruno Dumézil trace ainsi un sillon profond qui se veut aussi éloigné de l’histoire ecclésiastique traditionnelle, plutôt apologétique […] que de l’historiographie concurrente qui, à partir du XVIIIe siècle avec, par exemple, un Edward Gibbon, n’a souvent produit que des réquisitoires excessifs contre le supposé obscurantisme de l’Église. De tels ouvrages, aussi bien documentés que charpentés, et qui n’oublient pas de présenter une thèse solide en conclusion de leurs longs développements, sont suffisamment rares, du moins en langue française, pour ne pas être chaleureusement salués, en souhaitant à leurs auteurs prometteurs de nous offrir encore bien d’autres semblables joyaux.

La revue Médiévales a produit un résumé plus long de cet ouvrage.

3. La soumission des Saxons par Charlemagne

La conversion forcée de la Saxe par l’Empereur franc Charlemagne est probablement un cas unique de conversion coercitive de tout un peuple non-chrétien dans l’histoire de l’Église. Au VIIIe siècle de notre ère, les Saxons étaient une confédération de tribus païennes vivant dans la grande forêt s’étendant entre le Rhin (à l’ouest) et l’Elbe (à l’est), au nord de la Bohême.

Hostiles au christianisme, les Saxons ne se contentaient pas d’exécuter les missionnaires chrétiens envoyés pour leur annoncer l’Évangile, ils ne se gênaient pas pour envahir et piller des territoires francs. En 772, ils saccagèrent notamment la ville de Deventer (située sur le Rhin aux Pays-Bas actuels). En 774, les Saxons envahirent la Frise et la Hesse, brûlant les églises et les monastères.

Ces incursions en territoire chrétien amenèrent Charlemagne à percevoir les Saxons comme une menace à la sécurité intérieure de l’Empire carolingien. Charlemagne eut beau mener deux grandes campagnes punitives entre 772 et 775, la Saxe demeurait un turbulent voisin.

À ce stade, deux facteurs peuvent donc avoir convaincus cet homme à décider de convertir la Saxe par la force des armes. À prime abord, il est admis chez les historiens que Charlemagne se voyait investit par la Providence divine de la mission de répandre le christianisme sur la terre. Mais cette analyse ne doit pas occulter ce qui fut le deuxième mobile de cet empereur : la christianisation des Saxons leur enlèverait la principale raison de faire la guerre aux populations chrétiennes sous protection carolingienne, ceux-ci se retrouvant sur un pied d’égalité avec les autres peuples constituant l’Empire. En fin de compte, c’est peut-être plus ce second facteur – la volonté d’assurer la stabilité – qui a pesé dans la balance que le premier. Des considérations pratiques et utilitaires se mêlèrent à la spiritualité.

En 782-785, Charlemagne entreprit une ultime campagne avec une armée plus puissante et mieux ravitaillée que les fois précédentes. À l’issue d’une guerre d’attrition, il parvint à soumettre la Saxe définitivement  (la dernière tentative de soulèvement eut lieu en 803). Charlemagne obligea tous les Saxons à recevoir le baptême et à payer la dîme, et illégalisa toute manifestation de paganisme.

Charlemagne eut des remords et admit plus tard la cruauté de cette politique excessive. Il  en modifia certaines dispositions. Bien sûr, il n’était pas question de revenir en arrière. La Saxe avait était convertie — officiellement du moins — par le fer, le feu et le sang. Il faut dire que cela n’est pas la page la plus glorieuse de la riche histoire de la Chrétienté. Mais il faut dire, aussi, que cet épisode tragique n’a guère d’équivalents : ne s’est agit que d’une seule région dans la seule Allemagne du Nord.

Source : Histoire-Fr.

4. L’Ordre teutonique contre les Baltes

La conversion de la Prusse et des Slaves des Pays Baltes (actuels Lituanie, Lettonie et Estonie) en Europe du Nord est un autre cas où la coercition pourrait être invoquée. Mais comme nous allons le voir, la christianisation des populations habitant ces contrées ne se fit pas par conversions massives forcées.

Au VIIIe siècle, les Wendes, un ensemble de tribus slaves, s’établirent le long de la mer Baltique entre les fleuves Elbe (à l’ouest) et Oder (à l’est), dans le nord de l’Allemagne actuelle (Holstein et Mecklembourg). Les Wendes commencèrent à affronter constamment les Saxons dès le Xe siècle. Au XIe, les Wendes forcèrent les Saxons à leur verser un tribut mais cette situation s’inversa à l’avantage des Saxons au XIIe. Avec la christianisation de la Scandinavie, les Wendes se retrouvèrent isolés en tant que nation païenne. En 1147, une coalition composée de princes allemands, de seigneurs tchèques et du Danemark prirent d’assaut les territoires wendes et imposèrent le catholicisme à ce peuple qui ne représentait pas une menace sérieuse. Cela est très déplorable d’un point de vue chrétien, mais il est important de préciser que contrairement au cas de Charlemagne et des Saxons, la population wende ne fut pas placée devant le choix entre le  baptême et le glaive. Les États ayant encerclés les wendes imposèrent la foi romaine à leurs chefs (en 1185), qui à leur tour permirent la fondation d’évêchés et de monastères qui, grâce à leur rayonnement culturel et intellectuel, convertirent lentement et pacifiquement la population wende. En somme, il y eut coercition des élites wendes mais pas des masses populaires.

Le même scénario se répéta pour la conversion des autres peuplades slaves longeant la Mer Baltique. Après l’incorporation des Wendes au sein de la Chrétienté et le Drang nach Osten (Poussée vers l’est) germanique en Poméranie (nord-ouest de la Pologne actuelle), il se créa rapidement des tensions entre les défricheurs occidentaux et les Prussiens païens (la Prusse géographique s’étend sur le nord-est de la Pologne actuelle et l’Oblat russe de Kaliningrad). Les Prussiens trouvaient également au sud d’eux les Polonais volontairement christianisés, ce qui les plaçait dans une situation analogue à celle des Wendes. Après que les Polonais aient essayés de soumettre les Prussiens en 1173-1215, les Prussiens attaquèrent les villages et les abbayes polonaises frontalières et les captifs de ces raids furent réduits en esclavage. Cela encouragea les Polonais à faire appel à l’Ordre teutonique — des croisés revenus de Terre Sainte et jouissant de l’appui de l’Empereur germanique. De 1225 à la fin du XIIIe siècle, l’Ordre teutonique conquit toute la Prusse.

Les conquêtes s’enchaînèrent. Les habitants de la Livonie (nord de l’actuelle Lettonie) et de l’Estonie, qui vivaient de la piraterie au détriment des navires de commerce allemands et scandinaves, entrèrent dans le giron teutonique entre 1188 et le milieu du XIIIe siècle. Notons que la Courlande (ouest de l’actuelle Lettonie) fut acquise pacifiquement. En 1386, le duc de Lituanie répudiait le paganisme, et en 1399, les Teutoniques, Polonais et Lituaniens s’unirent pour pacifier la Samogitie, dernier fief païen dans l’ouest de la Lituanie.

Là encore, bien que les classes dirigeantes des Pays Baltes furent souvent contraintes militairement à adopter le christianisme (et elles le firent sans doute souvent par sens géopolitique) la conversion des populations baltes fut surtout non-violente et progressive. Cette conversion des masses rurales est due à la ténacité des prédicateurs infatigables évangélisant des années durant en parcourant des distances surhumaines, au rôle socio-économique des abbayes qui s’implantaient en plein territoire païen où elles agissaient comme des bases de diffusion du catholicisme en même temps que de centres de soutien matériel et scolaire aux populations locales. Tout cela est incomparable aux persécutions systématiques orchestrées à l’endroit des non-musulmans et terre d’islam.

D’autre part nous pouvons argumenter que cette conversion au christianisme étant relativement superficielle (puisque le catholicisme est un christianisme fortement imbibé de paganisme), les populations de maintes régions d’Europe ne furent pas pleinement christianisées avant la Réforme protestante du XVIe siècle, mais ceci est une autre histoire.

Source : Thomas MADDEN et al., Les Croisades, Londres, Duncan Baird Publishers, 2004, p. 126-131 sur 224.

5. L’éradication des cathares au Moyen Âge central

Beaucoup a été dit également sur la façon dont l’Église romaine a institutionnalisé la répression des cathares (des hérétiques bithéistes devenus nombreux et puissants dans le Midi de la France) au XIIIe siècle. D’emblée il faut concéder que les méthodes coercitives de l’Inquisition — mise sur pied par la papauté dans ce contexte trouble précisément pour combattre le catharisme — étaient inhumaines et n’avaient en soi pas grand chose de chrétiennes. Cela dit, il convient de préciser trois choses sur ce sujet.

Premièrement, comme Jacques Heers (ancien directeur d’études médiévales à la Sorbonne) le démontre à la section 3 de la 4e partie de son ouvrage Le Moyen Âge : une imposture (aux pages 293-304), la Croisade des Albigeois (autre nom désignant les cathares), une campagne militaire menée par le roi de France et ses barons alliés de 1208 à 1249, tenait plus d’une volonté des suzerains du Nord de s’emparer des terres fertiles du Sud que d’une volonté de « purification religieuse » du royaume. La répression qui a accompagné cette guerre, bien que justifiée par les protagonistes de l’époque par des motifs religieux, avait en réalité des motivations plus temporelles que spirituelles.

Deuxièmement, comme l’explique Régine Pernoud (médiéviste féminine la plus reconnue du XXe siècle) dans le chapitre L’index accusateur de son livre Pour en finir avec le Moyen Âge (aux pages 111-114), l’Inquisition était une créature du droit romain, ce dernier ayant pénétré aux XIIIe siècle les universités, les cours princières et les cercles cléricaux. Les Romains païens de l’Antiquité faisaient moins de distinction entre les domaines religieux et politique que n’en fait le christianisme. La réintroduction du droit romain a conduit l’État médiéval (et l’Église médiévale étatisée) à imposer un conformisme religieux par coercition et à punir la dissidence d’opinion par des peines graves à la mode de l’Antiquité.

Troisièmement, la disparition du catharisme au Languedoc et à imputer à son essoufflement doctrinal plus qu’à l’action des tribunaux du « Saint Office ». Car pour reconquérir spirituellement cette région, les dominicains (principaux responsables de l’Inquisition) ne se bornèrent pas jeter aux fers et aux flammes tous ceux qui s’opposaient aux positions de l’Église romaine, mais organisèrent des colloques et divers débats théologiques où maints dignitaires cathares furent convaincus de la supériorité doctrinale du catholicisme par rapport au catharisme. Dans la seule petite localité de Montréal (Aude) en 1206, 150 cathares se convertirent volontairement suite aux discussions publiques.

Source : Laurent ALBARET, « Les derniers jours des cathares – Profession inquisiteur », L’Histoire, N° 242, avril 2000, p. 56.

En fin de compte, le christianisme est peut-être la première grande religion a avoir autorisé qu’on adhère à quelque chose d’autre qu’elle-même (au sens légal mais non moral), comme en témoigne l’article 2 du chapitre 20 de la Confession de foi de Westminster adoptée par des réformés presbytériens en 1646 puis reprise et adaptée par les réformés congrégationalistes en 1658 et par les réformés baptistes en 1689) :

Dieu seul est le Seigneur de la conscience […] Exiger une foi implicite et une obéissance absolue et aveugle, c’est détruire la liberté de conscience et contrevenir à la raison.

Cette modération intrinsèque au christianisme explique sans doute pourquoi c’est en Occident et non dans une quelconque autre civilisation que le sécularisme a gagné en ampleur jusqu’au point de prendre le dessus sur le christianisme. Ainsi, on peut dire que le christianisme a été une victime de ses propres vertus. Mais ce n’est pas une fatalité irréversible…

Article mis à jour le 23 août 2022.

StBarthelemy_GiorgioVasari_PalaisApostoliqueVatican_1573

Nous sommes le soir du 24 août 1572. La haute-noblesse du Royaume de France est alors assemblée à Paris pour célébrer le mariage d’Henri de Navarre (1553-1610) avec la princesse Marguerite de Valois (1553-1615) qui vient d’avoir lieu une semaine plus tôt, le 18 août. Cette union nuptiale entre un chef du parti protestant français et une représentante de la majorité catholique romaine du pays est censé réconcilier cette nation divisée qui vient d’être déchirée par dix années de guerres civiles d’origine religieuse.

Ce soir-là, le Duc de Lorraine, Henri de Guise le Balafré (1550-1588) – un opportuniste hissé à la tête du parti catholique – et la Reine-Mère, Catherine de Médicis (1519-1589), poussent l’incapable Roi de France, Charles IX de Valois (1550-1574), à ordonner l’assassinat d’une cinquantaine de gentilshommes calvinistes toujours rassemblés dans la capitale. Leur but est de décapiter politiquement et militairement la Réformation protestante en France et ainsi d’y mettre fin.

Toutefois, cette purge « chirurgicale » dégénère immédiatement. Au cours de cette nuit de la Saint-Barthélemy, la populace papiste parisienne, fanatisée par le clergé de la Contre-Réforme catholique, transforme cette décapitation politique en hécatombe nationale en prenant l’initiative de massacrer tous les réformés sur lesquels elle peut mettre la main. Tous les huguenots présents dans la ville qui refusent d’abjurer la foi réformée sur-le-champ sont violemment mis à mort, à l’exception d’une poignée de survivants qui réussit à se cacher puis à s’échapper.

Ce massacre parisien inaugure une véritable « saison des Saint-Barthélemy », la tuerie systématique des huguenots étant massivement reproduite durant la fin de l’été puis l’automne dans beaucoup de cités et bourgades du royaume. Ainsi, ce génocide est répété à Orléans et Meaux le 25 août, à Bourges et La Charité-sur-Loire (Nièvre) le 26 août, à Troyes le 27 août, à Saumur et Angers les 28-29 août, à Lyon le 31 août, encore à Troyes le 4 septembre, encore à Bourges le 11 septembre, à Rouen le 17 septembre, à Bordeaux le 3 octobre, à Toulouse le 4 octobre, à Gaillac (Tarn) le 5 octobre, à Albi le 6 octobre, etc. « Cette “saison des Saint-Barthélemy” tue dix ou vingt fois plus que celle commise à Paris », explique Jean-Joël Brégeon. Le bilan final se dresse à environ 30 000 victimes au total selon des estimations modérées.

Voici cette tragédie douloureuse telle que mise au cinéma dans le film La Reine Margot (1994) :

La Saint-Barthélemy de 1572 a aussi été mise en scène de façon similaire dans le film Henri IV (2010).

Extrait # 1 (à partir de 05:50 ; j’avertis : scène impudique dans les minutes qui précèdent) :

Extrait # 2 (jusqu’à 06:00) :

Parmi les milliers de victimes de cette boucherie démoniaque, la première, la plus célèbre, et sans doute aussi la plus illustre, fut Gaspard de Coligny (1519-1572), Seigneur de Châtillon (Loiret), Colonel-Général de l’Infanterie, Gouverneur de Picardie et Amiral de France. Voici le monument érigé en son l’honneur près du Temple réformé de l’Oratoire du Louvre à Paris :

La maxime de Coligny était « Gloire de Dieu et Bien Public ». En 1925, le recteur de l’Église franco-protestante de New York (et fondateur de la Huguenot Society of America), Alfred Wittmeyer, prononça la prédication L’Amiral Coligny – Martyr Huguenot pour honorer la mémoire de ce héros & martyr de la cause réformée en Europe.

PlaqueGaspardColigny

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J’ai déjà abordé la question du rapport entre la religion et la Constitution fédérale américaine, démontrant que constitutionnellement, les États-Unis ne sont pas laïcs et que tout ce que Thomas Jefferson voulait dire en écrivant qu’il devrait y avoir une « séparation entre l’Église et l’État » c’est qu’il ne doit pas y avoir d’Église d’État afin de protéger les Églises de l’ingérence étatique. Ce sujet mérite d’être approfondi. Les militants laïcistes citent continuellement l’establishment clause du 1er amendement de la Constitution fédérale américaine – qui édicte que « le Congrès ne fera aucune loi relative à l’établissement de la religion ou prohibant le libre exercice de celle-ci » – pour justifier la sécularisation complète de la sphère publique.

Or, cette Constitution elle-même est un document confessionnel chrétien, pour deux raisons. D’abord, l’Article 7 de la Constitution clôt le document en stipulant « Fait en Convention, du consentement unanime des États représentés, le dix-septième jour de septembre de l’an 1787 de Notre Seigneur », puis suivent les signatures apposées par une quarantaine des Pères Fondateurs délégués par leurs États respectifs. « Notre Seigneur » dont il est question ici est certainement Jésus-Christ. Ceci est irréfutablement une allégeance confessionnelle faisant de la Constitution un document chrétien. Les jurisconsultes qui ont élaborés ce texte savaient très bien ce qu’ils faisaient et mesuraient scrupuleusement la portée de chacun des mots qu’ils y inscrivaient. Si les Pères Fondateurs avaient vraiment voulu que la Constitution et l’État qui en émane soient « religieusement neutres » (comme si une telle chose était possible), ils n’auraient certainement pas ajoutés la mention « de Notre Seigneur ». Les progressistes postmodernes pourraient alléguer que ce n’était qu’une formalité d’époque, mais en suivant cette fausse logique nous pourrions étendre ce raisonnement à l’entièreté de la Constitution et ainsi la rendre caduque.

Ensuite, la Section 7 de l’Article 1 de la Constitution affirme que le chef du pouvoir exécutif (c’est-à-dire le Président) a dix jours pour approuver ou renvoyer les projets de loi élaborés par le Congrès qui les lui soumet, dimanche non compté. Cette importante précision vise à favoriser la pratique du christianisme jusqu’au plus haut échelon du gouvernement. C’est là une allégeance confessionnelle supplémentaire que contient la Constitution : le jour de repos chrétien est reconnu et protégé par le document qui établit la légitimité même de l’État fédéral américain. Les instances gouvernantes ont l’obligation légale de respecter le jour du Seigneur (Jésus-Christ).

Gary DeMar, l’ex-président du ministère réformé American Vision, explique :

Maintenant, revenons à l’establishment clause du 1er amendement. Pour interpréter correctement l’injonction constitutionnelle à ne pas « établir de religion » (injonction qui pèse uniquement sur la législature fédérale et non sur les autres branches ou paliers de gouvernement civil), il faut la replacer dans le contexte politico-religieux américain de la fin du XVIIIe siècle. Pour comprendre cette phraséologie volontiers floue, il faut l’éclairer du sens que les rédacteurs de la Constitution lui donnaient. Une panoplie d’exemples pourraient être cités, mais prenons-en seulement quelque-uns.

En 1782, alors que la guerre empêchait l’importation de Bibles dans les colonies insurgées, les Pères Fondateurs du Congrès Continental approuvèrent l’édition de 30 000 Bibles avec des fonds publics. D’ailleurs, le Président du Congrès Continental en 1782-1783, Elias Boudinot d’origine huguenote (réformée française), fut aussi le premier président de lAmerican Bible Society. Assurément, les Pères Fondateurs considéraient que la promotion ouverte du christianisme par les divers niveaux et organes de l’État est compatible avec le non-établissement d’une Église particulière par le Congrès fédéral.

Similairement, le 4 décembre 1800, le Congrès approuva lutilisation du Capitol Building comme bâtiment d’église le dimanche. Visiblement, les législateurs fédéraux ne voyaient là aucune contradiction avec le 1er amendement. Et il est significatif que ce même Capitol Building – bien qu’il fut dès le départ destiné à accueillir la Chambre des représentants et le Sénat – fut utilisé comme église dès 1795, soit une demi-décennie avant que la députation ne s’y installe et n’y amorce ses travaux !

On trouvera beaucoup plus d’information sur l’intention originelle du 1er amendement dans l’ouvrage The Christian Life and Character of the Civil Institutions of the United States de B.F. Morris, dont lédition originale remonte à 1864 mais qui fut réédité par American Vision en 2007.

Il est aussi intéressant d’étudier la théologie politique des chrétiens puritains qui ont précédés les Pères Fondateurs en établissant les Treize Colonies. Voici une citation tirée de l’ouvrage The Christian Life and Character auquel il est fait référense ci-dessus (ma traduction) :

Le Cadre de gouvernement civil que William Penn a complété en 1682 pour la gouvernance de la [Province de] Pennsylvanie était dérivé de la Bible. Il a déduit de plusieurs passages bibliques que l’origine de tout pouvoir humain descend de Dieu et que les gouvernements [civils] ont un droit divin à deux fins : {1} Terrifier les malfaiteurs ; et {2} Chérir ceux qui font le bien ; de façon à ce que le gouvernement [civil] en soi fasse partie de la religion, une chose sacrée dans ses institutions et ses fins.
Source : The Christian Origins of the American Constitution [New Geneva Orthodox Presbyterian Church]
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À l’instar de l’Israël antique, la Chrétienté pré-postmoderne reconnaissait qu’elle formait le Royaume de Dieu car elle était gouvernée (officiellement du moins) par la loi de l’Éternel telle qu’énoncée dans l’Écriture Sainte. En tant que peuple de Dieu en vertu de la Nouvelle Alliance, les populations protestantes occidentales étaient sujettes à la loi divine d’un manière analogue à la nation hébraïque en Antiquité.
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Au XVIIe siècle, des dizaines de milliers de puritains – des réformés écossais et anglais (presbytériens, congrégationaliste ou réformés baptistes) – persécutés par les catholiques romains et leurs émules anglicans se réfugièrent au Nouveau Monde. Ils entreprirent d’y créer une société nouvelle, purifiée des souillures de la Vieille Europe et dotée d’un système de gouvernement qui soit exempt de toute influence non-chrétienne.
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C’est dans cette démarche que les pionniers puritains de la Colonie de la Baie du Massachusetts ont aboli la peine de mort pour crime de vol sur la base que le Lévitique ne prescrit aucunement une telle sanction pour ce crime ; cette peine démesurée était sans doute un lointain héritage païen anglo-saxon. Semblablement, l’Assemblée Générale de la Colonie de New Haven (située dans l’actuel Connecticut) établit la loi divine – sans aucune interférence extérieure – comme étant la loi de la colonie, tels qu’en témoignent les résumés archivés de ses résolutions…
Le 2 mars 1641 : Selon l’accord fondamental – fait et publié par plein et général consentement, lorsque la plantation s’est mise en place et qu’un gouvernement fut fondé – les lois judiciaires de Dieu transmises par Moïse étayées dans d’autres parties de l’Écriture, pour autant qu’elles soient reliées à la Loi morale [ou dépendantes d’icelle] et qu’elles soient ni cérémonielles ni spécifiques [aux Hébreux] ou qu’elles n’aient aucune référence à Canaan, ont une équité éternelles en elles, et devront servir de règle pour les procédures.
Le 3 avril 1644 : Il fut ordonné que les lois judiciaires de Dieu, telles qu’elles furent livrées par Moïse […] seront la règle pour toutes les cours de cette juridiction dans leurs procédures.
Source : Institutes of Biblical Law [Christ Rules]
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Ressources historiques et juridiques supplémentaires sur la place de la religion chrétienne dans l’ordre fédéral américain :

Sans oublier cette excellente série signée par la plume du théologien et éthicien réformé Phillip Kayser :

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