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Archive for the ‘Christianisme & Civilisation’ Category

Rodney Stark, Le triomphe de la raison – Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, Paris, Presses de la Renaissance, 2007, 355 p.

Site web de l’auteur.

La quatrième de couverture :

Contrairement aux idées reçues, l’Europe a dominé le monde dès l’époque dite « obscure » du Moyen Âge. Pour expliquer cette domination, nous avons pris l’habitude de souligner ses avantages géographiques et démographiques. Pourtant, l’explication première réside dans la foi des Européens en la raison, dans l’engagement manifeste de l’Église sur la voie d’une théologie rationnelle qui a rendu possibles les progrès. Rodney Stark avance une idée révolutionnaire lorsqu’il affirme que le christianisme est directement responsable des percées intellectuelles, politiques, scientifiques et économiques les plus significatives du dernier millénaire ; il démontre que la théologie chrétienne en est la source même. Les autres grandes religions ont mis l’accent sur le mystère, l’obéissance et l’introspection. Seul le christianisme s’est ouvert à la logique et à la pensée déductive comme moyens d’accès aux lumières, à la liberté et au progrès. Au Ve siècle déjà, saint Augustin célébrait le progrès théologique et « l’invention exubérante ». Le triomphe de la raison est une enquête multiforme et un incessant voyage entre l’Ancien et le Nouveau Monde, entre le passé et le présent. Rodney Stark y démontre avec vigueur que les valeurs qui nous sont les plus chères aujourd’hui — le progrès scientifique, le règne de la démocratie, la liberté des échanges et de la circulation des hommes et des idées — doivent largement leur universalité au christianisme vu comme une tradition grandiose dont nous sommes tous les héritiers.

Extrait de l’introduction (page 5) :

Lorsque les Européens entreprirent d’explorer le globe, ce ne fut pas la découverte de l’hémisphère occidental [c-à-d des Amériques] qui leur causa la plus grande surprise, mais celle de l’ampleur de leur supériorité technologique par rapport au reste du monde. Non seulement les fières nations maya, aztèque et inca étaient désemparées face aux intrus européens, mais il en allait de même pour les légendaires civilisations orientales : la Chine, l’Inde et même le monde islamique étaient arriérés par comparaison avec l’Europe du XVIe siècle. Comment cela s’était-il produit ? Comment se faisait-il qu’alors que de nombreuses civilisations avaient pratiquées l’alchimie, cela avait aboutie à la chimie seulement en Europe ? Comment se faisait-il que, depuis des siècles, les Européens étaient en possession de paires de lunettes, de cheminées, d’horloges fiables, de cavalerie lourde ou d’un système de notation musicale ? Comment des nations qui avaient surgi des décombres de Rome et de la barbarie avaient-elles dépassés aussi largement le reste du monde ?

Extrait de la conclusion (page 323) :

C’est le christianisme qui a créé la civilisation occidentale. Si ceux qui suivaient Jésus étaient demeurés une obscure secte juive, la plupart d’entre vous n’auriez pas appris à lire et les autres liraient des rouleaux copiés à la main. Sans une théologie engagée en faveur de la raison, du progrès et de l’égalité morale, le monde entier en serait aujourd’hui là ou en étaient les sociétés non occidentales aux environs de 1800 : ce serait un monde plein d’astrologues et d’alchimistes mais sans scientifiques. Un monde de despotes, manquant d’universités, de banques, d’usines, de paires de lunettes, de cheminées et de pianos. Un monde où la plupart des bébés n’atteindraient pas l’âge de 5 ans et où de nombreuses femmes mourraient en couches, un monde vivant véritablement à un « âge de ténèbres ».

Compte-rendu de la Revue de l’histoire des religions :

Provocateur, le sous-titre tend à relier de manière univoque au christianisme le succès du modèle occidental de civilisation. Le titre américain est encore plus explicite puisqu’il détaille les éléments de ce succès : la liberté et le capitalisme, tout en insistant davantage qu’en français sur la notion de « choc des civilisations ». C’est l’achèvement d’une trilogie consacrée au développement du monothéisme, d’abord dans l’Antiquité puis aux époques médiévale et moderne, où il distingue l’impact du judaïsme et de l’islam de celui du christianisme, dont il fait notamment le seul accoucheur de la science (One True God – Historical Consequences of Monotheism, Princeton, Princeton University Press, 2003 ; For the Glory of God – How Monotheism led to Reformations, Science, Witch-Hunts and the End of Slavery, Princeton, Princeton University Press, 2003). L’ouvrage recensé aujourd’hui est foisonnant et riche car l’auteur dépasse la seule sociologie en empruntant à l’histoire, à la théologie ou aux sciences économiques pour argumenter autour de ses problématiques favorites.

Rodney Stark se veut aussi vulgarisateur car les exemples cités ne pas sont toujours connus du grand public. Cependant, ils sont choisis parce qu’ils lui permettent de s’en prendre à l’idée reçue selon laquelle l’Occident n’aurait enfin eu accès aux Lumières, après le noir Moyen Âge, que par le rejet du christianisme. La meilleure illustration française récente de ce topos est le Traité d’athéologie de Michel Onfray. Or, Rodney Stark démontrait déjà, dans For the Glory of God, que la chasse aux sorcières connue par l’Europe et la Nouvelle-Angleterre de la fin du XVIe au milieu du XVIIe siècle – n’y a-t-il pas de meilleur exemple de l’obscurantisme chrétien ? – était en fait un dommage collatéral du progrès de la raison et de l’État moderne. Les plus grands chasseurs de sorcières de la Renaissance n’étaient pas des religieux, mais le plus souvent des laïcs, des agents de l’État ou de grands « intellectuels » férus de pensée antique, à l’image du Français Jean Bodin (1530-1596) ou du Lorrain Nicolas Rémy (mort en 1616). Pourtant, les musées de la torture qui se multiplient aujourd’hui en Italie et même en France montrent systématiquement un brutal dominicain tendant un crucifix aux touristes.

Rodney Stark présente d’abord les causes du succès de l’Occident. Selon lui, la théologie chrétienne et la scolastique auraient enfanté la liberté individuelle et favorisé le développement de la raison. Contre John Locke, le sociologue de l’Université Baylor commence par réhabiliter la théologie médiévale généralement présentée comme un ensemble figé. Remettant en cause l’image du théologien qui risque le bûcher pour toute innovation, il insiste sur la capacité de changement des penseurs chrétiens depuis saint Augustin. Cette propension à évoluer est même pour eux une obligation morale, Dieu ayant fait don à l’homme de la raison. D’où une comparaison avec l’islam et notamment avec la rigidité du droit musulman qui s’intéresse essentiellement à maintenir l’existant, alors que la théologie chrétienne suppose à l’inverse l’idée de progrès.

Pour Stark, les découvertes scientifiques qui s’accélèrent à partir de la Renaissance ne sont pas la conséquence des retrouvailles avec l’Antiquité ou le signe de l’irruption de la pensée laïque mais la simple suite des découvertes de la scholastique médiévale, à l’image du recteur de l’université de Paris, Jean Buridan (1300-1358), qui anticipa largement Newton et le mouvement universel. Le sociologue rappelle combien la foi de Galilée, Kepler, Descartes ou Newton avait été fondamentale dans leurs recherches scientifiques. Dans la perspective d’un monde bien ordonné, les progrès de la recherche sont même utilisés par l’Église pour lutter contre l’irrationnel. Comme l’a montré Louis Châtellier (Les espaces infinis et le silence de Dieu – Science et Religion, XVIe-XIXe siècles, Aubier, 2003), il n’y a donc pas de hiatus entre sciences et christianisme à l’orée des Temps modernes, bien au contraire. L’affaire Galilée est ainsi davantage le fait d’une concurrence politique et scientifique au sein de l’Église romaine qu’une condamnation en soi de la science.

L’auteur minimise l’impact de la redécouverte des Anciens parce qu’il pense que la philosophie grecque, loin d’avoir anticipé la science, aurait au contraire retardé son avènement en raison de sa logique interne. Après avoir rappelé ce qui a également freiné le développement de la pensée chinoise, l’auteur s’attarde sur la philosophie grecque qui rejette l’idée de progrès au profit d’un éternel recommencement. L’idéalisme platonicien, l’attribution du mouvement des corps à des « motifs » et non à des « causes » ont constitué des blocages conceptuels au développement de la pensée scientifique. Or, là où il avait été précieusement conservé par les copistes, notamment dans le monde arabe et à Byzance, « le savoir grec était une barrière » qui étouffa selon Stark les progrès intellectuels. Il montre par exemple combien la pensée d’Averroès contribua à fossiliser la recherche nouvelle au profit d’une fixité du système aristotélicien.

À l’inverse des autres religions qui insistent davantage sur les grandes obligations collectives, le christianisme s’était penché très tôt sur les droits individuels. L’auteur relie donc directement la recherche théologique chrétienne à la naissance de l’individualisme puisque le péché, le libre arbitre et par voie de conséquence le salut sont personnels. Dans Le Christ philosophe (Plon, 2007), Frédéric Lenoir insiste, lui aussi, sur la rupture introduite par le christianisme qui situe l’individu au-dessus du groupe, l’éthique avant le politique. Ceci explique le questionnement sur la liberté individuelle et le combat originel de l’Église contre l’esclavage qui disparaît peu à peu en Occident du fait même que chacun était admis aux sacrements. Cette analyse ne fait pas l’unanimité, Robert Fossier, Georges Duby et Robert Lopez niant la volonté de l’Église d’éradiquer l’esclavage ou attribuant sa disparition à des découvertes techniques et à une rationalisation économique. [Jérôme Baschet, dans La civilisation féodale – De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Flammarion, 2006, soutient que c’est à la fois le christianisme et la disparition d’un gouvernement central pouvant coercer les esclaves qui ont menés à la disparition graduelle de l’esclavage en Occident médiéval.]

La vision d’une Europe sombrant dans les ténèbres après 476 est pour lui un canular lancé par Edward Gibbon et par des philosophes des Lumières violemment antireligieux et anticatholiques. Le préjugé négatif contre les cathédrales « gothiques » date d’ailleurs de cette époque. Or, Rodney Stark souligne combien le Moyen Âge fut une époque de progrès technique et comment les grandes abbayes jouèrent un rôle décisif dans l’innovation : sélection d’espèces animales et végétales, assolement triennal, attelages, diffusion des moulins, industrialisation de la fabrication du papier, fabrication du verre, horlogerie, polyphonie et notation musicale etc.

Mieux, les religieux avaient posé les bases du capitalisme. D’une manière très empirique, ils ont expérimenté tout ce qui fera plus tard la grande économie, ce qui permet à Randall Collins (Weberian Sociological Theory, Cambridge University Press, 1986, p. 47) de parler d’un « capitalisme religieux ». Le même dit d’ailleurs des moines, paraphrasant Max Weber, « qu’ils possédaient l’éthique protestante sans le protestantisme ». Pour gérer leurs exploitations, ces religieux avaient dû très tôt résoudre des problèmes concrets mais aussi conceptuels relatifs à la productivité, à la logistique, à la division du travail au sein d’un réseau ou à l’utilisation des revenus. Dès le XIIIe siècle, les théologiens chrétiens avaient tranché la question du prêt à intérêt donc celle de la gestion du risque et de l’investissement qui sont à la base du capitalisme. Longtemps avant Adam Smith, saint Albert le Grand avait théorisé les notions de « juste prix » et « d’intérêt légitime » développées après lui par saint Thomas d’Aquin. Mais, comme l’affirme Maxime Rodinson, l’islam n’a au contraire jamais reconsidéré ses règles en la matière.

La question des origines du capitalisme et celle de la liberté individuelle amènent tout naturellement Rodney Stark à examiner les fameuses thèses de Max Weber. S’il agrée la liaison trouvée par le grand sociologue allemand entre la foi et le progrès économique, il déconstruit son modèle liant protestantisme et capitalisme pour l’étendre à l’ensemble de la civilisation chrétienne occidentale. Au passage, Stark égratigne Weber dont il rappelle les préjugés anti-catholiques mais aussi, ce qui était moins connu, les manipulations concernant ses sources [manipulations que Stark ne prouve pas].

Ce n’est pas tant l’écart entre catholicisme et protestantisme ou entre tel ou tel culte protestant qui explique les progrès du capitalisme et de la liberté (les deux sont toujours liés chez Stark) que la capacité du christianisme en général à endiguer les effets délétères de la tyrannie sur l’économie, en limitant le pouvoir des princes. Pour lui, le christianisme est fondateur de la liberté individuelle, de l’État de droit, de la justice et par voie de conséquence de la démocratie. Frédéric Lenoir le reconnaît en soulignant la primauté occidentale en matière de démocratie liée explicitement au christianisme. D’où le choix de décrire longuement et finement l’histoire des cités italiennes, des Flandres ou d’Angleterre afin de corréler les avancées et les reculs du capitalisme avec ceux de la liberté et du despotisme.

Il corrige ainsi sérieusement notre vision de l’histoire économique des Flandres. Le succès d’Anvers remonte bien avant Luther et lorsque le protestantisme s’y développa, il recruta d’abord dans les campagnes et chez les ouvriers tandis que les familles « capitalistes » restèrent pour la plupart fidèles à Rome. De même, le relais pris par Amsterdam n’est pas le fruit « de sectes protestantes à l’éthique particulière » mais il est dû à la migration des catholiques chassés d’Anvers par la guerre ou par la réglementation étouffante prise par l’Espagne en matière d’économie. Pour les mêmes raisons, certains vinrent même d’Italie. Au moment où Amsterdam arrive au zénith de sa puissance, l’essentiel de la production, du commerce mais aussi de la banque étaient d’ailleurs encore entre les mains des catholiques. [Cet aspect de la thèse de Stark est discutable ; il appuie peu ses affirmations par des données concrètes.] Et puis Rodney Stark rappelle que les populations catholiques des Pays-Bas firent souvent alliance avec les protestants contre Madrid, ce qui l’autorise à ne pas parler ici d’une guerre de religion.

C’est ainsi plutôt au mercantilisme et aux excès de la monarchie absolue que le sociologue américain attribue le retard français et le déclin espagnol. Contre l’image idéale d’une monarchie espagnole très catholique alliée à la Sainte Inquisition, Rodney Stark rappelle avec justesse que les rois d’Espagne, comme ceux de France, se sont fréquemment opposés à la papauté.

Le dernier ouvrage de Rodney Stark est donc un livre très économique où on oublie paradoxalement parfois un peu la religion. La critique de la monarchie absolue ainsi que quelques a priori au sujet de la France choqueront peut-être l’historien hexagonal. Le livre a néanmoins la vertu d’ouvrir le débat et de poser des questions dérangeantes. L’auteur ne cache en effet pas qu’il s’inspire de la théorie libérale, ce que d’aucuns jugeront trop américain. Et il relie (oh sacrilège !) le développement de la démocratie et des droits de l’homme à celui de la liberté d’entreprise. Cela ne suffit pas à décrédibiliser sa vision des choses. La remise en cause de nos certitudes ne peut se faire que par la confrontation des points de vue. Le triomphe de la raison contribuera à cette démarche nécessaire.

[…]

Reconnaître que les religions, comme tous les systèmes de valeurs, ont pu constituer des facteurs facilitant ou freinant l’accès au progrès, à la raison, à la science, à la démocratie revient à combattre le relativisme culturel aujourd’hui dominant et qui a été popularisé à partir des universités américaines que l’auteur connaît bien. Attention, il ne s’agit pas de racismes, l’accusation serait trop facile et trop grave, puisque l’auteur n’invoque pas une inégalité en soi des peuples et des cultures. […] En revanche, il est tout à fait acceptable, mais pas politiquement correct, de reconnaître que les religions ne sont pas neutres et qu’elles n’agissent pas de la même manière dans le processus de civilisation en donnant à leurs fidèles des armes différentes pour aborder l’avenir.

Le retour des religions sur le devant de la scène, que chacun a en tête en ce début du XXIe siècle, est à bien des égards une des formes prises par la mondialisation. Le phénomène mériterait d’être analysé à partir des positions de Rodney Stark ne serait-ce que pour en évaluer, de manière stratégique, les conséquences futures.

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« L’Angleterre a deux livres : la Bible et Shakespeare. L’Angleterre a fait Shakespeare, mais la Bible a fait l’Angleterre. » (Victor Hugo)

« Il n’y aucun doute dans mon esprit que c’est la King James Bible et non Shakespeare qui a fixé cette langue [anglaise] sur sa voie pour devenir une langue universelle à une échelle sans précédent et jamais égalé. » (Melvin Bragg)

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Les traductions anglaises de la Bible avant la publication de la King James Version en 1611 :

Le processus de traduction académique de la King James Bible à Westminster, Oxford et Cambridge entre 1604 et 1610 :

L’influence littéraire de la King James Bible sur la culture de l’Anglosphère :

L’impact historique et actuel de la King James Bible sur tous les continents (ici en Océanie) :

Il importe de souligner que la King James Version est largement basée sur la Geneva Bible anglaise de 1560/1599, elle-même empruntant des annotations explicatives de la Bible d’Olivétan française publiée à Neuchâtel en 1535 (puis révisée en 1540/60/88) et adoptant la structure en versets de la Bible genevoise française de 1551 telle qu’établie par Robert Estienne)…

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Ressources supplémentaires :

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Quelques résumés des multiples biographies analytiques du réformateur français Jean Calvin publiées à l’occasion de son récent 500e anniversaire de naissance.

Calvin a initié des ouvertures vers la modernité

Notre invité [Olivier Abel, professeur de philosophie à la Faculté de théologie de Paris] revient sur ce qui lui est apparu comme central, essentiel dans son approche : « […] le travail sur Calvin m’a amené à constater toutes les ouvertures qu’à son insu Calvin a initiées. Celui qui lit tous les auteurs de la modernité, lorsqu’il lit Calvin, fait une découverte. Par exemple : Calvin dit que le fidèle doit sortir de l’enfance, de l’âge mineur, pour devenir adulte, et c’est l’idée même des Lumières, celle définie par Kant. Le projet de la modernité, c’est sortir de la minorité, être un peu adulte. Aujourd’hui quand on pense à l’individu adulte, on pense à un individu tellement autonome qu’il ne doit rien à personne, alors que le cœur de l’adulte doit être capable de gratitude, savoir se retourner pour dire merci [à Dieu]. Pour Calvin, être responsable, c’est être capable de répondre de soi à quelque chose qui nous précède [Jésus-Christ].

Des idées au cœur de l’idéal démocratique

Par ailleurs, on a oublié combien l’idée de contrat, de pacte qui est au cœur de l’idéal démocratique de la modernité occidentale, vient de l’idée biblique de l’Alliance ; certes, une vieille alliance a pu être brisée mais c’est pour nouer une nouvelle alliance. Et on a chez Calvin, le prototype de la modernité : la possibilité d’aller ailleurs, de recommencer sa vie sur de nouvelles bases. C’est essentiel pour penser toutes les colonisations, avec ce que cela peut avoir de négatif, mais aussi de constructif. Ceux qui sont partis vers les États-Unis d’Amérique, l’ont fait sur cette idée-là : on quitte, on rompt mais parce que on va passer un nouveau pacte, un nouveau contrat, une nouvelle alliance avec des gens qui sont d’accord pour passer ce pacte. C’est le cœur de la conception de la politique nouvelle, c’est aussi le cœur de la conception de l’Église nouvelle, l’Église est une Église d’adultes libres qui passent un pacte nouveau. On retrouve cette idée jusque dans le mariage car Calvin est pratiquement l’inventeur du divorce [ou plutôt le rétablisseur de la conception biblique du divorce].

Divorcer pour renouer une autre alliance

En effet, à Genève, ville refuge, arrivent des hommes et des femmes dont la plupart ont du quitter leurs époux ou épouses qui tenaient à rester catholiques. Calvin prononce leurs divorces et leur offre ainsi la possibilité de se remarier, de faire une nouvelle alliance, un nouveau pacte. C’est une invention extraordinairement moderne ! Et c’est aussi une nouvelle figure du couple qui apparait : le couple comme alliance ; Calvin dit dans son commentaire du Deutéronome que la femme a autant de droit que l’homme à divorcer et à rompre le pacte en pareilles circonstances.

Cette idée d’alliance — qui est devenue l’idée du contrat social — s’est malheureusement transformée en petits contrats précaires dans lesquels les démocraties occidentales sont en train d’enterrer définitivement la grande idée fondatrice de la modernité : l’idée du pacte, on ne peut se lier que parce qu’on peut se délier. On va sortir de l’esclavage, des servitudes, de l’état de perpétuelle enfance, par cet acte de rupture : il faut quitter ses parents pour se marier… Mais ces grandes intentions manifestes à l’aube de la modernité ont été trahies, car le divorce tel qu’il est pratiqué aujourd’hui n’a plus rien à voir avec les intentions de Calvin. Dieu n’est plus dans le monde, […]  il est complètement extérieur au monde, donc le monde est désenchanté, il n’y a plus de finalité dans le monde.

Et Olivier Abel de conclure : « Il me semble qu’aujourd’hui il serait utile de revenir sur cette espèce de petite boite noire qui avait enregistré certaines des intentions de la modernité pour essayer de comprendre ces intentions, […] le refoulement d’un Jean Calvin est grave car il symbolise la perte de l’une des clés des portes de la modernité. »

Source : Une nouvelle image de Calvin, moins austère, plus ouvert, très moderne [Canal Académie / Institut de France]

Il nous a semblé nécessaire de faire appel à un historien. Yves Krumenacker l’est. Il est professeur d’histoire moderne à l’Université de Lyon-III et l’auteur d’une biographie historique qui vient de sortir (Calvin, au-delà des légendes). […] Au terme de ce travail, l’historien nous met en garde : il ne faut pas nous tromper d’époque. Calvin n’est pas adepte de la tolérance. Dans sa Genève, la pluralité des opinions religieuses n’est pas admise. Il prône l’individu mais un individu encadré, enserré, bien loin de l’individu d’aujourd’hui. Il met en avant l’examen mais refuse le libre examen — et encore plus la liberté de conscience. Il est dans une petite cité autogouvernée, mais n’est pas démocrate [pourtant il y avait élection des magistrats et cooptation des pasteurs]. Quant à la « laïcité », elle n’est pas à l’ordre du jour. Max Weber mettait en évidence une affinité d’esprit entre le capitalisme et le protestantisme, alors même, nous dit toujours Yves Krumenacker, que Calvin est à l’opposé de cet esprit capitaliste.

Là est le mystère de l’héritage de Calvin : tous les éléments sont là pour contribuer à la modernité. D’autres après lui reprendront son œuvre, d’une autre manière, pour plus d’autonomie de l’individu, plus de liberté. La modernité est pour partie calviniste sans être de Calvin. Et c’est justement cette modernité-là, trop individualiste, qui est aujourd’hui en crise. D’où le besoin de reprendre cette séquence historique, de l’éclairer d’un jour plus historique, en mettant en évidence les continuités, les ruptures d’héritage, les lignes brisées puis reprises et ce sur différents thèmes : l’individu moderne, la tolérance, la question politique.

Source : Quelle est la modernité de Calvin ? [Canal Académie / Institut de France]

La Réforme introduit une rupture fondatrice pour la modernité conjugale

Selon Calvin le mariage est un vœu de Dieu pour l’homme car il n’est pas bon que l’homme soit seul (Genèse 2:18). Dès le commencement, ainsi Dieu a mis ensemble l’homme et la femme, afin que les deux ne fassent qu’un, qu’ils préfèrent leur conjoint à leurs parents mêmes, et qu’ils vivent tellement ensemble que l’un ait soin de l’autre comme si c’était la moitié de sa personne. Calvin s’oppose ici comme Luther à l’idéal monastique. Dans le même commentaire de Matthieu 19, il poursuit : les hommes mortels s’attribuent par trop, quand ils présument de s’exempter de la vocation céleste.

Les vertus du mariage

Il faut souligner à quel point cette lecture des textes bibliques est originale […] la conjugalité n’est pas un moindre mal, mais un vœu de Dieu pour l’homme. La nuptialité est bonne, et l’alliance qu’elle représente est plus forte que la nature et le droit : selon Calvin, nul ne peut se séparer de sa femme sans se mettre lui-même en pièce, serait-elle lépreuse. Le lien nuptial est en soi un bonheur et une bénédiction.

[…]

En autorisant le divorce et le remariage dans la Genève du milieu du XVIe siècle, Calvin doit faire face à la tempête de l’histoire, à l’afflux des femmes et des hommes qui ont préféré tout quitter pour leur foi, et jusqu’à leur conjoint. Et ce droit de divorcer et de se remarier, il l’établit d’emblée autant pour les femmes que pour les hommes.

[…]

Nous sommes ici au cœur de la révolution puritaine : on peut rompre tous les pactes [humains], et se séparer de son mari, de sa femme, de son église, de son roi, pour aller recommencer librement ailleurs. Il faut que les humains quittent leur père et leur mère pour s’attacher à leur conjoint, pour reprendre les termes de la Genèse, et il n’y a pas de nouvelle alliance qui ne présuppose une rupture première.

[…]

Aujourd’hui le problème est celui de l’exclusion, et où il faudrait plutôt instituer « un droit à ne pas être jeté ». On a perdu le sens civique du mariage comme pacte par lequel se tisse le lien social. Aujourd’hui le couple est un duo privé, une affaire entre soi qui ne regarde personne, sauf s’il y a parentalité : certes il y a une place juridique et sociale pour la mère et même pour le père, mais l’épouse et l’époux sont des figures effondrées de l’imaginaire commun.

Or ce que la crise réveille dans le monde entier, c’est justement l’importance des solidarités, d’abord conjugales […] Aux USA, l’an dernier [en 2008] c’est la déréliction des liens qui a entraîné la non solvabilité des individus, chacun tout seul, et l’affaissement du système bancaire. Nous n’existons que par un prodigieux endettement mutuel et nul ne peut dire qu’il ne doit rien à personne. Oui, le mariage, l’amitié, les fidélités ont de belles années devant elles, au fur et à mesure que l’on découvrira que rien ne tient sans ces attachements-là.
Source : Une théologie protestante du couple ? [Paroles Protestantes]

Et si relire Calvin dont nous célébrons le 500e anniversaire de la naissance permettait de mieux comprendre le monde où nous vivons ? Calvin a en effet eut une influence considérable sur le monde moderne et au premier chef sur les États-Unis. […] De l’affaire Lewinski au fondement d’une éthique du travail, à la conception de l’égalité de tous devant la justice, nous sommes bien davantage construit par la religion que nous ne le pensons.

Source : Calvin, de Genève à Washington [France Culture]

Voir aussi :

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