Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Philosophie de l’histoire’ Category

Périclès

Je tiens à remettre quelques pendules à l’heure quant aux racines réelles de la civilisation occidentale. Je ne souscris pas de l’école de pensée voulant que la Grèce antique, esclavagiste, païenne & pédéraste, soit la matrice principale de l’Occident. On crois naïvement que les Grecs de l’époque classique ont inventés la raison, la philosophie et la démocratie. Les ingrédients-clés de la construction de la civilisation occidentale sont plutôt, selon mon bagage d’historien : 1. La transition d’une cosmologie immanente à une cosmologie transcendante ; 2. L’encellulement médiéval (et la Révolution agricole qu’il a engendré) ; 3. L’éthique protestante du travail ; 4. Le contractualisme calvinien.

1. La transition d’une cosmologie immanente à une cosmologie transcendante

Cette transition s’opère officiellement avec la conversion de l’Europe au christianisme après l’an 300, mais déploie ses effets seulement au Moyen Âge catholique, qui est cependant resté semi-immanent. À propos de cette transition, l’histoien Jérôme Baschet a écrit :

Le christianisme amplifie la possibilité d’une objectivation du réel et d’une connaissance rationnelle de celui-ci. À terme, la dynamique de la transcendance produit une rupture entre l’être et le devoir-être, qui rend capable de s’opposer au monde, pour l’affronter et le transformer. […] La double mise à distance de la nature et de la surnature, aussi bien de l’homme que de la surnature, est généralement tenue pour l’une des conditions de l’essor occidental, sous les espèces de la connaissance rationnelle du monde et de son appropriation à des fins de transformation. Une telle attitude est certes étrangères aux sociétés polythéistes ou animistes qui, si elles se livrent pratiquement à une transformation de la nature, voir une amélioration des techniques de maîtrise de celle-ci, s’abstiennent généralement de les penser comme telles. […] La perception d’une nature en voie de désacralisation et mise par Dieu à la disposition de l’homme peut favoriser la recherche d’une amélioration des capacités productives et prédisposer à un rapport à la nature revendiquant sa maîtrise et sa transformation.

Source : Jérôme Baschet, La civilisation féodale − De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, 3e édition, Paris, Flammarion, 2006, p. 767 et 785-786 sur 865.

Mais il faut tempérer ces propos en disant que le christianisme reconnaît que Dieu est à la fois transcendant et immanent.

2. L’encellulement médiéval

Ce phénomène communautaire à échelle continentale marque le Moyen Âge central (vers 900-1200). Il déclenche la  Révolution agricole, la réapparition des villes prospères, l’invention de l’université, puis la mise en place de l’économie de marché. L’encellulement est un concept historiographique formulé par Robert Fossier dans l’ouvrage Enfance de l’Europe (PUF, 1982). Résumé-synthèse via l’excellent magazine L’Histoire :

Comment expliquer l’essor démographique et économique qui, de 950 à 1200, transforme les structures de l’Europe ? Et comment rendre compte de sa logique spatiale ? Le vieux centre carolingien, situé entre Loire et Rhin, ne connaît l’expansion agricole que bien après les périphéries méditerranéennes. Pourtant, dès la seconde moitié du XIIe siècle, il est en tête du dynamisme européen, caractérisé par la crue des hommes et la conquête des sols. Pour rendre compte de ce paradoxe, Fossier a synthétisé un impressionnant matériau : l’ensemble de l’historiographie médiévale produite entre les années 1950 et 1970. […]

« [L]’encellulement ». L’historien forge ce néologisme en généralisant l’incastellamento étudié par Pierre Toubert dans les campagnes du Latium : il ne s’agit pas seulement du regroupement des hommes et de la recomposition des propriétés foncières autour des châteaux, mais de l’encadrement des populations par la seigneurie dans le cadre paroissial […]. De là, la naissance du village, que Fossier, s’appuyant sur l’archéologie médiévale, décrit comme le résultat d’une révolution : « durant plus d’un demi-siècle, de 990 à 1060, il s’agit d’une révolution sociale. J’emploie ce mot à dessein. »

3. L’éthique protestante du travail

Elle légitimise, systématise, et généralise l’économie de marché rationalisée et prévoyante apparue au Moyen Âge en Occident. Voyez mon exposé ici : La pensée économique et sociale de Jean Calvin.

4. Le contractualisme calvinien

Dérivé de la théologie biblique de l’Alliance, le contractualisme a connu une préfiguration imparfaite dans les serments féodaux. Le contractualisme calvinien fut appliqué à presque toutes les sphères de l’existence humaine et a profondément façonné nos institutions et nos systèmes de pensée. Son influence perdure aujourd’hui, quoique de façon déformée. J’ai déjà présenté les répercussions de ce contractualisme sur la théorie du mariage et la théorie du contrat social. Pour un exposé plus exhaustif et magistral de cette réalité historique, consultez ce résumé de l’œuvre d’un professeur de droit à l’Université Harvard, Harold Berman : Droit et Révolution − L’impact des Réformes protestantes sur la tradition juridique occidentale [Jus Politicum].

Publicités

Read Full Post »

The Puritan Philadelphie

C’est par cette célèbre maxime que Cotton Mather (1663-1728), pasteur réformé d’une église congrégationaliste à Boston de 1685 jusqu’à la fin de sa vie, illustra un paradoxe de l’histoire occidentale : le christianisme, en réformant la culture, les institutions, l’économie, et en créant la science moderne, a engendré une prospérité et une sécurité matérielle sans précédent, sécurité qui a ensuite laissé croire aux humains qu’ils n’avaient plus besoin de Dieu. Pour découvrir plus profondément l’oeuvre de Cotton Mather, on lira sa magistrale histoire des églises calvinistes de l’Amérique coloniale au XVIIe siècle, la Magnalia Christi Americana publiée en 1702.

Read Full Post »

L’extrait d’article suivant est théoriquement « paru » dans les Dossiers Histoire et civilisation (vol. 5, n° 1), la revue du programme Histoire et civilisation du Cégep de Sherbrooke, à l’automne 2011. Entendu que cette revue devait supposément être enregistrée aux Archive nationales du Québec et qu’elle ne l’est toujours visiblement pasqu’un nombre très restreint d’exemplaires papier de cette revue ont été imprimés, que les responsables de ladite revue ne rendent pas son contenu accessible sur la toile tel qu’annoncé, et que je suis l’auteur de cet extrait d’article, je m’autorise à le publier ici.

+++++

Antiquité jusqu’en 476, Moyen Âge jusqu’en 1492, puis Renaissance. Ce découpage anecdotique, que l’on connaît depuis notre enfance, nous apparaît inquestionnable. Pourtant, il n’a pas toujours existé. C’est Pétrarque qui, au milieu du XIVe siècle, inventa l’expression Moyen Âge (medium tempus) pour désigner un âge intermédiaire entre l’Antiquité et le retour à celle-ci. Oracle autoproclamé du bon goût, il dénigra systématiquement les siècles le précédant pour mieux magnifier l’Antiquité romaine qu’il revendiquait pour ses contemporains italiens. Homme engagé dans les controverses de son temps, Romain d’adoption, il fut d’abord impliqué dans une vive querelle contre la papauté d’Avignon  puis adhéra ensuite au rêve gibelin de l’Empire universel, héritier de la Rome antique. On comprend que le « retour à l’antique » fut, chez son premier et principal propagandiste, motivé par des préoccupations polémiques[1].

Le concept de « Renaissance », telle que nous la concevons actuellement, pour désigner toute une époque, a quant à elle été fabriquée cinq siècles après que les courtisans italiens, pour flatter leurs mécènes, se targuaient de vivre des années d’exception[2]. Jules Michelet, historien français renommé du XIXe siècle, a pesé lourd dans l’accréditation de le la notion de Renaissance pour désigner le XVIe siècle en intitulant (en 1853) le tome de son Histoire de France couvrant cette période par ce qualificatif encenseur. Le terme existait avant lui, mais c’est surtout Michelet qui l’a transformé en concept historique : « nous sommes, encore aujourd’hui, les héritiers de la manière dont Michelet nomma le temps. […] La coupure dramatique que Michelet établit entre le Moyen Âge et la Renaissance s’explique à la fois par des raisons politiques et poétiques, éditoriales et personnelles[3]. »

Au niveau des arts et des belles-lettres, l’idée de renaissance est à l’ordre du jour « dès le XIVe siècle, notamment avec Pétrarque (mort en 1378), non seulement en Italie, mais aussi au nord des Alpes […] Du moins devrait-on considérer, comme y invite Jacques Chiffoleau, que les avancées créatrices ne cèdent pas aux sombres couleurs de la fin du Moyen Âge, mais qu’elles sont consubstantielles les unes aux autres[4]. » Ce constat d’une lente et progressive évolution conduit à reformuler l’articulation entre le Moyen Âge et la Renaissance en termes de longue durée.

L’on se rend compte que la plupart des accomplissements que l’on attribue à la Renaissance s’inscrivent plutôt dans un contexte de continuation de ce qui avait été amorcé au Moyen Âge, la Renaissance serait donc l’aboutissement d’un long processus entamé beaucoup plus tôt. Ceci nous permet de remettre en question le bien-fondé du découpage historique officiel. Assurément, il ne s’agit pas de faire abstraction des changements qui démarquent les deux périodes, mais l’on pourra à l’avenir s’interroger si ces discontinuités sont assez significatives pour justifier un « changement d’époque ». D’autre part, l’on peut se demander si le découpage en vigueur, apprécié pour sa commodité pédagogique, n’est pas en réalité devenu un encombrement, un obstacle à la réelle compréhension des phénomènes étudiés.

Il faut comprendre qu’il n’est pas gravé dans les cieux que les époques successives de l’histoire sont autre chose que la schématisation mentale que l’on s’en fait et qu’elles ne correspondent pas immuablement à la chronologie qu’on leur a assignée. Ce sont les hommes, qui, en étudiant leur passé, décèlent des traits qui semblent caractériser certains siècles plus que d’autres, et qui décident de compartimenter l’histoire de façon à la rendre plus intelligible. Or, si les générations ultérieures, en reprenant le travail de leurs prédécesseurs, réalisent que ce travail n’a peut-être pas été bien effectué la première fois (parce que les sources étaient lacunaires, la démarche biaisée et les préconceptions réductrices), il est adéquat qu’elles se dotent d’une historiographie renouvelée, ce qui peut impliquer le remplacement des découpages anciens par une nouvelle chronologie.

[…]


[1] Jacques HEERS, Le Moyen Âge : une imposture, Paris, Perrin, 2008, p. 55-58.

[2] Ibid., p. 77-83.

[3] Patrick BOUCHERON, « Il a inventé la Renaissance », L’Histoire, no 363, avril 2011, p. 64.

[4] Jérôme BASCHET, La civilisation féodale – De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2004, p. 244.

Read Full Post »

Le texte reproduit plus bas est paru dans le quotidien français Libération le 19 décembre 2005 dans le tumulte de l’affaire Olivier Pétré-Grenouilleau. Alors professeur à l’Université de Bretagne-Sud (Lorient), M. Pétré-Grenouilleau, spécialiste reconnu de l’histoire de l’esclavage (il avait publié L’argent de la traite — Milieu négrier, capitalisme et développement chez Aubier-Montaigne en 1996), publie en 2004 Les Traites négrières — Essai d’histoire globale aux Éditions Gallimard. Cet ouvrage est plusieurs fois récompensé en 2005 : Prix de l’Essai de l’Académie française, le Prix du Sénat du Livre d’histoire, Grand Prix d’histoire Chateaubriand. En juin 2005, le professeur Pétré-Grenouilleau accorde une entrevue au Journal du Dimanche. L’auteur déclare notamment : « On sait que l’Afrique noire a été victime et acteur de la traite. Les historiens, quelles que soient leurs convictions politiques, sont d’accord là dessus. » Il évoque au passage « le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un ‘crime contre l’humanité’, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides. La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents », ce qui est exact et indéniable d’un point de vue historique. Sans minimiser l’immoralité de la traite, nous sommes obligés de reconnaître qu’elle fut pas un « génocide des Noirs ».

En septembre 2005, malgré cette évidence admise par tous les gens de bonne volonté, le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais dépose plainte devant le Tribunal de Grande Instance de Paris contre Olivier Pétré-Grenouilleau, accusant l’historien chevronné de « contestation de crime contre l’humanité ». S’ensuit une flambée médiatique, les lobbys ethniques grimpent dans les rideaux et accusent tour à tour M. Pétré-Grenouilleau de « racisme », « négationnisme », « négation de génocide », etc. C’est dans ce contexte que 19 historiens (dont Paul Veyne et Pierre Vidal-Naquet), ulcérés par cette ingérence communautariste dans leur profession, signèrent un manifeste où ils rappellent certains principes et demandent, dans un geste spectaculaire et courageux, l’abrogation des lois dites « mémorielles » qui punissent « ceux qui auront contesté l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité ». Selon les signataires de la pétition, ces lois ont le tort d’imposer des limites aux historiens, de restreindre leur liberté. Dans une entrevue au quotidien 20 Minutes, René Rémond (historien de centre-gauche) expose les raisons de la mobilisation des 19 : « L’affaire Pétré-Grenouilleau a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : ce très sérieux spécialiste de l’esclavage est poursuivi par des associations afro-antillaises qui, s’appuyant sur la loi Taubira, l’accusent de révisionnisme. Son seul ‘tort’ est d’avoir dit que l’esclavage était certes un crime contre l’humanité mais pas un génocide. »

Rapidement, un très large consensus s’établit dans la communauté historienne autour de la nécessité de soutenir Olivier Pétré-Grenouilleau. Le débat scientifique étant nécessaire, les historiens redoutent la multiplication des procédures judiciaires interférant dans la recherche historique. Avant que le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais ne retire sa plainte en février 2006, le manifeste Liberté pour l’Histoire est signée par 600 universitaires.

LIBERTÉ POUR L’HISTOIRE

Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :

• L’histoire n’est pas une religion. L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.

• L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique.

• L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui.

• L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.

• L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire.

C’est en violation de ces principes que des articles de lois successives ­ notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005­ ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique.

+++++

Pour dénoncer à nouveau la tendance visant à exiger des historiens qu’ils cautionnent scientifiquement une application juridique rétroactive de la notion de crime contre l’humanité, l’association Liberté pour l’Histoire lance l’Appel de Blois à l’occasion des Rendez-Vous de l’Histoire tenus à Blois en octobre 2008 :

APPEL DE BLOIS

Inquiets des risques d’une moralisation rétrospective de l’histoire et d’une censure intellectuelle, nous en appelons à la mobilisation des historiens européens et à la sagesse des politiques. L’histoire ne doit pas être l’esclave de l’actualité ni s’écrire sous la dictée de mémoires concurrentes. Dans un État libre, il n’appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l’historien sous la menace de sanctions pénales.

• Aux historiens, nous demandons de rassembler leurs forces à l’intérieur de leur propre pays en y créant des structures similaires à la nôtre et, dans l’immédiat, de signer individuellement cet appel pour mettre un coup d’arrêt à la dérive des lois mémorielles.

• Aux responsables politiques, nous demandons de prendre conscience que, s’il leur appartient d’entretenir la mémoire collective, ils ne doivent pas instituer, par la loi et pour le passé, des vérités d’État dont l’application judiciaire peut entraîner des conséquences graves pour le métier d’historien et la liberté intellectuelle en général.

En démocratie, la liberté pour l’histoire est la liberté de tous.

Read Full Post »

Tous les peuples de l’histoire de l’humanité, qu’ils constituent des tribus ou des empires, se sont dotés de métarécits, des versions de l’histoire faites sur-mesure, comprenant des doses variables de vérité et de fausseté, et donnant du sens à leur existence de façon à orienter leurs pensées et leurs actions. La vision qu’un individu a de l’histoire est fondamentale. Elle dicte son rapport à son passé, qui en retour dicte sa compréhension du présent ainsi que du futur.

Traditionnellement, les métarécits on cherchés à faire comprendre à l’individu qu’il fait partie d’une filiation, qu’il est comme le maillon d’une chaîne, qu’il y a quelque chose avant lui et après lui auquel il appartient, et que c’est lui qui tient le tout ensemble. Cette conception holiste m’apparaît tout à fait naturelle, normale et désirable : elle permet d’assurer la continuité de la société et de la civilisation. De surcroît elle est conforme à l’Évangile et complémentaire à la biologie (génétique/démographie). De tels métarécits peuvent s’élaborer et se transmettre sans glisser dans le mensonge, et n’impliquent pas nécessairement un statisme intellectuel.

Or ce n’est pas toujours le cas. Parfois les métarécits s’appuient non sur une revendication du passé, mais sur un rejet du passé. Des métarécits peuvent combiner revendications et rejets sélectifs, le catholicisme médiéval se situait ainsi par rapport à l’« Antiquité » païenne et le Réforme protestante se positionnait ainsi par rapport au « Moyen Âge » catholique.

Tout cela étant dit, notre temps (la Postmodernité) est en large partie héritier du métarécit de la Modernité, qui lui-même se voulait comme une rupture avec le « Moyen Âge » (comprenant l’« Ancien régime ») et une revendication maladroite de l’« Antiquité ».

La construction de ce métarécit moderne commence avec les humanistes italiens du XIVe siècle (Pétrarque, Boccace) qui inventèrent l’idée même de «Moyen Âge » (medium tempus), prétendu âge ténébreux médian entre l’illustre Antiquité gréco-romaine et le supposé glorieux retour à celle-ci (la« Renaissance », qualificatif encenseur que l’on doit à l’historien anticlérical Jules Michelet). Cette construction s’est poursuivie à l’époque des« Lumières » et s’est finalisée en France au XIXe siècle.

Il y a assurément, dans cette suite humanistes-philosophes-républicains, une sorte de conspiration, sinon une mauvaise volonté notoire, de tordre et de vicier l’histoire pour des motifs idéologiques et égoïstes.

Les historiens, médiévistes en tête (et souvent incroyants), ont battus en brèche ce métarécit moderne quant à son rapport au Moyen Âge (et en extension à l’Ancien régime) depuis maintenant un bon demi-siècle. Mais je constate que les rectificatifs apportés par nombre d’éminents historiens hautement qualifiés, diffusés dans quantité d’articles et d’ouvrages parfaitement accessibles, demeurent massivement inconnus du grand public, qui demeure artificiellement dans une ignorance crasse vis-à-vis la plupart de ce qui touche à l’histoire, et particulièrement le Moyen Âge.

Je dis artificiellement car je pense qu’en effet, il y a quelque chose comme une conspiration qui entretient soigneusement cette médiocrité. L’éducation est largement aux mains de l’école publique, elle-même largement aux mains de l’intelligentsia progressiste qui domine actuellement la société. Celle-ci, pour se maintenir en place, n’a aucun intérêt à améliorer l’enseignement de l’histoire en l’ajustant sur les avancées de la nouvelle historiographie professionnelle. Pourquoi ? Car le métarécit (post)moderne est la première et principale chose qui légitimise le système actuel. Questionner ce métarécit floué, le réfuter et l’écarter revient à saper les fondements même de notre société progressiste, socialiste, hédoniste, hyperindividualiste et multiculturaliste (en fin de compte, anti-chrétienne).

L’on peut correctement qualifier cela de machiavélique, la raison d’État et l’idéologie l’emportent sur la vérité, la droiture et l’exactitude. Cette volonté de cultiver l’ignorance historique est très conscience chez nos élites politiques, même si certains des rouages du système peuvent agir inconsciemment. Je pense par exemple à une de mes profs de littérature au cégep qui m’affirmait catégoriquement, le plus sérieusement du monde : « L’agriculture a été inventée à la Renaissance, elle n’existait pas au Moyen Âge ! » Ce cas typique illustre parfaitement l’ignorance institutionnelle que nous subissons (et pour laquelle nous payons avec nos taxes) : la prof syndiquée n’a visiblement jamais entendu parler de la Révolution agricole du Moyen Âge classique, mais elle devrait quand même savoir que la vaste majorité des habitants de l’Europe étaient des éleveurs/agriculteurs du Néolithique jusqu’à la Révolution industrielle.

Le fait que les enseignants d’histoire au secondaire n’ont pas de formation d’historien est une mauvaise excuse : leur niveau de connaissances doit correspondre à la nature de la matière enseignée, c’est leur leur vocation !… Où l’est-ce vraiment ? Qu’importe : qu’ils se forcent à remplir leur mandat. De la rigueur. Si leur bac en éducation, bourré de pédagogisme absurde, ne les a pas outillés pour leur métier, qu’ils s’instruisent. Parce qu’une nouvelle génération d’historiens attend pour prendre leur place…

Read Full Post »

À chaque époque, les Français ont un grand historien que le monde entier leur envie, comme les Allemands un grand philosophe. Depuis que Fernand Braudel a quitté notre monde en 1985, c’est Jacques Le Goff qui occupe cette place. Il était auparavent Directeur de l’École des Hautes Études en Sciences sociales depuis 1972.

Ses premiers livres, Marchands et banquiers du Moyen Âge et Les Intellectuels au Moyen Âge, montrent comment ces types sociaux qui incarnent pour nous la modernité ont été inventés ou au moins réinventés par le Moyen Âge. C’est à l’université, une institution tout à fait originale apparue au XIIIe siècle, que l’élaboration et la divulgation du savoir acquièrent le statut d’activité professionnelle rémunérée, séparée de l’activité proprement religieuse. En étudiant le développement des ordres mendiants qui accompagnent l’essor urbain du XIIIe siècle et s’efforcent d’encadrer son nouveau paysage social, Jacques Le Goff a montré aussi que la ville telle que nous la connaissons aujourd’hui avec ses institutions communales, ses banlieues, son rayonnement économique et culturel sur les campagnes environnantes, a été réinventée par le Moyen Âge.

Mais c’est dans son approche globale de cette période, comme il l’a tentée dans son grand livre La Civilisation de l’Occident médiéval, qu’il opère une rupture radicale avec les habitudes des médiévistes. Pour comprendre ce que nous a légué le Moyen Âge, il estime qu’il faut lui rendre son étrangeté en explorant son univers mental. Le Moyen Âge est d’abord, pour Le Goff, une création du christianisme. La particularité du bouleversement opéré par la christianisation du monde romain tient au fait que l’Église a eu, pendant plus de dix siècles, la tâche et le pouvoir d’adapter les manières de vivre et de penser au message chrétien.

La culture médiévale a valorisé l’intériorité comme siège de la vie spirituelle. Un nouveau point de vue qui a modifié les pratiques intellectuelles (par exemple avec l’apparition de la lecture silencieuse) et qui a aussi transformé l’image de soi, la gestion des émotions et les habitudes de maintien. Le chrétien s’abandonne au regard de Dieu. Mais l’idée qu’une partie de la vie émotionnelle comme de l’activité spirituelle de l’individu se réfugie à l’intérieur de lui-même, échappant au regard des hommes pour mieux s’offrir à Dieu, a préparé la construction d’un moi profond, en retrait de la vie sociale. Nous avons tendance à identifier le Moyen Âge au patrimoine matériel qu’il nous a légué, à la multitude d’églises et de cathédrales dans lesquelles nous nous plaisons à déchiffrer le message spirituel d’un monde perdu. Or en nous apprenant à lire entre les lignes de ce message, Jacques Le Goff nous aide à retrouver le patrimoine immatériel que le Moyen Âge a laissé en nous et qui survit jusque dans nos attitudes les moins religieuses.

À la question « le Moyen Âge ne se termine-t-il pas avec la Renaissance, c’est-à-dire quelque part entre le milieu du XVe siècle et le début du XVIe ? », Jacques Le Goff répond par l’infirmative : il plaide en faveur d’un Long Moyen Âge qui s’étend jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Il explique que c’est seulement là que deux phénomènes ont précipité la rupture avec l’ordre ancien :

La Révolution industrielle amorcée en Grande-Bretagne dès le milieu du XVIIIe siècle qui bouleverse le système économique ; la Révolution française et son retentissement en Europe qui transforment les structures mentales, en particulier le sens que les hommes donnent à la vie terrestre et à l’Histoire. Mais ce long Moyen Âge qui va du IVe au XVIIIe siècle a connu plusieurs phases d’essor, que l’on peut qualifier de Renaissances parce qu’elles mêlent l’innovation au resourcement dans l’héritage de l’Antiquité. On a parlé de la Renaissance carolingienne au IXe siècle, il y a aussi eu une Renaissance du XIIe siècle : c’est l’essor des villes et du grand commerce, la construction des États monarchiques, l’épanouissement de la scolastique et bientôt la création des universités. La principale différence de ces renaissances avec celle du XVIe siècle, c’est que ses acteurs ne se pensaient pas comme les inventeurs d’un âge nouveau mais comme « des nains juchés sur des épaules de géants ».

Source : Jacques Le Goff – L’éclaireur du Moyen Âge [Nouvel Observateur]

 Jean-Claude Schmitt est d’accord avec Jacques Le Goff sur le Long Moyen Âge.

Read Full Post »