Feeds:
Articles
Commentaires

Voici des extraits choisis et des micro-résumés de certaines sections de l’ouvrage de Bruno Dumézil intitulé Des Gaulois aux Carolingiens (-50 av. J.-C.–888), Presses universitaires de France, Paris, 2013, 232 p. Je recommande fortement l’ensemble de cet excellent opuscule. C’est la meilleure référence sur le Haut Moyen Âge que j’ai consulté au cours des dix dernières années. Académiquement très solide mais littérairement très accessible.

Carte administrative de l'Empire carolingien

Carte administrative de l’Empire carolingien [AGRANDIR]

CONTINUITÉ DE L’ÉRUDITION ENTRE L’ANTIQUITÉ ET LE HAUT MOYEN ÂGE

« Alors que les quatre siècles de paix romaine n’avaient pas produit un seul grand auteur en Gaule, l’époque suivante voit se multiplier les belles plumes. Pour l’Antiquité tardive, on note des écrivains majeurs comme Ausone, Sulpice Sévère, Hilaire de Poitiers ou Prosper d’Aquitaine ; puis, à partir du VIe siècle, apparaissent de grands narrateurs d’histoire comme Grégoire de Tours ou Frédégaire, comparables par certains aspects à ceux de l’Antiquité[1]. »

GENÈSE HISTORIQUE DE L’IDENTITÉ FRANQUE

Les Francs n’avaient pas d’unité linguistique (pas d’attachement au francique comme langue identitaire), pas d’unité juridique (la loi salique est pétrie d’emprunts au droit romain, et ne fut rédigée que vers l’an 500 en latin), pas d’unité anthroponymique (les Francs appelaient leurs enfants par des noms à la mode, tantôt à consonance romaine, tantôt à consonance germanique), pas d’unité par la mémoire collective et la conscience historique (comme en témoigne la Chronique de Frédégaire qui reprend la très gréco-romaine Énéide mais ne fait pas état d’une quelconque saga orale franque), et pas d’unité par la culture matérielle (on ne trouve pas de hache-francisque avant 480)[2].

« Les Francs sont avant tout ceux qui obéissent au roi des Francs. C’est parce qu’il existe une royauté définie — à tord ou à raison — comme ethnique, que le peuple se considère comme uni autour de lui. Or, pendant longtemps, les populations qui vécu dans la zone située entre Cologne et les bouches du Rhin étaient dirigées par des rois multiples dont le pouvoir était reconnu par Rome. Ce n’est qu’à partir du moment où apparaît un roi unique qui dit : ‹ je suis le roi des Francs et mes hommes, ce sont les Francs ›, que le peuple franc se constitue. Alors, qui sont-ils, ces barbares fondateurs ? […] En forçant un peu le trait, on pourrait avancer que les Francs, se sont simplement des Gallo-Romains transformés en Barbares pour payer moins d’impôts et pour suivre l’étoile d’un chef charismatique[3]. »

Les Francs étaient exemptés d’impôts et avaient un statut juridique supérieur aux Gallo-Romains ; et être Franc permettait de gravir plus facilement l’échelle des honneurs.

« Le peuple franc est donc avant tout une construction politique assortie d’un léger à-côté culturel, mais ne reposant sans doute que très peu sur une base ethnique. Cela n’empêcha pas le succès de ce nouveau modèle identitaire : au VIIe siècle, au nord de la Loire, il n’y avait plus de Romains ou de Gaulois, mais uniquement des Francs[4]. »

CONTINUITÉ DE L’ÉTAT GALLO-ROMAIN DANS L’ÉTAT MÉROVINGIEN

« [Dans les partages successoraux], on ne donne pas au roi une portion cohérente du territoire, on lui donne surtout deux éléments de pouvoir : une région capitale très riche et une frontière active à défendre. […] Ce système de partage se révèle d’ailleurs particulièrement efficace. Entre l’époque de Clovis et le début du VIIe siècle, la superficie du monde franc est multipliée par deux, chaque roi [franc] tentant de gagner du terrain aux dépens des peuples voisins. De surcroît, l’usage du partage successoral ne signifie pas que l’État soit considéré comme un patrimoine privé des Mérovingiens. Tout au contraire, ces rois tiennent une liste très précise des fiscs, ces terres publiques naguères possédées par l’empereur et désormais contrôlées par les rois mérovingiens. Tout roi est le gardien des fiscs qui se trouvaient sur son royaume, mais les fiscs appartenaient en absolu au royaume. Ainsi, la permanence des terres publiques depuis l’Antiquité tardive jusqu’au IXe siècle assure une certaine continuité de l’État franc. Tant que l’État franc est un État propriétaire, tant qu’il dispose de ressources domaniales étendues, les divisions, les réunifications et les partages ne nuisent pas vraiment à sa puissance[5]. »

« Bien que le territoire compte plusieurs rois, chaque aristocrate garde des intérêts sur l’ensemble du monde franc. […] Les nobles et les évêques francs possèdent des biens dispersés aussi bien aussi bien en Austrasie, en Neustrie qu’en Burgondie. Cela signifie que les grands n’ont pas un sentiment identitaire austrasien, neustrien ou burgonde. Ils se considèrent comme Francs et membres du royaume ; et ils n’essaient presque jamais de pousser à l’indépendance de l’Austrasie, de la Neustrie ou de la Burgondie. Ces trois entités ont leur raison d’être, mais elles fonctionnent en réseau[6]. »

« À l’époque mérovingienne, la nomination d’un comte passe par un formulaire administratif que l’on a conservé ; il est relativement étendu, expliquant à chaque nouvel officier quels sont ses pouvoirs, quels sont ses devoirs ; […] Ce comte mérovingien n’est ni un juge tribal, ni un descendant de chef germanique ; c’est bien un fonctionnaire assermenté de l’État. Le souverain mérovingien peut le déplacer et le révoquer à volonté. Agent de l’État, le comte mérovingien perçoit un salaire composé d’un fixe — à savoir les revenus d’une terre du fisc qui lui est attribuée pendant sa durée de fonction — et d’un petit pourcentage sur les amendes[7]. »

« Le monde mérovingien comprenant 1000 à 2000 fonctionnaires. Si l’on inclut les agents subalternes, on arrive peut-être au chiffre de 3000 à 4000 officiers royaux sur le territoire gaulois. C’était beaucoup, sans doute plus que sous l’Empire romain[8]. »

« Cette administration mérovingienne était extrêmement paperassière, ou plutôt, devrait-on dire, papyrussière. Jusqu’au milieu du VIIe siècle, tous les actes officiels sont en effet passés sur papyrus. Ce support se dégradant rapidement dans les milieux humides, il n’a malheureusement presque aucune chance de survie en Gaule. On n’a donc presque rien conservé des échanges administratifs mérovingiens, à l’exception des formulaires recopiés sur des livres en parchemin. […] On a donc affaire à un royaume très fortement administré et fondé sur l’usage de l’écrit ; seule la perte de la documentation a conduit à donner l’impression d’un royaume barbare[9]. »

« Les derniers rois mérovingiens, ceux que l’on qualifie volontiers de ‹ rois fainéants ›, ce sont montrés dignes de la confiance de leur peuple. À partir de 650, les actes émis par les rois francs sont conservés en quantité appréciable : la chancellerie franque a en effet la bonne idée d’abandonner la papyrus et d’adopter le parchemin, qui se conserve mieux. Qu’apprend-on dans ces textes ? Que le palais rend la justice, qu’il protège l’Église, que les fiscs — les terres publiques — sont administrés avec régularité et précision. […] Avant les années 730 [ou plutôt 720] et l’essor fulgurant de Charles Martel, l’autorité des rois mérovingiens reste réelle[10]. »

DÉCONSTRUCTION PROGRESSIVE DE L’ÉTAT ROMANO-MÉROVINGIEN SOUS LES CAROLINGIENS

« Les Pippinides du VIIIe siècle n’ont plus confiance dans le fonctionnariat. Sans doute ont-ils raison : Charles Martel étant lui-même un fonctionnaire en train d’usurper la puissance royale, il se méfie de ses pairs et recours à la fidélité personnelle, que l’on va appeler bientôt la vassalité. Or les vassaux de Charles sont bien rémunérés, notamment grâce aux revenus des précaires [terres ecclésiastiques aliénées à titre viager pour la durée de la vie du vassal de Martel][11]. »

Le soutient des Carolingiens à la réforme épiscopale de Boniface de Mayence (675-754) a pour objectif de briser l’autonomie des évêchés qui résistaient à leurs ambitions centralisatrices.

L’imposition universelle et le système fiscal du Bas-Empire romain disparaissent sous les Carolingiens, et elle est remplacée par les tonlieux (taxes de douanes).

« À l’époque carolingienne, tous les grands officiers sont encore des fonctionnaires. On dit qu’ils sont des détenteurs d’honores, l’honor étant la fonction publiques de tradition romaine. […] On ne note pas de différence majeure par rapport au fonctionnement de l’administration centrale mérovingienne[12]. »

« Si le royaume compte environ 500 comtes, tous appartiennent à un nombre très réduit de familles de la haute noblesse. On dénombre ainsi de 60 à 70 grandes familles qui fournissent tous les hauts administrateurs du monde franc. […] Cette élite gouvernante reçoit souvent le nom de Reichsaristocratie, l’aristocratie d’Empire. Elle est formée de clans austrasiens, pour la plupart apparus au VIIe siècle et qui se sont progressivement ralliés aux Pippinides[13]. »

« Le statut de comte est assez ambigu à l’époque carolingienne. En théorie, le comte est un fonctionnaire, mais en pratique et aux yeux de ses dépendants, c’est un homme de haute naissance qui possède des terres concédées par le roi [qui n’a pas d’autre moyen de le rémunérer] ainsi que le droit de prélever des taxes, des amendes et des frais de justice. En somme, le fonctionnaire carolingien est à mi-chemin entre l’agent impérial de tradition antique et le seigneur féodal que l’on verra apparaître à partir du Xe siècle[14]. »

« Les missi dominici ne sont pas une innovation carolingienne : ils ont été créés par les Mérovingiens, sans doute au VIe siècle. Charlemagne se contente de réactiver une institution ancienne pour essayer de tenir et de moraliser son royaume. En coutre, si les missi mérovingiens étaient efficaces, la force d’action de leurs successeurs carolingiens semble beaucoup plus modeste[15]. »

« À partir de Charlemagne, les évêques ont le droit d’être dotés d’une petite troupe ; entourés de leurs soldats, ils accompagnent le roi à la guerre[16]. »

« Le paysan représentatif de l’époque carolingienne demeure toutefois le colon. Il s’agit d’un paysan installé sur la terre d’un grand propriétaire, terre qu’il exploite, en échange de quoi il paye au propriétaire un loyer de la terre. Le colon de cette époque carolingienne est [juridiquement et non généalogiquement] le descendant des paysans romains du IVe siècle [les coloni], qui avaient été transformés par la réforme fiscale de Dioclétien[17]. »

L’ESSOR DU RÉGIME VASSALIQUE ET DE LA FÉODALITÉ

« L’institutionnalisation de la fidélité privée entre guerriers remonte au Ve siècle et la première attestation du mot vassus date de la loi salique. Mais la vassalité s’est surtout développée à partir du VIIIe siècle. Dans les années 730, une charte émise à l’abbaye alsacienne de Murbach est le premier document [connu] à utiliser ensemble les mots de vassaux et de bénéfice. Les éléments essentiels du lien vassalique sont alors énoncés[18]. »

« On constate enfin une confusion croissante entre les fonctions publiques que l’on appelle toujours les honores, et les bénéfices. Au milieu du IXe siècle, un roi ou un seigneur peut rémunérer l’un de ses vassaux en lui donnant un titre de comte ou un titre de vicomte comme bénéfice[19]. »

« Le Capitulaire de Coulaines [est] un contrat promulgué par l’empereur Charles le Chauve [de Francie occidentale] mais sous la dictée des grands. Il y est écrit que désormais les honores, les fonctions publiques, sont inaliénables à titre viager. Lorsque l’on a été nommé comte, on ne peut plus être destitué de son comté, sauf en cas de faute lourde. Certains historiens ont vu dans le Capitulaire de Coulaines l’acte de décès de la fonction publique héritée du Bas-Empire et qui constituait l’armature romaine de l’administration carolingienne[20]. »

Dans le Capitulaire de Quierzy-sur-Oise promulgué en 877, « Charles le Chauve écrit que la fonction publique — l’honor — et le bénéfice vassalique sont une seule et même chose. […] Les aristocrates le poussent [Charles le Chauve] à accepter que les comtés soient héréditaires[21]. »

« [Dans la deuxième moitié du IXe siècle], une soixantaine de grandes parentèles forment donc la véritable élite du monde franc, la Reichsaristocratie — l’aristocratie d’Empire[22]. »

« À l’époque de Charlemagne, le renchérissement de l’équipement militaire dû au développement de la cavalerie lourde a augmenté les différences entre le petit groupe des puissants et des autres. La patrimonialisation progressive des fonctions publiques accélère ce processus. L’idée d’une noblesse de service décline encore un peu au profit de la seule naissance noble qui confère aux membres des grandes familles un ministère presque souverain[23]. »

[1] Bruno Dumézil, Des Gaulois aux Carolingiens (-50 av. J.-C.–888), Presses universitaires de France, Paris, 2013, p. 59 sur 232.

[2] Ibid., p. 68-72.

[3] Ibid., p. 72-73.

[4] Ibid., p. 74.

[5] Ibid., p. 84-85.

[6] Ibid., p. 85-86.

[7] Ibid., p. 92.

[8] Ibid., p. 93.

[9] Ibid., p. 92.

[10] Ibid., p. 108-109.

[11] Ibid., p. 120.

[12] Ibid., p. 134-135.

[13] Ibid., p. 135-136.

[14] Ibid., p. 136-137.

[15] Ibid., p. 138.

[16] Ibid., p. 145.

[17] Ibid., p. 156.

[18] Ibid., p. 173.

[19] Ibid., p. 178.

[20] Ibid., p. 195.

[21] Ibid., p. 199.

[22] Ibid., p. 200.

[23] Ibid., p. 201.

 

Carte de l'Empire carolingien en 843

Carte de l’Empire carolingien en 843 [AGRANDIR]

Pour une monographie plus étoffée sur ce thème, l’historien Bruno Dumézil a également signé Servir l’État barbare dans la Gaule franque : Du fonctionnariat antique à la noblesse médiévale (IVe-IXe siècle), Éditions Tallandier, Paris, 2013, 512 p.

Publicités

Basé sur l’ouvrage L’essor du christianisme de Rodney Stark.

Relié : La Déclaration de Nashville [Ressources chrétiennes]

« La raison d’être du droit est de nous permettre de cheminer paisiblement à travers cette vie ombrageuse et d’être guidés à Christ et à la vie éternelle. »
— Johann Oldendorp (1486-1567)

↓ La suite est en anglais, mea-culpa. ↓

Voir aussi :

Monument de Constantin le Grand (272-337) à York où il fut proclamé Empereur romain en 306

Extraits traduits de Bryan Litfin, Getting to Know the Church Fathers : An Evangelical Introduction, Brazos Press, Grand Rapids, 2007, 301 p.

« [C’est une idée fausse] que les Pères de l’Église représentent la “chute” du christianisme. S’il était vrai qu’une apostasie dévastatrice et irréversible avait surgie sous l’Empereur Constantin, alors nous n’enseignerions pas, aujourd’hui, l’héritage patristique de Chalcédoine comme étant la christologie orthodoxe. […] Aussitôt que la menace de la persécution cessa avec l’Empereur Constantin, la nouvelle menace de l’hérésie théologique surgit. Mais l’Église n’est pas pour autant “tombée” pendant ces jours tumultueux, du moins pas plus qu’elle n’est tombée dans notre propre temps. Elle s’adapta simplement à des réalités [jusque-là] inhabituelles avec une détermination renouvelée. »
— Bryan Litfin, p. 256-257.

« Selon l’interprétation historique [aujourd’hui] acceptée par beaucoup d’évangéliques, l’approbation impériale du christianisme fut accompagnée par sa corruption. Les masses rivalisèrent à rejoindre la religion de l’Empereur (qu’il n’embrassa, dit-on, seulement pour des raisons politiques). […] La conversion de Constantin serait conséquemment un désastre non-mitigé. L’Église aurait chutée. [Mais en réalité,] si vous viviez au temps de Constantin, vous auriez probablement considéré que le christianisme progressait et non qu’il régressait, car les autorités ne planifiaient plus de vous arracher les yeux parce que vous êtes chrétien ! »
— Bryan Litfin, p. 25-26.

« Nous ne devons pas penser que cette ère [de Constantin Ier] fut la “chute de l’Église”. Sans aucun doute, les chrétiens faisaient face à de nouveaux défis maintenant que leur foi était favorisée par l’Empereur. L’argent et le pouvoir étaient accessibles tel qu’ils ne l’avaient pas été auparavant. Pourtant, cela ne signifie pas nécessairement que l’Église est tombée loin de la vérité. C’est l’inverse, le christianisme a fait ce qu’il a toujours fait : il appris à s’exprimer dans un cadre culturel nouveau tout en cherchant à amener la culture sous la seigneurie de Jésus-Christ. Nous pouvons voir le processus de christianisation reflété par les valeurs bibliques qui furent insufflées dans le droit. Par exemple, Constantin promulgua de la législation freinant le trafic des enfants, l’enlèvement des filles et le divorce. Similairement, il décréta que les esclaves ne devaient pas être brûlés [au fer rouge] dans le visage pour marquer leur possession, puisque “l’homme est fait à l’image de Dieu”. Il fit même du dimanche un jour de repos. Nous pouvons aussi voir la christianisation de la culture en ce que la théologie pénétrait tous les niveaux de la société au IVe siècle. Les arguments théologiques étaient partout. […] En d’autres mots, toutes les personnes – de l’Empereur jusqu’à l’homme ordinaire – débattaient les doctrines chrétiennes. »
— Bryan Litfin, p. 171-172.

·

~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~

·

Extraits sélectionnés de Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Éditions Albin Michel, Paris, 2007, 278 p.

LES MOTIFS DE LA CONVERSION DE CONSTANTIN IER

« Quel homme fut donc Constantin ? Un militaire et un politique [sic : un politicien] brutal et efficace qui ne se fit chrétien que par calcul ? […] On l’a souvent affirmé, par esprit de parti ou par refus de l’hagiographie. Mais on voit mal ce que sa conversion pouvait lui rapporter politiquement. Ce cerveau politique ne recherchais pas l’approbation et l’appui d’une minorité chrétienne dépourvue d’influence, sans importance politique et majoritairement détestée. »
— Paul Veyne, p. 79.

« Non, Constantin ne s’est pas adressé au Dieu chrétien par superstition, parce qu’il se serait imaginé, on ne sait pourquoi, que mieux que d’autres dieux, celui des chrétiens lui donnerait la victoire. Non, le chrisme [☧] peint sur les boucliers de ses soldats n’était pas un signe magique, comme on l’a parfois dit, mais une profession de foi : la victoire de Constantin serait celle du vrai Dieu. Non, il n’a pas cru non plus qu’en promettant la victoire en échange, il n’a fait appel au Christ à la façon d’un païen passant un contrat de vœu avec quelque dieu, ni des prêtres impériaux adressant au nom de l’État des vœux en faveur de l’Empereur. Constantin s’est converti parce qu’il a cru en Dieu et en la Rédemption ; tel fut son point de départ, et cette foi impliquait à ses yeux que la Providence préparait l’humanité à la voie du salut. »
— Paul Veyne, p. 84.

« [L]es victoires [militaires de Constantin Ier en] 312-324 font partie de l’éternel Décret divin. Lors de l’ouverture du Concile de Nicée, l’Empereur se tint d’abord modestement devant la porte encore close de l’église où allait se réunir le concile et il pria les évêques de bien vouloir l’admettre dans leurs débats christologiques. [Constantin Ier déclara ceci dans son allocution :] “Alors que au long de toutes les années, de toutes les journées passées, des masses innombrables de peuples avaient été réduites en esclavage, Dieu les a libérés de ce fardeau par moi, son serviteur, et les mènera à l’éclat complet de la lumière éternelle”. »
— Paul Veyne, p. 85-86.

« [E]n 325, Constantin estimait avoir changé le sort de l’humanité. Tous les textes issus de la plume impériale montrent un Constantin assuré de son élection personnelle. […] L’intervention de la Providence à son secours est si évidente que les Barbares se convertissent à leur tour à la crainte de Dieu. […] S’étant fait le premier prédicateur de son Empire, il réunissait chaque semaine ses courtisans en son palais et “il leur expliquait systématiquement la Providence, tant en général que dans des cas particuliers”. »
— Paul Veyne, p. 88-89.

« Constantin a dû se dire que, pour s’être pareillement implanté malgré tant d’opposition, le christianisme devait avoir quelque chose de plus que les vieux cultes. […] Constantin a une foi épaisse, mais bonne, et une chose le prouve : il n’avait aucun besoin de l’Église pour ses conquêtes et il aurait pu réunifier l’Empire sans se faire chrétien. […] Cherchait-il du moins à allier le trône et l’autel ? Constantin n’a pas mis l’autel au service du trône, mais son trône au service de l’autel ; il a considéré les affaires et les progrès de l’Église comme une mission essentielle de l’État. »
— Paul Veyne, p. 105 et 107.

« Les successeurs chrétiens de Constantin affecteront de respecter un équilibre entre christianisme et paganisme. Trente ans après la mort de Constantin, l’Empereur Valentinien, au début de son règne, accorda solennellement “à chacun de pratiquer le culte dont il est pénétré” ; on pouvait toujours être païen, le dire, parler de ses dieux […]. Les empereurs ne défavoriserons pas systématiquement les fonctionnaires et militaires païens dans leur carrière, tout en leur préférant des fonctionnaires chrétiens ; en 416 seulement il sera interdit aux païens de revêtir des fonctions publiques. »
— Paul Veyne, p. 157-158.

LE PRÉTENDU SYNCRÉTISME DE CONSTANTIN IER

« Il faudrait ne l’avoir pas lu [Constantin Ier] pour voir en lui un “syncrétiste” qui mêlait le Christ avec Apollon ou le Soleil, dont il ne prononce jamais le nom, sauf pour dire que le soleil, la lune, les astres et les éléments sont gouvernés par le Dieu Tout-Puissant. Confessionnels ou incroyants, les historiens sont aujourd’hui d’accord pour voir en Constantin un croyant sincère. »
— Paul Veyne, p. 80-81.

« On a supposé que c’était un syncrétiste à l’esprit confus […] qui confondait le Christ et le Soleil Invincible, dieu impérial, dit-on. En réalité, cette confusion, ce “syncrétisme” prétendus viennent d’une fausse interprétation du monnayage impérial. […] Constantin a beaucoup écrit et les textes issus de sa main, ses lois, ses sermons, ses édits, ses lettres avec leurs aveux personnels […] témoignent à chaque ligne du plus orthodoxe des christianismes : Dieu, le Christ, l’Incarnation. »
— Paul Veyne, p. 80.

« Dès sa conversion, Constantin est devenu entièrement et purement chrétien [ce point est discutable, mais poursuivons] ; il ne faut pas penser que sa foi était pleine de confusion et de syncrétisme et qu’il distinguait mal le Christ du dieu solaire. Ce qui l’a fait supposer est son monnayage, en croyant y voir l’expression directe de la pensée de l’Empereur. Mais le monnayage impérial romain, puis byzantin […] était une institution publique, ni plus ni moins que nos timbres-poste, et non l’expression de la vie intérieure du prince. En un mot, différents dieux païens, dont le Soleil, figurent sur ce monnayage parce que la façade de l’Empire de Constantin restait officiellement païenne, et non parce que Constantin mélangeait plusieurs dieux dans sa cervelle confuse. Les revers [monétaires] constantiniens font ce que faisaient les revers depuis trois siècles : ils montrent de nobles allégories publiques, la Providence, la Concorde, le Bonheur public, des victoires, des armées et leurs enseignes, des empereurs en tenue militaire et quelques dieux païens, dont le Soleil ; mais aussi le chrisme [☧] répète-t-on. Mais le Soleil n’était pas sur le même plan que le chrisme dans le monnayage constantinien : le Soleil figure comme personne a part entière, tandis que le chrisme n’est qu’un symbole qui est tracé sur le casque porté par l’Empereur ou sur l’étendard ou labarum qu’il tient à la main, et c’est l’Empereur lui-même, en habit militaire, qui figure sur ce revers. […] Enfin, si le Soleil, à côté d’autres divinités païennes, figure sur ces quelques revers, c’était moins par piété solaire que parce que l’image du Sol Invictus était pour Constantin un blason familial, une preuve de légitimité : Constantin prétendait par son père descendre de [l’Empereur romain] Claude II [dit le Gothique (219-270)], or le Soleil invincible avait été l’archétype céleste des glorieux empereurs illyriens qui avait sauvé l’Empire un demi-siècle auparavant. Prendre pour blason le Soleil était mettre cette légitimité héréditaire illyrienne à la place de la légitimité institutionnelle des Tétrarques, avec leur Jupiter et leur Hercule, légitimité dont Constantin pouvait difficilement se réclamer. »
— Paul Veyne, p. 277-278.

·

~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~

·

SOMMAIRE DE LA LÉGISLATION CONSTANTINIENNE

— Promulgation d’un justinium (jour de repos public) perpétuel chaque dies solis (dimanche) ;
— Protection des pauvres contre la surtaxation par les riches et les puissants ;
— Réforme du système judiciaire ultra-corrompu (illégalisation du soudoiement, de la surtarification et du blocage indu des recours) ;
— Découragement de l’infanticide (pré-naissance & post-naissance)… l’infanticide sera complètement criminalisé plus tard en 374 ;
— Criminalisation du viol (agression sexuelle)… Constantin le Grand fut le premier Empereur romain à légiférer en ce sens !

— Fermeture des sanctuaires païens en Judée et dissolution des prêtrises homosexuelles en Égypte ;
— Proscription de la promotion du gnosticisme et du manichéisme ;
— Maintient de l’illégalité antérieure de la divination privée (occultisme) ;
— Interdiction pour les haut-fonctionnaires de participer à des sacrifices païens dans le cadre de leurs fonctions officielles ;
— Prohibition de la circoncision des esclaves non-juifs des juifs par ces derniers ;
— Extension de la liberté de tester (faculté de léguer ses biens en héritage par testament) en droit successoral.

Références : La monographie de Paul Veyne citée précédemment et l’ouvrage Defending Constantine : The Twilight of an Empire and the Dawn of Christendom de Peter Leithart.

·

~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~

·

Ressources supplémentaires (hors-site) sur l’Empereur romain Constantin le Grand et le mythe de la chute constantinienne de l’Église en Antiquité tardive :

maurice-duplessis

Monument de Maurice Duplessis (1890-1959) à l’Assemblée nationale du Québec

Cet article est reproduit avec l’autorisation de l’auteure. Voyez le billet original ici. J’y ai apporté quelques modifications mineures.

⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜

Maurice Duplessis fut le plus grand homme politique du Québec. Il fut le plus grand Premier ministre que la province ait connu. C’est pourquoi il faut réhabiliter l’homme, et revoir son époque, non pas comme une « Grande Noirceur » mais plutôt comme un âge d’or des Canadiens-Français (cette thèse est soutenue par l’historien Jean-Claude Dupuis). Son réalisme s’exprime dans la cohérence de ses réalisations. En avance sur son temps, il avait prévenu la dépossession tranquille de la nation que nous subissons depuis la Révolution tranquille. Quinze années qui ont marqué le caractère social, familial et national de chez nous. Comme l’a dit Robert Rumilly : les faits parlent.

Petit résumé en quatre points de ses réalisations dans le domaine agricole.

{1} Institution du crédit agricole

La mise sur pied de l’Office du crédit agricole est toute première mesure adoptée par le gouvernement de l’Union Nationale en 1936. « L’agriculture doit être à la base de notre prospérité. Le cultivateur est le travailleur par excellence. La famille rurale est la véritable cellule de notre société canadienne-française. Nous sommes tous d’accord sur ces points » (Rumilly, p. 9).

Allocations aux mères nécessiteuses, pensions de vieillesse, prêts sur première hypothèque jusqu’à 75 % au taux d’intérêt de 2.5 % remboursables en trente et trente-neuf ans, 10 millions (équivaut à 175 M $ aujourd’hui) d’investissements à la disposition du crédit agricole provincial en 1936, quinze millions (262 M $) l’année suivante en 1937, vingt-cinq millions (437 M $) en 1938, trente-cinq millions (612 M $) en 1939 mises à la disposition de l’Office du crédit agricole en faveur des cultivateurs du Québec, toujours en augmentant les montants, en 1952 il fait voter 10 000 000 $ pour le crédit agricole, mesures qu’il répète toutes les années de son règne. L’Office divise ses prêts en trois, prêts d’établissement, prêts pour consolidation de dettes et prêts pour concordats, ainsi il s’assure que toutes les dettes de l’emprunteur seront acquittées selon un arrangement conclu entre créanciers et débiteurs. Dans un même élan, l’Office du crédit agricole règle les taxes municipales, scolaires et d’église, il a donc sauvé le crédit municipal, scolaire et paroissial des campagnes.

{2} Électrification rurale

Mise sur pied de l’Office d’électrification rurale en 1945. En 10 ans, l’Office de l’électrification rurale a provoqué la construction de 11 500 km de lignes électriques, desservant plus de 42 000 cultivateurs. Presque tous les comtés ruraux, de Bonaventure au Témiscamingue, ont bénéficié de son intervention. Les compagnies concurrencées par les coopératives se sont mises à desservir des territoires qu’elles négligeaient, car elles étaient non rentables pour le privé. Elles ont construit dans cette même période de 10 ans 17 400 km de lignes rurales, desservant plus de 73 000 clients. Pour un total tout près de 32 000 km, soit 115 000 foyers affectés, de la Beauce jusqu’aux Îles de la Madeleine.

« L’agriculture moderne a besoin d’électricité, comme toutes les industries. […] L’Office d’électrification rurale ne construit pas de lignes et ne distribue pas d’électricité. Il stimule l’initiative des cultivateurs, en encourageant la création de coopératives. Il consent des prêts à ces coopératives pour la construction des lignes et pour l’électrification des fermes ». (Rumilly, p. 24)

{3} Inauguration de la Loi favorisant le drainage des terres

En 1945, Duplessis met en exécution le drainage à grande échelle pour augmenter le domaine cultivable de la province, assurer l’expansion du domaine agricole de la province, favoriser une saine politique de colonisation, augmenter les crédits affectés au drainage des terres, établir de nouvelles paroisses, etc. Les rivières sont nettoyées, creusées et redressées, les régions se transforment, l’humidité se dissipe grâce au travail de drainage dans soixante-neuf comtés sous l’égide du Ministère de l’Agriculture, augmentation et amélioration considérable de la superficie productive de la province et dans un même temps, autonomisation provinciale dans un domaine qui est propre aux mentalités régionales.

{4} Enseignement agricole

La législation de l’Union Nationale a complété l’enseignement agricole en 1947, au point de le rénover : elle a transformé l’École de Médecine vétérinaire et multiplié les écoles d’agriculture. Les frais de scolarité sont fixés à cinq dollars pour les étudiants de la province, soit le plus bas au monde dans le domaine vétérinaire. L’École se voit dans l’obligation de refuser des candidats devant la carence d’expertise des autres provinces. En 1939, le gouvernement duplessiste augmente les subventions aux nouvelles écoles d’agriculture. En 1946, de retour au pouvoir, il permet l’institution de l’École régionale d’agriculture de Sherbrooke, accorde une subvention l’année suivante à l’École régionale de Saint-Viateur à La Ferme en Abitibi. En 1948, il augmente les subventions. En 1951, 1952 et 1953 s’ouvrent les écoles d’agriculture de Saint-Barthélemi, Sainte-Croix et Mont-Laurier. Bilan : trois écoles supérieures, quatorze écoles régionales et quatre orphelinats agricoles.

Source : Robert Rumilly, Quinze années de réalisations : les faits parlent, Imprimerie Saint-Joseph, Montréal, 1956, p. 9-39 sur 237.

⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜ ⚜

Ce document est reproduit avec l’autorisation de l’hébergeur originel.

Pour lire des extraits traduits en français du livre L’espérance puritaine (The Puritan Hope) de Iain Murray (dont il est question dans ce document), dirigez-vous vers le site web La Sentinelle de Néhémie.

« Le dessein originel de Dieu était d’amener la création à son accomplissement ultime à travers les processus historiques. Seuls les postmillénaristes soutiennent que la rédemption incorpore la garantie de la réalisation de ce dessein. En reportant pratiquement tout accomplissement de ce dessein à la consommation, les amillénaristes et prémillénaristes permettent au péché et à Satan de gâcher efficacement le dessein édénique originel de Dieu. Ce dessein devait s’accomplir dans l’histoire ; seuls les postmillénaristes rendent possible un tel accomplissement dans l’histoire. »

 

Librairie_Maastricht

Pour le concept théologique de la tradition dans la Bible :

Pour la transition historique d’une révélation exclusivement orale à une révélation exclusivement écrite : Internaute Anonyme, De l’oral seul à l’Écriture seule, Blog Chrétien Protestant, 24 juin 2009.

Pour l’adéquation de la tradition avec les Saintes Écritures chez Irénée de Lyon : E.J. Hutchinson, Tradition is Scripture, The Calvinist International, 30 juillet 2014.

Pour la subordination des crédos aux Saintes Écritures chez Rufin d’Aquilée : Principium Patristicum de Sancta Scriptura, The Calvinist International, 9 octobre 2015.

Pour la Regula Fidei de Tertullien de Carthage : Bryan Litfin, Getting to Know the Church Fathers : An Evangelical Introduction, Brazos Press, Grands Rapids (Michigan), 2007, p. 115-117.

Pour une allusion d’Athanase d’Alexandrie à la Regula Fidei chrétienne : « Nous voyons donc clairement maintenant l’étendue de cette foi qui est celle des chrétiens, et que nous utilisons comme une règle, l’appliquant nous-mêmes, comme les apôtres l’enseignent, à la lecture des Écritures inspirées. » (Discours contre les Ariens, III, traduit par Elodie Meribault).

Pour une définition du biblicisme (descendre à l’intertitre « Biblicism ») : John Frame, In Defense of Something Close to Biblicism : Reflections on Sola Scriptura and History in Theological Method, Frame & Poythress, 4 juin 2012.

Pour une analyse et une réfutation du biblicisme (solo scriptura) « évangélique » contemporain :

Pour un une réflexion sur l’autorité pratique de la tradition dans l’Église : Étienne Omnès, Quelle est l’autorité de l’Église ?, Phileo-sophia, 16 mars 2017.