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Archive for the ‘Histoire de France’ Category

Voici ci-dessous des extraits choisis et des micro-résumés de certaines portions de l’ouvrage de Bruno Dumézil intitulé Des Gaulois aux Carolingiens (-50 av. J.-C.–888), Presses universitaires de France, Paris, 2013, 232 p. Je recommande fortement l’ensemble de cet excellent opuscule. C’est la meilleure référence sur le Haut Moyen Âge que j’ai consulté ces dix dernières années. Académiquement très solide mais littérairement très accessible.

Carte administrative de l'Empire carolingien

Carte administrative de l’Empire carolingien [AGRANDIR]

CONTINUITÉ DE L’ÉRUDITION ENTRE L’ANTIQUITÉ ET LE HAUT MOYEN ÂGE

« Alors que les quatre siècles de paix romaine n’avaient pas produit un seul grand auteur en Gaule, l’époque suivante voit se multiplier les belles plumes. Pour l’Antiquité tardive, on note des écrivains majeurs comme Ausone, Sulpice Sévère, Hilaire de Poitiers ou Prosper d’Aquitaine ; puis, à partir du VIe siècle, apparaissent de grands narrateurs d’histoire comme Grégoire de Tours ou Frédégaire, comparables par certains aspects à ceux de l’Antiquité[1]. »

GENÈSE HISTORIQUE DE L’IDENTITÉ FRANQUE

Les Francs n’avaient pas d’unité linguistique (pas d’attachement au francique comme langue identitaire), pas d’unité juridique (la loi salique est pétrie d’emprunts au droit romain, et ne fut rédigée que vers l’an 500 en latin), pas d’unité anthroponymique (les Francs appelaient leurs enfants par des noms à la mode, tantôt à consonance romaine, tantôt à consonance germanique), pas d’unité par la mémoire collective et la conscience historique (comme en témoigne la Chronique de Frédégaire qui reprend la très gréco-romaine Énéide mais ne fait pas état d’une quelconque saga orale franque), et pas d’unité par la culture matérielle (on ne trouve pas de hache-francisque avant 480)[2].

« Les Francs sont avant tout ceux qui obéissent au roi des Francs. C’est parce qu’il existe une royauté définie — à tord ou à raison — comme ethnique, que le peuple se considère comme uni autour de lui. Or, pendant longtemps, les populations qui vécu dans la zone située entre Cologne et les bouches du Rhin étaient dirigées par des rois multiples dont le pouvoir était reconnu par Rome. Ce n’est qu’à partir du moment où apparaît un roi unique qui dit : ‹ je suis le roi des Francs et mes hommes, ce sont les Francs ›, que le peuple franc se constitue. Alors, qui sont-ils, ces barbares fondateurs ? […] En forçant un peu le trait, on pourrait avancer que les Francs, se sont simplement des Gallo-Romains transformés en Barbares pour payer moins d’impôts et pour suivre l’étoile d’un chef charismatique[3]. »

Les Francs étaient exemptés d’impôts et avaient un statut juridique supérieur aux Gallo-Romains ; et être Franc permettait de gravir plus facilement l’échelle des honneurs.

« Le peuple franc est donc avant tout une construction politique assortie d’un léger à-côté culturel, mais ne reposant sans doute que très peu sur une base ethnique. Cela n’empêcha pas le succès de ce nouveau modèle identitaire : au VIIe siècle, au nord de la Loire, il n’y avait plus de Romains ou de Gaulois, mais uniquement des Francs[4]. »

CONTINUITÉ DE L’ÉTAT GALLO-ROMAIN DANS L’ÉTAT MÉROVINGIEN

« [Dans les partages successoraux], on ne donne pas au roi une portion cohérente du territoire, on lui donne surtout deux éléments de pouvoir : une région capitale très riche et une frontière active à défendre. […] Ce système de partage se révèle d’ailleurs particulièrement efficace. Entre l’époque de Clovis et le début du VIIe siècle, la superficie du monde franc est multipliée par deux, chaque roi [franc] tentant de gagner du terrain aux dépens des peuples voisins. De surcroît, l’usage du partage successoral ne signifie pas que l’État soit considéré comme un patrimoine privé des Mérovingiens. Tout au contraire, ces rois tiennent une liste très précise des fiscs, ces terres publiques naguères possédées par l’empereur et désormais contrôlées par les rois mérovingiens. Tout roi est le gardien des fiscs qui se trouvaient sur son royaume, mais les fiscs appartenaient en absolu au royaume. Ainsi, la permanence des terres publiques depuis l’Antiquité tardive jusqu’au IXe siècle assure une certaine continuité de l’État franc. Tant que l’État franc est un État propriétaire, tant qu’il dispose de ressources domaniales étendues, les divisions, les réunifications et les partages ne nuisent pas vraiment à sa puissance[5]. »

« Bien que le territoire compte plusieurs rois, chaque aristocrate garde des intérêts sur l’ensemble du monde franc. […] Les nobles et les évêques francs possèdent des biens dispersés aussi bien aussi bien en Austrasie, en Neustrie qu’en Burgondie. Cela signifie que les grands n’ont pas un sentiment identitaire austrasien, neustrien ou burgonde. Ils se considèrent comme Francs et membres du royaume ; et ils n’essaient presque jamais de pousser à l’indépendance de l’Austrasie, de la Neustrie ou de la Burgondie. Ces trois entités ont leur raison d’être, mais elles fonctionnent en réseau[6]. »

« À l’époque mérovingienne, la nomination d’un comte passe par un formulaire administratif que l’on a conservé ; il est relativement étendu, expliquant à chaque nouvel officier quels sont ses pouvoirs, quels sont ses devoirs ; […] Ce comte mérovingien n’est ni un juge tribal, ni un descendant de chef germanique ; c’est bien un fonctionnaire assermenté de l’État. Le souverain mérovingien peut le déplacer et le révoquer à volonté. Agent de l’État, le comte mérovingien perçoit un salaire composé d’un fixe — à savoir les revenus d’une terre du fisc qui lui est attribuée pendant sa durée de fonction — et d’un petit pourcentage sur les amendes[7]. »

« Le monde mérovingien comprenant 1000 à 2000 fonctionnaires. Si l’on inclut les agents subalternes, on arrive peut-être au chiffre de 3000 à 4000 officiers royaux sur le territoire gaulois. C’était beaucoup, sans doute plus que sous l’Empire romain[8]. »

« Cette administration mérovingienne était extrêmement paperassière, ou plutôt, devrait-on dire, papyrussière. Jusqu’au milieu du VIIe siècle, tous les actes officiels sont en effet passés sur papyrus. Ce support se dégradant rapidement dans les milieux humides, il n’a malheureusement presque aucune chance de survie en Gaule. On n’a donc presque rien conservé des échanges administratifs mérovingiens, à l’exception des formulaires recopiés sur des livres en parchemin. […] On a donc affaire à un royaume très fortement administré et fondé sur l’usage de l’écrit ; seule la perte de la documentation a conduit à donner l’impression d’un royaume barbare[9]. »

« Les derniers rois mérovingiens, ceux que l’on qualifie volontiers de ‹ rois fainéants ›, ce sont montrés dignes de la confiance de leur peuple. À partir de 650, les actes émis par les rois francs sont conservés en quantité appréciable : la chancellerie franque a en effet la bonne idée d’abandonner la papyrus et d’adopter le parchemin, qui se conserve mieux. Qu’apprend-on dans ces textes ? Que le palais rend la justice, qu’il protège l’Église, que les fiscs — les terres publiques — sont administrés avec régularité et précision. […] Avant les années 730 [ou plutôt 720] et l’essor fulgurant de Charles Martel, l’autorité des rois mérovingiens reste réelle[10]. »

DÉCONSTRUCTION PROGRESSIVE DE L’ÉTAT ROMANO-MÉROVINGIEN SOUS LES CAROLINGIENS

« Les Pippinides du VIIIe siècle n’ont plus confiance dans le fonctionnariat. Sans doute ont-ils raison : Charles Martel étant lui-même un fonctionnaire en train d’usurper la puissance royale, il se méfie de ses pairs et recours à la fidélité personnelle, que l’on va appeler bientôt la vassalité. Or les vassaux de Charles sont bien rémunérés, notamment grâce aux revenus des précaires [terres ecclésiastiques aliénées à titre viager pour la durée de la vie du vassal de Martel][11]. »

Le soutient des Carolingiens à la réforme épiscopale de Boniface de Mayence (675-754) a pour objectif de briser l’autonomie des évêchés qui résistaient à leurs ambitions centralisatrices.

L’imposition universelle et le système fiscal du Bas-Empire romain disparaissent sous les Carolingiens, et elle est remplacée par les tonlieux (taxes de douanes).

« À l’époque carolingienne, tous les grands officiers sont encore des fonctionnaires. On dit qu’ils sont des détenteurs d’honores, l’honor étant la fonction publiques de tradition romaine. […] On ne note pas de différence majeure par rapport au fonctionnement de l’administration centrale mérovingienne[12]. »

« Si le royaume compte environ 500 comtes, tous appartiennent à un nombre très réduit de familles de la haute noblesse. On dénombre ainsi de 60 à 70 grandes familles qui fournissent tous les hauts administrateurs du monde franc. […] Cette élite gouvernante reçoit souvent le nom de Reichsaristocratie, l’aristocratie d’Empire. Elle est formée de clans austrasiens, pour la plupart apparus au VIIe siècle et qui se sont progressivement ralliés aux Pippinides[13]. »

« Le statut de comte est assez ambigu à l’époque carolingienne. En théorie, le comte est un fonctionnaire, mais en pratique et aux yeux de ses dépendants, c’est un homme de haute naissance qui possède des terres concédées par le roi [qui n’a pas d’autre moyen de le rémunérer] ainsi que le droit de prélever des taxes, des amendes et des frais de justice. En somme, le fonctionnaire carolingien est à mi-chemin entre l’agent impérial de tradition antique et le seigneur féodal que l’on verra apparaître à partir du Xe siècle[14]. »

« Les missi dominici ne sont pas une innovation carolingienne : ils ont été créés par les Mérovingiens, sans doute au VIe siècle. Charlemagne se contente de réactiver une institution ancienne pour essayer de tenir et de moraliser son royaume. En coutre, si les missi mérovingiens étaient efficaces, la force d’action de leurs successeurs carolingiens semble beaucoup plus modeste[15]. »

« À partir de Charlemagne, les évêques ont le droit d’être dotés d’une petite troupe ; entourés de leurs soldats, ils accompagnent le roi à la guerre[16]. »

« Le paysan représentatif de l’époque carolingienne demeure toutefois le colon. Il s’agit d’un paysan installé sur la terre d’un grand propriétaire, terre qu’il exploite, en échange de quoi il paye au propriétaire un loyer de la terre. Le colon de cette époque carolingienne est [juridiquement et non généalogiquement] le descendant des paysans romains du IVe siècle [les coloni], qui avaient été transformés par la réforme fiscale de Dioclétien[17]. »

L’ESSOR DU RÉGIME VASSALIQUE ET DE LA FÉODALITÉ

« L’institutionnalisation de la fidélité privée entre guerriers remonte au Ve siècle et la première attestation du mot vassus date de la loi salique. Mais la vassalité s’est surtout développée à partir du VIIIe siècle. Dans les années 730, une charte émise à l’abbaye alsacienne de Murbach est le premier document [connu] à utiliser ensemble les mots de vassaux et de bénéfice. Les éléments essentiels du lien vassalique sont alors énoncés[18]. »

« On constate enfin une confusion croissante entre les fonctions publiques que l’on appelle toujours les honores, et les bénéfices. Au milieu du IXe siècle, un roi ou un seigneur peut rémunérer l’un de ses vassaux en lui donnant un titre de comte ou un titre de vicomte comme bénéfice[19]. »

« Le Capitulaire de Coulaines [est] un contrat promulgué par l’empereur Charles le Chauve [de Francie occidentale] mais sous la dictée des grands. Il y est écrit que désormais les honores, les fonctions publiques, sont inaliénables à titre viager. Lorsque l’on a été nommé comte, on ne peut plus être destitué de son comté, sauf en cas de faute lourde. Certains historiens ont vu dans le Capitulaire de Coulaines l’acte de décès de la fonction publique héritée du Bas-Empire et qui constituait l’armature romaine de l’administration carolingienne[20]. »

Dans le Capitulaire de Quierzy-sur-Oise promulgué en 877, « Charles le Chauve écrit que la fonction publique — l’honor — et le bénéfice vassalique sont une seule et même chose. […] Les aristocrates le poussent [Charles le Chauve] à accepter que les comtés soient héréditaires[21]. »

« [Dans la deuxième moitié du IXe siècle], une soixantaine de grandes parentèles forment donc la véritable élite du monde franc, la Reichsaristocratie — l’aristocratie d’Empire[22]. »

« À l’époque de Charlemagne, le renchérissement de l’équipement militaire dû au développement de la cavalerie lourde a augmenté les différences entre le petit groupe des puissants et des autres. La patrimonialisation progressive des fonctions publiques accélère ce processus. L’idée d’une noblesse de service décline encore un peu au profit de la seule naissance noble qui confère aux membres des grandes familles un ministère presque souverain[23]. »

[1] Bruno Dumézil, Des Gaulois aux Carolingiens (-50 av. J.-C.–888), Presses universitaires de France, Paris, 2013, p. 59 sur 232.
[2] Ibid., p. 68-72.
[3] Ibid., p. 72-73.
[4] Ibid., p. 74.
[5] Ibid., p. 84-85.
[6] Ibid., p. 85-86.
[7] Ibid., p. 92.
[8] Ibid., p. 93.
[9] Ibid., p. 92.
[10] Ibid., p. 108-109.
[11] Ibid., p. 120.
[12] Ibid., p. 134-135.
[13] Ibid., p. 135-136.
[14] Ibid., p. 136-137.
[15] Ibid., p. 138.
[16] Ibid., p. 145.
[17] Ibid., p. 156.
[18] Ibid., p. 173.
[19] Ibid., p. 178.
[20] Ibid., p. 195.
[21] Ibid., p. 199.
[22] Ibid., p. 200.
[23] Ibid., p. 201.

Carte de l'Empire carolingien en 843

Carte de l’Empire carolingien en 843 [AGRANDIR]

Pour une monographie plus étoffée sur ce thème, l’historien Bruno Dumézil a également signé Servir l’État barbare dans la Gaule franque : Du fonctionnariat antique à la noblesse médiévale (IVe-IXe siècle), Éditions Tallandier, Paris, 2013, 512 p.

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CardinalRichelieu1

Glané dans le documentaire Secrets d’histoire : Cardinal de Richelieu : le ciel peut attendre

CardinalRichelieu2

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Par Thomas Babington Macaulay (1800-1859).

Via Roman Roads Media.

Inspiré par la Bataille d’Ivry (14 mars 1590).

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Du même thème sur Le Monarchomaque :

Docu-film sur la Guerre de Vendée (1793-1796) qui s’est aussi étendue dans le Poitou, l’Anjou, le Maine et la Bretagne :

La guerre ouverte n’a pas eu lieu que dans le nord-ouest, mais aussi dans le sud-est : les armées sous les ordres des Montagnards de Paris assiégèrent la cité de Lyon du 9 août au 9 octobre 1793 (44 000 obus tirés sur la ville, 2816 morts du côté  lyonnais — 940 pendant les combats et 1876 pendant la répression jacobine) et assiégèrent la cité de Toulon du 18 septembre au 18 décembre 1793. De plus, il y eut une brève insurrection royaliste dans le Gévaudan (clic et clic).

Girondisme 1793

Révolte girondine (fédéraliste) en 1793 — les autorités de 60 départements sur 83 refusent de reconnaître le coup d’État montagnard (jacobin) du 22 juin 1793. À Caen, une armée de 4000 hommes est organisée pour marcher sur Paris.

Département d'Occitanie ayant juridiquement fait sécession en 1793 (source)

Départements d’Occitanie ayant juridiquement fait sécession (s’étant déclarés en état de guerre contre la Convention jacobine de Paris) en 1793 (source).

BilanTerreurOccitanie

Bilan de la terreur en Occitanie (source).

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Dernière mise-à-jour : 5 juin 2017.

Boissy d’Anglas saluant la tête du député Féraud (20 mai 1795), par Alexandre-Évariste Fragonard, 1831

Boissy d’Anglas saluant la tête du député Féraud (20 mai 1795), par Alexandre-Évariste Fragonard, 1831.

Rabaut St-Étienne, par Jacques-Louis David, 1791.

Rabaut St-Étienne, par Jacques-Louis David, 1791.

Alba-Lasource, dans Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, Langlois & Leclercq, 1847.

Alba-Lasource, dans Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, Langlois & Leclercq, 1847.

Buste de Boissy d’Anglas, Musée de la salle du jeu de paume, Versailles

Buste de Boissy d’Anglas, Musée de la Salle du jeu de paume, Versailles.

« Les élections ne doivent jamais avoir lieu excepté si Dieu préside au-dessus d’elles par son Saint-Esprit ! »
— Jean Calvin, 1583 (publication post-mortem)

« Le clergé n’est pas la nation ; il est le clergé. […] La noblesse n’est pas la nation, mais la partie décorée de la nation. […] Il est évident que le Tiers-État est la nation, moins la noblesse et le clergé. »
— Rabaut St-Étienne, 1789

« Il faut que Paris soit réduit à un quatre-vingt-troisième d’influence comme chacun des départements. »
— Alba-Lasource, 1793

« Enfants de Coligny, pourriez-vous être amis des rois ? Auriez-vous oublié la St-Barthélemy et les dragonnades ? »
— Tract de la Société populaire de Nîmes, été 1793

« C’est le jour de vengeance et nous l’attendons depuis plus de cent ans. »
— Jeanbon St-André, 1793

« Comme Jérusalem, Paris a tué les prophètes. »
— Jules Bonnet, 1889, au centenaire de la Révolution

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Le IIIe Reich en 1942

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Résumé de l’article Les protestants français dans l’entourage du général de Gaulle (Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français) :

L’importance des protestants français dans l’entourage du général de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale est précisée à travers l’historiographie récente et des archives inédites, notamment celles du cabinet du général de Gaulle. 5% des membres des Forces Françaises Libres (F.F.L.) sont protestants et 2.5% des Compagnons de la Libération, pour une minorité évaluée à 1.8% des Français ; ces ralliés à la cause de la France Libre appartiennent plutôt à la haute société protestante, surtout parisienne. Le parcours de vingt personnalités protestantes auprès du général de Gaulle, à Londres et à Alger surtout, démontre toute la diversité des attitudes envers le chef de la France Libre : les inconditionnels, les déçus, les ralliés et les antigaullistes.

Pour d’autres informations sur les calvinistes dans les F.F.L. et la Résistance, voir la deuxième partie de cet article :

Le protestantisme français peut-il mourir ? Jamais ! [Le Monarchomaque]

Pour mettre les choses en perspective (et mesurer le degré d’orthodoxie de ces protestants situés entre la Réformation et la Postmodernité), je propose cette allocution prononcée par l’économiste Charles Rives (1874-1955, fiche sur l’ASMP, œuvres sur Mises Institute) à l’Assemblée du Désert de 1945 dans le hameau du Mas Soubeyran (Gard, Languedoc) :

« Les vivants n’ont pas démérité les morts »  [Réforme]

Le général de Gaulle passant en revue une unité des F.F.L.

Le général de Gaulle passant en revue une unité des F.F.L.

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poster-voltaire

Référence : Xavier MARTIN, Voltaire méconnu — Aspects cachés de l’humanisme des Lumières (1750-1800), Poitiers, Éditions Dominique Martin Morin, 2007, pages 201 à 204 sur 350.

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La tolérance selon Voltaire : retour sur l’affaire Calas

Faire le tolérant ostensiblement et mépriser par-devers soi, ou entre amis sélectionnés : voilà pour Voltaire une ligne de conduite, sinon quasiment une règle de conduite. Non sans délicatesse il donna la recette à Mme du Deffand [1], et d’avoir déféré à son téléguidage elle se félicitait, écrivant à l’orfèvre [Voltaire] en matière de mépris : « Je répète sans cesse ce que vous m’avez dit dans une de vos lettres, qu’il faut mépriser les hommes et qu’il faut les tolérer ». Elle ajoutait, à la lumière de l’expérience : « [C]e qui est de singulier et d’heureux [sic], c’est qu’ils sont contents de la tolérance, et ne s’aperçoivent point du mépris, on aurait donc grand tort de n’en point user ainsi. » [2].

Remarque utile : la fameuse tolérance voltairienne est confirmée comme idéal, mais replacée en perspective. Il est à savoir qu’elle roule en tandem avec le mépris. C’était à supposer, mais on pouvait bien ne pas présumer que l’humaniste en eût tiré un principe clair. Notable occurrence, cette indiscrétion de Mme du Deffand survient en fin d’affaire Calas, un an après le Traité sur la Tolérance (1763) [de Voltaire]. Tolérance et mépris. Tolérer, mépriser : l’on songe à Voltaire disant par-derrière, de la veuve Calas, qu’elle « est une petite huguenote imbécile », dans une phrase que censure Condorcet en trop pieux éditeur de sa correspondance [3]. Et Voltaire récidive, recommandant Mme Calas à d’Alembert, en le prévenant : « C’est une huguenote imbécile » [4]. Il est donc à souhaiter « qu’elle se montre peu » pour l’efficacité du battage d’opinion [5]. Et il vaudra mieux, par compensation, « il faudra surtout que ce soit un homme intelligent qui la conduise chez [les juges] en grand deuil » [6].

De l’opportunité que cette « imbécile » ne se montre guère, le philosophe veut contribuer à la convaincre. C’est négligemment sous la signature de son secrétaire, et en arborant sa titulature de « comte de Tournay » qu’il se donne la peine de l’en persuader [7] : nous le savons « d’une autre nature que les sots » [8], donc que les petites huguenotes imbéciles. Et Calas n’était qu’un marchand d’étoffes ; Voltaire méprise les gens de métier. Tous les Calas au demeurant, dans la coulisse, sont aussi taxés d’imbécillité : « Les Calas sont, comme vous l’avez peut-être déjà ouï dire, des protestants imbéciles […] » [9]. Ils ont même été « assez imbéciles » pour se contredire et se parjurer [10], ce dont il convient d’estomper la trace, et Voltaire s’y emploie : il ment par omission lorsqu’il relate l’affaire, il le fait même fort benoîtement dans le chapitre premier de son Traité de la Tolérance. Il le faut bien pour compenser la maladresse de cette nichée de « protestants imbéciles », dont la mésaventure est surtout, à ses yeux, le combustible d’une campagne d’opinion. Le mensonge actif y pourvoit aussi, puisqu’il convient en aparté, cinq ans plus tard : « Les juges des Calas ont été trompés par de faux indices », moyennant quoi « le meurtre des Calas est une action très pardonnable » [11]. La vérité oblige à dire qu’il en a toujours été convaincu. « J’ai toujours été convaincu qu’il y avait dans l’affaire des Calas de quoi excuser les juges » [12], ces juges que pourtant, obsessionnellement, il ne cessait d’appeler « assassins en robe noire ». Les spécialistes de Voltaire, et notamment de l’affaire Calas, entretiennent sur ces points du dossier un silence oppressant.

[…]

Très peu avant de s’engager dans les voies glorieuses de l’affaire Calas, Voltaire se moquant du pasteur Rochette qui encourait la mort et allait la subir, conseillait désinvolte au duc de Richelieu de le laisser condamner pour obtenir sa grâce et par là même se faire « l’idole de ces faquins de huguenots », en ajoutant avec cynisme : « Il est toujours bon d’avoir pour soi tout un parti » [13]. Après son plein succès dans l’affaire Calas, l’homme de Ferney fait cette confidence au même Richelieu : « Je conviens de tout ce que vous me dites sur ces plats huguenots et sur leurs impertinentes assemblées. Savez-vous bien qu’ils m’aiment à la folie et que si j’étais parmi eux j’en ferais ce que je voudrais ? » [14] Les méprisés voient la tolérance et non le mépris ; on aurait tort effectivement de se gêner puisque ça marche.

Dans tout cela l’émouvante effusion d’humanisme est donc à relativiser. Elle rétrécit jusqu’à l’infime lorsqu’on mesure mieux, en de tels dossiers, la part du mépris volontiers cynique, et celle de l’utilitarisme idéologique. Peu d’années après, le patriarche refuse de s’engager pour la mémoire et la famille d’un malheureux Martin, roué par erreur certaine. Ce n’est qu’un catholique, au patronyme somme toute assez banal. Un « petit catholique » ? En tout cas « imbécile », au moins par hypothèse. Voltaire décrète, à son sujet : « Je ne peux pas être le don Quichotte de tous les roués et de tous les pendus » [15]. Il forme l’hypothèse, ici libératoire : « Il se peut que Martin fût un imbécile qui ne sut pas se défendre » [16] ; bref, une sorte de Calas, mais non protestant. Il n’y aura pas d’affaire Martin.

Notes

[1] Lettre de Voltaire à Mme du Deffand, 11 octobre 1763.
[2] Lettre de Mme du Deffand à Voltaire, 14 mars 1764. Semblable allusion de la même au même le 14 janvier 1764, quant à la perte du bon goût : « Que faire à cela ? prendre patience, et comme vous le dites, mépriser les hommes et les tolérer. »
[3] Lettre de Voltaire aux d’Argental, 14 septembre 1762.
[4] Lettre de Voltaire à d’Alembert, 28 novembre 1762.
[5] Lettre de Voltaire à Debrus, vers le 7 août 1762.
[6] Ibidem.
[7] Lettre de Voltaire à Mme Calas, 14 septembre 1762 ; signé « Wagnière, secrétaire de M. de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, comte de Tournay ».
[8] Ibidem.
[9] Lettre de Voltaire à d’Argence, 21 août 1762 ; « […] des protestants imbéciles, que des catholiques un peu fanatiques ont fait rouer à Toulouse ».
[10] Lettre de Voltaire à de Lacroix, 4 septembre 1769.
[11] Lettre de Voltaire à Hénault, 14 mars 1768. La condamnation de Callas est « très pardonnable » par rapport à « l’assassinat juridique » de Servet par Calvin [sic], lequel Calvin était « le plus malhonnête fanatique qui fût en Europe ». « Il n’y avait pas dans le parti opposé [donc côté catholique] un homme plus haïssable que lui [Calvin] ».
[12] Lettre de Voltaire à de Lacroix, 4 septembre 1770.
[13] Lettre de Voltaire à Richelieu, 27 novembre 1761.
[14] Lettre de Voltaire à Richelieu, 28 octobre 1766.
[15] Lettre de Voltaire à d’Argental, 30 août 1769.
[16] Lettre de Voltaire à Dompierre d’Hornoy, 20 décembre 1769.

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« Écrasez l’Infâme »

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La célèbre formule conclut les lettres de Voltaire au fidèle Damilaville (1723-1768) à l’époque de l’affaire Calas. Pour le philosophe, « l’Infâme », désigne aussi bien les calvinistes que les catholiques : n’a-t-il pas été en butte aux tracasseries du Consistoire de Genève à propos des représentations théâtrales des Délices ? Et le sort du pasteur Rochette, pendu à Toulouse en février 1762, ne l’a pas particulièrement ému.
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