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Posts Tagged ‘Jean Calvin’

Dispositions juridiques pertinentes de la Bible :

« Celui qui offre des sacrifices à d’autres dieux qu’à l’Éternel seul sera voué à l’extermination. » (Exode 22:20)

« Tu parleras aux enfants d’Israël, et tu diras : Quiconque maudira son Dieu portera la peine de son péché. Celui qui blasphémera le nom de l’Éternel sera puni de mort : toute l’assemblée le lapidera. Qu’il soit étranger ou indigène, il mourra, pour avoir blasphémé le nom de Dieu. » (Lévitique 24:15-16)

Voici le texte de la sentence de Michel Servet par le Conseil de la République de Genève. Voici également des défenses théologiques de cette sentence écrites par Heinrich Bullinger (réformateur de la Suisse alémanique), par Théodore de Bèze (réformateur de la Suisse romande) et par John Knox (réformateur de l’Écosse).

Complément glané sur Évangile 21 :

En 1553, Michel Servet avait été condamné pour hérésie en France suite à la publication de son livre niant l’existence de la Trinité. Mais avant sa condamnation, il s’est échappé de prison et a cherché refuge à Genève. Vraisemblablement, devant l’hostilité de cette ville à l’encontre de Calvin, Servet pensait qu’il y trouverait un accueil favorable. Espoir mal fondé puisqu’il a été arrêté. Les autorités de Genève lui ont proposé, soit d’être extradé en France soit de comparaître devant un tribunal genevois. Servet a choisi de rester à Genève. Lors du procès, les autorités genevoises ont consulté celles de Berne, de Zurich et de Schaffhouse qui à l’unanimité ont demandé à ce que l’hérétique soit exécuté. La méthode choisie était le bûcher ! Calvin est intervenu en demandant une exécution plus humaine, plus rapide par guillotine mais le conseil genevois a refusé et le 26 octobre Servet a été exécuté. Il faut souligner que Calvin n’était même pas citoyen de Genève et, à l’encontre d’une perception erronée qui persiste, il ne dirigeait pas les autorités civiles de cette ville.

D’ailleurs, quelques années auparavant, en septembre 1548 le conseil avait décrété que les pasteurs pouvaient exhorter le peuple mais n’avaient pas le droit d’excommunier.

Il faut dire qu’à l’époque l’exécution des hérétiques se faisait partout en Europe parfois en masse ! Cependant, pendant la vie de Calvin, Servet est le seul hérétique condamné à mort à Genève ! Certes, il est possible de contester la position de Calvin mais il faut tout de même relever que des reproches similaires pourraient être adressés à Thomas d’Aquin et à bien d’autres. Ne peut-on pas conclure que l’enseignement de Calvin sur l’œuvre souveraine de Dieu dans la conversion et la justification par la foi seule a suscité une telle hostilité que tous les prétextes pour l’accabler et le discréditer étaient bons ? Ne se trouve-t-il pas dans la même situation que l’apôtre Paul des siècles avant ?

 

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Complément : Les Pères de l’Église étaient-ils en faveur du système papal ?

Peres de l'Eglise

Extrait de l’Épître au Roy (François Ier) du réformateur picard Jean Calvin dans son Institution de la religion chrétienne, Éditions Excelsis, Charols (Rhône-Alpes), 2009, {Bâle, 1536}, p. XXXV-XXXVIII.

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C’est à tort qu’ils [les ennemis de la Réformation] invoquent les Pères anciens, c’est-à-dire les écrivains de l’Église primitive, comme s’ils soutenaient leur impiété. S’il fallait invoquer leur autorité pour trancher entre nous [entre les ennemis et les partisans de la Réformation], la meilleure partie du combat serait en notre faveur [en celle des partisans de la Réformation].

Ces Pères anciens ont écrit avec sagesse des choses excellentes, mais il leur est aussi arrivé, en plusieurs endroits, de se tromper et d’errer, ce qui est humain. Nos détracteurs, selon la droiture d’esprit, de jugement et de volonté qui est la leur, adorent seulement les erreurs et les fautes des Pères de l’Église, tandis que les choses qui ont été bien dites par eux, ou ils ne les voient pas, ou ils les dissimulent, ou ils les pervertissent, comme si leur seul souci était de recueillir de la fiente dans de l’or. Et, ensuite, ils nous poursuivent bruyamment comme si nous méprisions les Pères de l’Église et étions leurs ennemis. Il s’en faut de beaucoup que nous les méprisions car, si c’était l’objet de notre présent propos, il me serait facile d’appuyer sur leurs témoignages la plus grande part de ce que nous affirmons aujourd’hui. Nous lisons les écrits des Pères de l’Église et les jugeons en nous souvenant de ce que dit Saint Paul : toutes choses sont à nous pour nous servir, non pour dominer sur nous; « et vous êtes à Christ » auquel il faut obéir toujours et entièrement (1 Corinthiens 3.21-22). Ceux qui n’observent point cela ne peuvent rien avoir de certain en matière de foi, puisque les saints Pères en question ont ignoré beaucoup de choses, sont très différents les uns des autres, et même, parfois, se contredisent.

Salomon, nous disent-ils, ne nous commande point sans raison de « ne pas déplacer la borne ancienne que tes pères ont posée » (Proverbes 22.28)(21).

Mais il n’est pas question d’observer une même règle pour le bornage des champs et pour l’obéissance de la foi, qui doit être précise au point de nous faire oublier notre peuple et la maison de notre père (Psaumes 45.11). Davantage, puisque nos détracteurs aiment beaucoup les allégories, pourquoi ne prennent-ils pas pour Pères les apôtres eux-mêmes, dont il n’est pas permis d’arracher les bornes, plutôt que tout autre? C’est ainsi que l’a interprété Saint Jérôme, dont ils ont rappelé les paroles dans leurs canons(22). Et s’ils veulent que les limites des Pères soient observées, pourquoi eux-mêmes, quand cela leur fait plaisir, les franchissent-ils si audacieusement?

Un de ceux qui étaient au nombre des Pères a dit que comme Dieu ne buvait ni ne mangeait, il n’avait, par conséquent, que faire de plats ou de calices(23).

Un autre (Saint Ambroise), que les sacrements des chrétiens ne requièrent ni or ni argent et ne plaisent pas à Dieu s’ils sont en or(24). Ils dépassent donc les limites (fixées par les Pères de l’Église) quand, dans leurs cérémonies, ils apprécient tant l’or, l’argent, le marbre, l’ivoire, les pierres précieuses et les soies, et pensent que Dieu ne peut être dignement honoré que si ces choses sont présentes en abondance.

Un autre Père a affirmé pouvoir manger librement de la viande pendant le carême, tandis que les autres s’en abstenaient : puisqu’il était chrétien(25). Nos détracteurs franchissent donc les limites quand ils excommunient une personne qui aura consommé de la viande durant le carême.

Un de ceux qui étaient au nombre des Pères de l’Église a dit(26) qu’un moine qui ne laboure point de ses mains doit être considéré comme un brigand. Un autre (Saint Augustin) a affirmé qu’il n’est pas permis aux moines de vivre du bien d’autrui, même s’ils se consacrent avec assiduité à la contemplation, la prière et l’étude(27). Ils ont aussi passé la limite, quand ils ont mis les ventres oisifs des moines en des bordels – c’est-à-dire leurs cloîtres – pour être gavés de la substance d’autrui.

Il était également Père celui qui a dit que voir, dans les temples des chrétiens, une image ou de Christ ou de quelque saint était une horrible abomination(28).

Cela n’a pas été dit seulement par un homme particulier, mais a aussi été décidé par un concile ancien (Concile d’Elvire)(29) : que ce qu’on adore ne soit ni une peinture ni un portrait. Il s’en faut de beaucoup qu’ils respectent ces limites, lorsqu’ils ne laissent pas le moindre petit coin vide de simulacres dans leurs églises.

Un autre Père de l’Église (Saint Ambroise) a conseillé de laisser reposer les morts après avoir effectué leur sépulture(30). Nos détracteurs débordent les limites lorsqu’ils requièrent qu’on se préoccupe constamment des défunts.

C’est aussi un Père (pape saint Gélase Ier), qui a dit que la substance et la nature du pain et du vin demeurent dans le sacrement de la cène, comme la nature humaine demeure conjointe à son essence divine en notre Seigneur Jésus-Christ(31). Ils ne tiennent pas compte de cette limite lorsqu’ils font croire qu’immédiatement après que les paroles sacramentelles ont été récitées, la substance du pain et du vin est anéantie. Il était également au nombre des Pères de l’Église (Saint Chrysostome) celui qui a nié que, dans le sacrement de la cène, le corps de Christ était enfermé dans le pain, mais que c’était seulement le signe de son corps; il parle ainsi de façon littérale(32). Nos détracteurs passent donc la limite en disant que le corps de Christ est contenu là et qu’ils le font adorer de façon charnelle, comme s’il y était localement(33). Ils étaient également des Pères de l’Église ceux dont l’un a ordonné que soient entièrement rejetées de la participation à la cène les personnes qui, prenant l’une des espèces, s’abstenaient de la seconde(34). Un autre (Saint Cyprien) maintient qu’il ne faut pas priver le peuple chrétien du sang de son Seigneur, pour lequel il doit être prêt à répandre son sang(35). Ils ont ôté ces limites quand, commandant rigoureusement la même chose, l’un punissait ceux qui y contrevenaient par l’excommunication, l’autre par une forte réprobation(36).

Il était aussi au nombre des Pères de l’Église, celui (Saint Augustin) qui affirme qu’il est illégitime de déclarer quelque chose d’obscur sur un point ou sur un autre, sans témoignages clairs et évidents de l’Écriture(37). Nos détracteurs ont bien oublié cela en élaborant des constitutions, des canons et des décisions doctrinales, sans une seule parole de Dieu.

C’est un des Pères de l’Église qui a reproché à Montan(38) d’avoir été le premier, entre autres hérésies, à avoir imposé le jeûne(39). Ils ont aussi franchi les limites en ordonnant, de façon stricte, de jeûner(40).

C’est un Père qui a soutenu que le mariage ne devait pas être interdit aux ministres de l’Église, et qui a déclaré que la compagnie d’une femme légitime était l’équivalent de l’état de chasteté(41) ; et ceux qui étaient d’accord avec lui étaient des Pères de l’Église(42). Ils ont franchi la limite, quand le célibat a été ordonné à leurs prêtres.

Celui qui a écrit qu’on doit écouter Christ seul, dont le Père céleste a dit : Écoutez-le; et n’ayez pas égard à ce qu’auront fait ou dit les autres avant nous, mais suivez seulement ce qu’aura commandé Christ, qui est le premier de tous(43), celui-là, dis-je, était un des plus anciens Pères de l’Église (Saint Cyprien). Nos détracteurs ne se sont pas maintenus dans ces limites et n’ont pas permis que les autres s’y maintiennent, lorsqu’ils ont institué au-dessus d’eux, comme des autres, des maîtres nouveaux en dehors de Christ. C’est un Père (Saint Augustin) qui a maintenu que l’Église ne doit pas se préférer à Christ, puisque lui juge toujours droitement, mais que les juges ecclésiastiques, étant des hommes, peuvent souvent se tromper(44). Ils rompent bien une telle limite en estimant que l’autorité de l’Écriture dépend du bon plaisir de l’Église(45).

Tous les Pères de l’Église, avec la même force, ont eu en abomination et se sont accordés pour détester que la sainte Parole de Dieu soit contaminée par des subtilités sophistiques et soit l’objet de combats et de discussions philosophiques(46). Mais s’en préoccupent-ils lorsqu’ils ne font pas autre chose, durant toute leur vie, que d’ensevelir et d’obscurcir la simplicité de l’Écriture au cours de débats infinis et en posant des questions plus que sophistiques? La situation est telle que si les Pères de l’Église revenaient maintenant et entendaient de tels combats, que nos détracteurs appellent « théologie spéculative », ils ne pourraient pas admettre que cela puisse être de Dieu.

Mais j’aurais trop à dire si je voulais exposer avec quelle insouciance ils rejettent le joug des Pères de l’Église, dont ils disent vouloir être les obéissants disciples. Il me faudrait y passer des mois et des années. Et pourtant, leur impudence est telle qu’ils osent nous reprocher de ne pas respecter les limites anciennes (des Pères de l’Église).

21. Jean Cochlée, De libero arbitrio hominis, I, B 4b; Jean Eck, Enchiridion, 1, B 2 a.
22. Gratien, Décret, II, C.24 q.3 c.33; Saint Jérôme, Commentaire sur Osée, II, sur Osée 5.10.
23. Acace, évêque d’Amide, citation par Cassiodore, Histoire tripartite, XI, 16.
24. Saint Ambroise, Sur les devoirs des ministres sacrés, II, XXVIII.
25. Spyridon, évêque de Trimythonte (Chypre), citation par Cassiodore, Histoire tripartite, I, 10.
26. Ibid., VIII, 1; allusion probable à Sérapion, supérieur d’un monastère près d’Arsinoé en Égypte.
27. Saint Augustin, Du travail des moines, XVII.
28. Lettre d’Épiphane de Salamine à Jean de Jérusalem, traduite par Saint Jérôme, Lettres, LI, 9.
29. Concile d’Elvire (306), canon 3.
30. Saint Ambroise, Sur Abraham, I, IX, 80.
31. Saint Gélase Ier, Contre Eutychès et Nestorius sur les deux natures du Christ, III, 14.
32. Pseudo-Chrysostome, Opus imperfectum in Matthaeum, homélie XI.
33. Il s’agit de la transsubstantiation; IVe Concile du Latran (1215), canon 1.
34. Gratien, Décret, III (De consecratione), D.2 c.12 (de Gélase).
35. Saint Cyprien, Sur les apostats, XXII, XXV; Correspondance, lettre LVII, 2.
36. Concile de Constance (1415), session 13, Définition de la communion sous chaque espèce; Martin V, bulle In eminentis.
37. Saint Augustin, Du mérite et de la rémission des péchés et du baptême des petits enfants, II, XXXVI, 58.
38. Le montanisme, mouvement chrétien hétérodoxe du IIe siècle, fondé par le prophète Montan en Phrygie, région de la Turquie actuelle, apparaît au moment où l’Église s’organise. Ces chrétiens rejetaient le clergé et fondaient leur croyance sur la promesse du Paraclet et son action continue.
39. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, XVIII, 2.
40.Gratien, Décret, III (De consecratione), D.3 c.3 sqq.
41. Paphnuce cité par Cassiodore, Histoire tripartite, II, 14.
42. Gratien, Décret, I, D.28 c.15.
43. Saint Cyprien, Correspondance, lettre LXIII, 14.
44. Saint Augustin, Réponse à Cresconius, grammairien et donatiste, II, XXI.
45. Jean Eck, Enchiridion, 1, A 6 b; Alphonse de Castro, Adversus omnes haereses, I, 2, fo 5 D.
46. Tertullien, Traité de la prescription contre les hérétiques, VII; Saint Augustin, La doctrine chrétienne, II, XXXI, 48.

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Plusieurs intervenants des milieux académiques ont esquissé la doctrine sociale du réformateur protestant Jean Calvin, en mettant en lumière son innovation intellectuelle sur le prêt à intérêt ainsi qu’en soulignant les efforts de ce réformateur pour l’établissement d’une économie concourant à l’harmonie et la prospérité de la cité. En langue française, l’opus magnum sur la question est l’ouvrage La pensée économique et sociale de Calvin, publié par André Biéler en 1961 et réédité en 2008. Ce livre, dont je viens de terminer la lecture, est un étalage d’érudition imposant, qui cite très abondamment l’intimidante production écrite (et orale) du théologien de Genève sur mille et un points précis relatifs — directement ou indirectement — aux enjeux économiques. Afin de contribuer à la diffusion de la réflexion sociale de cet éminent juriste et héraut de la foi chrétienne, j’ai sélectionné, classé et retranscrit les passages que j’ai estimé les plus pertinents et percutants.

Une version téléchargeable & imprimable de ces extraits est accessible ici.

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« Dès le début de la Réforme, l’Église [réformée] a une claire conscience de la situation morale et matérielle dans laquelle se trouve la population de Genève ; elle prend les mesures qui s’imposent pour lui venir immédiatement en aide. Certes, les efforts des réformateurs tendent au premier chef au redressement spirituel et moral de la nation. Mais parallèlement à cette œuvre de base, ils mènent sur le plan social une lutte qui est le prolongement nécessaire de la première et qui caractérise tout renouveau chrétien authentique. […] Il y a [un parallélisme étroit] dans l’histoire de la Réforme entre les mouvements de rénovation sociale et les courants de régénération religieuse. » (Biéler, p. 152.)

« L’intervention de la Réforme – caractérisée notamment par les interventions des pasteurs – s’est généralement opérée pour la sauvegarde des intérêts des éléments les plus faibles, économiquement parlant, de la population. » (Biéler, p. 166.)

Théologie calviniste du travail

« Il est donc contraire à l’enseignement biblique de séparer les œuvres de la foi, de même qu’il n’est pas licite […] de dissocier la vie spirituelle de la vie matérielle, car la foi trouve son expression immédiate dans l’usage que l’homme fait de l’argent. » (Biéler, p. 218.)

« Prenant le contre-pied d’Érasme, Calvin rappelle l’enseignement biblique, qui associe intimement le corps, la vie matérielle et physique, à la vie spirituelle. La totalité de l’existence humaine est façonnée et conduite par Dieu. [… notre nourriture doit] “Nous amener à l’espérance des biens célestes par le goût que nous avons des biens terriens”. » (Biéler, p. 307 ; dont Calvin, Commentaire sur le Nouveau Testament, 1561.)

Les fruits du travail sont une bénédiction

« Les biens matériels, en tant qu’ils sont le véhicule et le signe de la grâce générale de Dieu […] par eux, Dieu entend conduire les hommes à Lui. Ils sont une figure du royaume céleste, auquel Dieu appel et conduit l’humanité. […] Calvin précise que les biens terrestres, généralement, nous détournent de la vie spirituelle, alors qu’ils sont justement destinés à nous y ramener ! […] Si Dieu, en effet, promet à son peuple les riches bénédictions de la terre, ce n’est pas pour qu’il s’arrête à ces signes, mais bien pour que, par eux, il accède aux réalités spirituelles. » (Biéler, p. 308-309.)

« Aujourd’hui, Dieu nous déclare aussi, mais en plus petite mesure, sa faveur par des biens matériels. […] À bon droit le Prophète donc admoneste les fidèles [afin] qu’ils reçoivent déjà quelque fruit de leur intégrité, quand Dieu leur administre leur nourriture, les bénit en leurs femmes et lignées, et s’abaisse jusque-là, de prendre le soin de leur vie ; mais il loue la grâce présente de Dieu à cette intention, de les faire courir plus allègrement à leur héritage éternel. » (Calvin, Commentaire sur le Livre des Psaumes, 1557 ; Biéler, p. 309.)

Nulle corrélation entre richesse matérielle et bénédiction spirituelle

« Les biens matériels, s’ils ont une valeur spirituelle éducative, et s’ils figurent, ici-bas, la grâce de Dieu, ne sont jamais liés à celle-ci. Quand Dieu le juge bon, il peut, au contraire, les retirer pour mieux laisser apparaître la réalité invisible de la grâce. Il n’y a jamais, dans la Bible, d’équivalence entre la richesse et la bénédiction. La première n’est que figurative de la seconde, mais la seconde peut très bien subsister en l’absence de la première. » (Biéler, p. 311.)

Pas de correspondance entre richesses et mérites de l’homme

« Si la richesse n’est pas le corollaire nécessaire de la grâce de Dieu, si elle n’accompagne pas obligatoirement sa bénédiction, elle ne doit pas davantage être tenue pour une récompense couronnant les vertus de ceux qui la reçoivent ou la possèdent. La Bible, et la théologie réformée, dénoncent la tendance superstitieuse, innée à l’homme, de voir dans les malheurs et dans la pauvreté quelque punition du sort (ou de Dieu), et dans la prospérité une sanction des mérites personnels. “C’est un vice qui est trop commun, [c’est] que la plupart des hommes estiment comme damnés et réprouvés ceux qui sont oppressés d’afflictions. Car tout ainsi que le commun des hommes estimant la faveur de Dieu par une félicité caduque et transitoire, applaudit aux riches […] ; aussi au contraire il agace témérairement les souffreteux, et par un jugement téméraire imagine que Dieu les hait, parce qu’il ne les épargne pas si délicatement […] or cette perversité de juger ainsi à rebours, et prendre les choses en mauvaise part, est un vice qui a régné au monde de tout temps.” » (Biéler, p. 311 ; dont Calvin, Commentaire sur le Livre des Psaumes, 1557.)

Dieu bénit le travail et récuse l’oisiveté

« Aussitôt que Dieu nous éclaire en nous appelant, il nous faut mettre immédiatement en besogne, afin que l’occasion et opportunité de nous écoule. […] Vu qu’il est écrit : tu est bienheureux, mangeant le labeur de tes mains [Psaume 128:3] ; item, la bénédiction du Seigneur est sur les mains de celui qui travaille [Proverbes 10:4], il est certain que la paresse et oisiveté est maudite de Dieu. Davantage nous savons que l’homme est créé pour qu’il fasse quelque chose. […] Il est donc raisonnable que ceux qui se veulent exempter de la loi et règle commune soient aussi privés de nourriture, qui est le salaire du labeur. […] Saint Paul taxe de fainéants et inutiles qui vivent de la sueur d’autrui et cependant n’apportent aucun moyen en commun pour aider le genre humain. » (Calvin, Commentaire sur le Nouveau Testament, 1561 ; Biéler, p. 407-408.)

Organiser la bienfaisance à Genève : un régime mixte de collaboration Église-État

Dans la Genève du milieu du XVIe siècle, « l’Église et l’État sont solidairement responsables des personnes dans l’incapacité de subvenir à leur entretien ou aux soins de leur santé. » (Biéler, p. 152.)

« À Genève, en 1535, on fonde l’Hôpital général, destiné à porter assistance aux malades, aux pauvres, aux orphelins et aux vieillards. […] Puisque la communauté assure l’entretient de tous ceux qui sont frappés d’incapacité sociale […] on ne doit voir dans la cité aucun vagabond, aucun mendiant, aucun oisif. […] Il est intéressant, et important, de remarquer que l’organe d’entraide est un organe mixte dépendant à la fois de l’Église et de l’État. Ses ressources proviennent aussi bien de la générosité des fidèles que de la caisse de l’État ; c’est l’État qui exerce un contrôle civil sur les biens de l’institution, mais les hommes qui sont affectés à ce travail exercent un véritable ministère ecclésiastique [diaconat]. “Que l’élection, tant des procureurs que des hospitaliers, se fasse comme des anciens au Consistoire ; et en les élisant, qu’on suive la règle que baille [donne] saint Paul aux diacres” [dixit Calvin]. L’entraide est conçue au contraire par Calvin et la Réforme comme une fonction collective de l’église et de la communauté civile. La collectivité calviniste peut donc se permettre d’interdire la mendicité et de la condamner ; car elle prévoit tous les organes nécessaires pour venir en aide aux véritables nécessiteux ; ceux-ci n’ont plus aucune raison de recourir à la mendicité. C’est pourquoi les ordonnances calvinistes prévoient le secours à donner non seulement aux malades de la république mais aussi aux vieillards et aux infirmes, non seulement à ses ressortissants mais aussi aux étrangers de passage, non seulement aux nécessiteux regroupés dans ses hospices et mais encore aux pauvres disséminés dans ces quartiers et qu’il faut secourir à domicile. » (Biéler, p. 153-155.)

« En 1543 déjà, on ordonne aux dizeniers [responsables de quartiers mis en place sur le modèle de l’Ancien Testament] de faire toutes les semaines une collecte pour “aider aux pauvres”.  Calvin lui-même, dit-on, gravit trois à trois les escaliers tournants des immeubles de la cité pour récolter l’aumône des Genevois. » (Biéler, p. 160.)

Réinsertion professionnelle des déshérités

« Il importe aussi de fournir aux nécessiteux les moyens de sortir par eux-mêmes de leur condition. Aussi la Réforme calviniste veille-t-elle à ce que les personnes économiquement faibles et les malades dont l’Hôpital général a la charge bénéficient des mêmes conditions d’éducation que les autres. Un maître est chargé de l’instruction des enfants dans cet établissement. Bien plus, il faut que les pauvres, les informes et les invalides soient rééduqués professionnellement. Chaque dimanche ils seront examinés et l’on devra voir “lesquels sont propres à mettre dehors à métier ou service, et lesquels non”. Il faudra s’enquérir “selon la qualité des enfants des métiers les plus propres pour ceux-ci et voir où l’on les pourra loger” [dixit une ordonnance du 12 mai 1553]. » (Biéler, p. 156.)

« L’action sociale réformée ne se limite pas à l’assistance. Elle envisage l’homme dans sa totalité, être spirituel et matériel. […] Dès le 29 décembre 1554, Calvin intervient auprès du Petit Conseil pour que celui-ci développe l’industrie du tissage afin de contribuer à la richesse et au bien-être de la population. […] Les efforts des réformateurs ont beaucoup de succès […] Il faut tenir compte de ce souci de Calvin pour la prospérité du peuple, lorsqu’on veut expliquer la faveur toujours plus grande avec laquelle les Genevois apprécient son œuvre. » (Biéler, p. 156-157.)

« L’une des plus anciennes industries genevoises semble être celle de la draperie ; elle fut en tout cas l’une des plus lucratives à Genève […] C’est probablement pour cela que Calvin […] fera travailler dans cette branche les pauvres de l’hôpital. » (Biéler, p. 148.)

Pour une solidarité volontaire et consensuelle

« Quand tous s’étaient appliqués à recueillir, chacun prenait du monceau commun la manne qui lui était ordonnée. Ainsi selon que chacun était plus agile, il soulageait son prochain, lequel était plus tardif, et ce sans faire aucun dommage. […] Tant donc que la manne était un manger différent d’avec celui dont nous usons […] ce n’est pas merveille si Dieu a voulu que chacun en prît également sa portion ; […] Ce serait grande absurdité de vouloir mettre une pareille loi au vivre ordinaire, que nous lisons ici de la manne. Ce que saint Paul a prudemment distingué, ne mettant point égalité en usage mêlée et confuse des biens, mais à ce que les riches subviennent allègrement et de leur bon gré à la disette de leurs frères, non point par contrainte ou avec tristesse et regret. Parlant ainsi, il [Paul] remontre que tous les biens dont nous avons-nous découlent, comme la manne, de la pure libéralité de Dieu ; toutefois pour ce que chacun possède ce qui lui est propre, qu’il n’y a pas aujourd’hui une telle loi à mettre tous les biens en commun. » (Calvin, Commentaires sur les cinq livres de Moïse, 1564 ; Biéler, p. 336.)

« Voilà aussi à quelle condition Dieu met le bien en la main des riches : c’est afin qu’ils aient occasion et faculté aussi de subvenir à leurs prochains qui sont indigents. […] Bien qu’il n’y ait point ici une taxe, ou quelque impôt, tant y a qu’un chacun doit penser que c’est à cette condition que Dieu lui a donné et blé et vin : qu’il en élargisse à ceux qui en ont faute et disette. » (Calvin, sermon 141 sur le Deutéronome ; Biéler, p. 323.)

Maintient de la propriété privée, pas de communisme

« Ces enragés viennent ainsi à renverser tout ordre, voulant ôter toute distinction de biens, faisant de tout le monde comme d’une forêt de brigands, où sans compter ni sans payer chacun prend comme sien ce qu’il pourra avoir. Or il y a tant de témoignages de l’Écriture, pour réprouver cette vilaine confusion, que si [je] les voulais tous réciter, il n’y aurait nulle fin. Contentons-nous que notre Seigneur ne nous commande point de quitter tout […] mais nous exhorte seulement à en bien user. […] Ce serait chose superflue d’alléguer ici beaucoup de témoignages à ce propos, vu que toute l’Écriture en est si pleine que nul ne peut les ignorer. » (Calvin, Contre la secte phantastique et furieuse des libertins, 1545 ; Biéler, p. 380.)

Contre l’accaparement des terres et le cercle vicieux des dettes

« Pour bien comprendre les limites que la révélation biblique fixe à la propriété, dont elle fait un bien à la fois sacré (puisqu’il est confié par Dieu) et relatif (l’homme ne peut en faire ce qu’il veut, puisqu’il n’en est jamais le propriétaire absolu), il faut étudier la signification de l’institution, en Israël, de l’année sabbatique et du jubilé. Les coutumes qui y étaient attachées étaient destinées à faire comprendre aux Israélites aussi bien l’origine divine de leur propriété que sa fin : le service du prochain […] La redistribution périodique des terres [chaque cinquante ans, cf. Lévitique 25] et la libération des créances [chaque sept ans, cf. Deutéronome 15] devait permettre d’entretenir entre tous un “état moyen” de richesse et empêcher que la propriété ne devienne, par l’accaparement des riches, une source d’oppression sociale. […] “La terre de Canaan leur était un héritage commun, ils devaient nourrir fraternité mutuelle, tout ainsi qu’ils eussent été d’une même famille. Et pour ce que Dieu les avait affranchis afin qu’ils fussent libres à jamais, cette façon a été très bonne pour nourrir entre eux un état moyen, d’empêcher que peu de gens n’attirassent tout à eux pour opprimer la multitude. […] Dieu a bridé toute puissance excessive par cette loi. ” » (Biéler, p. 381 ; dont Calvin, Commentaires sur les cinq livres de Moïse, 1564.)

Lutte contre l’endettement forcé et démesuré

« Nous voyons les marchands s’enrichir durant les guerres, par ce qu’ils attrapent de tous côtés. Car ceux qui vont à la guerre sont contraints par la force de s’endetter à eux ; les pauvres paysans, aussi et les artisans pour payer les tailles et tributs ; et puis pour vivoter cependant [ils] sont forcés de trouver argent à quelque prix et condition que ce soit. Cependant les riches [usuriers] s’adonnent là à toute dissolution. » (Calvin cité par Biéler ; par inadvertance, j’ai omis de noter le numéro de page.)

Interdiction du gaspillage et de la dilapidation

« Bien avant qu’apparaissent les lois somptuaires, voit-on déjà se manifester l’indignation de Calvin contre les dépenses superflues, non pas tant à cause du luxe en soi qu’en raison de sa signification irrespectueuse et provocante à l’égard des pauvres. Calvin ne supporte pas d’ailleurs que les biens affectés aux secours sociaux soient mal utilisés ou gaspillés. Les utiliser mal à propos, c’est encore faire injure aux pauvres. […] En maintes occasions, le réformateur s’inquiète du sort des indigents hospitalisés, proteste contre l’insuffisance des soins qui leurs sont prodigués et s’indigne de la scandaleuse incapacité de certains hospitaliers dont la mauvaise gestion fait subir aux malheureux d’injustes préjudices. Après l’une de ces requêtes, l’hospitalier reconnu incompétent est destitué le jour même. » (Biéler, p. 159.)

« En considération d’une pénurie de vivres, de la pauvreté d’une partie de la population et l’avarice d’une autre, on prend immédiatement des mesures d’ordre économique contre l’accaparement et la spéculation pour mettre les produits d’alimentation de base à la portée de toutes les bourses. » (Biéler, p. 153.)

« Vrai est que le magistrat pourra ordonner des lois contre les dépenses superflues, pour lesquelles il réprimera sans différence les excès et superfluités. » (Calvin, Commentaire sur le Nouveau Testament, 1561 ; Biéler, p. 384.)

Défense du droit d’association des travailleurs

« Les conducteurs spirituels de la cité s’inquiètent des troubles sociaux qui surgissent à Genève, comme ailleurs, dans l’imprimerie notamment. Contre les mesures autoritaires et unilatérales de l’État qui enlève aux ouvriers leurs droits essentiels, les pasteurs proposent une organisation paritaire des métiers. Sur leur initiative, en 1559, le Conseil, d’entente avec les représentants de la profession, prend des mesures pour réglementer l’imprimerie, qui forme la première corporation ou jurande de Genève, dont les ordonnances terminées en 1560 seront maintenues à peu près sans changement pendant deux siècles. Grâce à cette intervention des pasteurs et à la pondération des intéressés dont les règles sont empreintes d’humanité et de juste charité, Genève évite les grèves qui troublent Lyon et Paris à la même époque. Elle en tire d’ailleurs un plus grand profit car ses presses redoublent d’activité en produisant ce que la concurrence française n’est plus à même de fournir. » (Biéler, p. 164.)

Les employeurs ne doivent pas abuser leurs subalternes

« Il y en a qui seraient contents au bout de trois jours d’avoir tué une pauvre personne, quand elle sera à leur service, ce leur est tout moyennant qu’ils en aient du profit. Or au contraire Dieu nous déclare qu’il nous faut traiter en telle humanité ceux qui labourent pour nous, qu’ils ne soient point grevés outre mesure, mais qu’ils puissent continuer et qu’ils aient occasion de rendre grâces à Dieu en leur travail. Car il n’y a nul doute que Dieu n’ait ici voulu corriger la cruauté qui est aux riches, lesquels emploient à leur service les pauvres gens, et cependant ne les récompensent pas de leur labeur. » (Calvin, sermon 142 sur le Deutéronome ; Biéler, p. 411-412.)

Le salaire des employés doit-il être ajusté à la prospérité de l’employeur ?

« Nous devons considérer toujours le profit qui nous vient de ceux qui nous ont servi […] saint Paul veut qu’il y ait une correspondance […] Un maître aura un serviteur […] s’il dit : ‘‘je le nourris et je lui paye son salaire’’ ; voire, il faut regarder quelle est sa portée et le service que nous en pouvons recevoir. » (Calvin, sermons 96 et 95 sur le Deutéronome ; Biéler, p. 418-419.)

L’honnêteté commerciale et la stabilité monétaire sont primordiales

« Il est requis pour nourrir les hommes en amitié et paix, que chacun possède le sien, qu’il se fasse ventes et achats […] et que selon que chacun a industrie, vigueur, dextérité, au autre moyen, qu’il se puisse enrichir. En somme la police requiert que chacun jouisse de ce qui lui appartient. […] La fausseté qui se commet en poids et mesures abolit tous moyens légitimes de contracter. Quand on ne peut plus acheter ni ventre, la compagnie des hommes est comme dissipée […] par conséquent, celui qui aura falsifié les mesures approuvées, tant de blé que de vin, ou d’autres choses, est réputé pour faussaire. […] Dieu retire sa bénédiction de toutes méchantes trafiques. […] Dieu ne condamne point les tromperies en un seul endroit, mais en toutes affaires et négoces où le prochain sera fraudé. » (Calvin, Commentaires sur les cinq livres de Moïse, 1564 ; Biéler, p. 383-384 et 449-450.)

« Il y aurait une confusion extrême, s’il n’y avait poids et mesures ; s’il était permis de corrompre les poids et les mesures [comme par la dissociation or-monnaie et l’inflation étatique !], il n’y aurait quasi nulle police au monde. […] Quiconque viole cet ordre-là, qu’il offense Dieu tant plus grièvement. » (Calvin, sermon 144 sur le Deutéronome ; Biéler, p. 450-451.)

Le prix du marché n’est pas nécessairement le prix juste, tant pour l’acheteur que pour le vendeur

« Quand un homme riche a de la marchandise à trafiquer, si on vient à lui, il dira : ‘‘Vous ne l’aurez point à moins [cher]’’. […] S’il y a quelque pauvre qui vive au jour la journée, et qu’il n’ait point denier ni maille en bourse, il sera contraint de vendre à mépris. Si on achète ainsi, voire sachant bien la nécessité, voilà une oppression manifeste ; et nous saurons bien dire en proverbe commun : cela est tenir le pied sur la gorge, c’est une espèce de brigandage. » (Calvin, sermon 160 sur le Deutéronome ; Biéler, p. 420-421). Par extension, on peut discerner, dans la réflexion du réformateur, que la concurrence commerciale ne doit pas viser l’extinction des compétiteurs, mais simplement dynamiser une saine compétition.

Exploitation prévoyante des ressources naturelles

« Dieu a en outre donné à son peuple des lois destinées, d’une part, à protéger la terre, contre les sévices de l’homme (toujours enclin à abuser de ce que Dieu lui donne). […] L’interruption de l’assolement des terres tous les sept ans, prévue par l’institution de l’année sabbatique [Deutéronome 15], est destinée rappeler à tous que la terre est au Seigneur [Jésus-Christ] et que l’homme n’a pas sur elle un droit d’exploitation illimitée ; elle contribue également à assurer une plus grande fertilité. […] Calvin remarque que cette période dans un pays comme Canaan, où le sol est riche ; mais ailleurs il faut donner à la terre un repos plus fréquent. » (Biéler, p. 433.)

« Faut il pratiquer cela, c’est de ne faire aucun dégât, connaissant que notre Seigneur a ordonné la terre pour être notre mère nourrice ; et quand elle ouvre ainsi ses entrailles pour nous sustenter, que nous connaissions que c’est autant comme si Dieu nous tendait la main, et que il nous les témoignages de sa bonté. » (Calvin, sermon 119 sur le Deutéronome ; Biéler, p. 435.)

Empêcher les travailleurs de travailler est criminel

« Priver quelqu’un de son travail, c’est comme si on lui ôtait la vie. […] La Bible réprouve toute mesure qui tend d’une façon où d’une autre à priver quelqu’un des outils de son travail. […] C’est la raison pour laquelle l’Ancien Testament interdit, par exemple de prendre à gage les instruments de travail. » (Biéler, p. 410.)

Le droit de travailler prime sur le droit d’être remboursé

« Les droits d’un bailleur de fonds ne doivent jamais prévaloir sur le droit essentiel de tout homme à conserver son travail et ses outils de production. Aucun être humain ne saurait être réduit au chômage pour satisfaire les droits qu’un financier aurait sur lui, même si ces druits sont légitimes. Dans les cas de nécessité, les droits du travail priment sur ceux de l’argent. […] “Il [Dieu] défend [Deutéronome 24:6] de prendre en gage tout ce qui est nécessaire aux pauvres pour gagner leur vie et s’entretenir [… cela] comprend aussi les instruments, dont les gens de métier ne peuvent se passer en leur travail ordinaire. Comme si quelqu’un tirait par force d’un laboureur sa charrue, la herse et autre équipage, ou bien qu’il épuisât la boutique d’un cordonnier, ou d’un potier, ou de quelque autre, tellement qu’il ne pût plus exercer son art, étant dénué de ses instruments et outils.” » (Biéler, p. 470 ; dont Calvin, Commentaires sur les cinq livres de Moïse, 1564.)

Légitimation mais limitation du prêt à crédit

Jean Calvin obtient « des autorités qu’elles maintiennent [en 1544] le taux d’intérêt licite primitivement fixé [en 1538] à 5 %, puis à un pour quinze, soit 6.66 %, un taux relativement bas pour l’époque. » (Biéler, p. 168.)

Désapprobation des financiers non-productifs

« C’est une chose fort étrange, et inique, cependant que chacun gagne sa vie avec grand’peine, cependant que les laboureurs se lassent à faire les journées, les artisans à grande sueur servent aux autres, les marchands non seulement travaillent mais s’exposent à beaucoup d’incommodités et dangers, que messieurs les usuriers assis sur leur banc sans rien faire reçoivent tribut du labeur de tous les autres. » (Calvin, Commentaire sur le Livre des Psaumes, 1557 ; Biéler, p. 466.)

Même une injustice individuelle doit être redressée

« Voilà un pauvre homme qui se plaindra, il semble qu’il ne soit de nulle qualité, tellement qu’on pourra fermer les yeux ; si est-ce que Dieu l’écoute, et veut qu’on lui fasse droit. […] N’attendons point qu’un seul homme crie à Dieu, mais il faudra que l’air retentisse de clameurs, d’autant que toutes les confusions que nous aurons endurées sont autant de cris vers Dieu pour notre cause. » (Calvin, sermon 142 sur le Deutéronome ; Biéler, p. 412.)

Limitation de la taxation

« Il doit d’autre part souvenir aux princes que leurs domaines ne sont pas tant revenus privés que pour appliquer au bien public de tout peuple […] et par conséquent qu’ils n’en peuvent prodigalement abuser, sans faire injure au public. Ou plutôt encore ils doivent penser que c’est le propre sang du peuple, auquel ne point pardonner, c’est une très cruelle inhumanité. […] Ils [les princes] doivent estimer que leurs tailles, impôts et autres espèces de tributs ne sont sinon subsides de la nécessité publique, desquels grever le pauvre populaire sans cause c’est tyrannie et pillage. […] Il faut qu’il leur souvienne que tout ce qu’ils reçoivent du peuple, est comme un bien public, et non pas instrument de dissolution et de leurs appétits désordonnés. » (Calvin, Institution de la religion chrétienne, tome IV, chapitre 20, article 13, 1560 ; Biéler, p. 385-386.)

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ReformCopenhage

Monument de la Réformation à Copenhague au Danemark

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Quelle attitude les citoyens chrétiens doivent-ils adopter lorsque le pouvoir civil se transforme en monstre totalitaire et qu’il veut imposer aux chrétiens des contraintes et des pratiques opposées à leurs droits sacrés et leur conscience ? Au XVIe siècle, les réformateurs genevois Jean Calvin et Théodore de Bèze étaient confrontés à cette difficulté : leurs coreligionnaires dans le royaume de France voisin étaient durement persécutés car ils refusaient de se plier à des superstitions païennes (les prières à d’autre entités que Dieu par exemple… la Bible affirme que l’on doit rendre un culte à Dieu uniquement… « Jésus lui dit : retires-toi Satan ! car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras Lui seul » Matthieu  4:10).

Le texte qui suit est un abrégé de l’article Qu’est-ce qu’un pouvoir légitime pour Calvin ? paru dans la revue Rives Méditerranéennes qui relate comment les réformateurs ont résolus cette épineuse question.

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Pour Calvin, il était impératif de commencer par rappeler que les vrais chrétiens ont besoin d’un gouvernement, contrairement à ce qu’affirmaient alors certains anabaptistes [proches des mennonites, distincts de ceux ayant fomentés la Guerre des Paysans d’Allemagne en 1525-1526 puis instauré une dictature communiste & polygame à Münster en 1534], qu’ils peuvent avoir à recourir aux armes si la guerre s’avère nécessaire, mais encore ont offices, charges, et obligations publiques diverses à assurer au temporel. Et pour revenir à la question de la part qui reviendrait aux hommes dans le choix de leur gouvernement, le commentaire par Calvin des versets 13 & 14 du chapitre 2 de la Première Épître de Pierre est significatif […] Voici comment Calvin rectifie la mauvaise interprétation qui est faite du verset 13 (« soyez donc sujets à tout ordre humain ») de cette épître, de la notion d’« ordre humain » et quelle lecture il en propose :

Je ne doute point que l’Apostre n’ait voulu denoter l’ordre que Dieu a disposé pour gouverner le genre humain. Car le verbe dont est déduit le nom Grec qui est yci mis, signifie Edifier (fabricare) ou disposer un bastiment. Ainsi donc le mot d’Ordre (ordinatio) convient bien, par lequel sainct Pierre remonstre que Dieu fabricateur du monde n’a point laissé le genre humain en confusion & desordre, afin qu’il vive à la manière des bestes brutes : mais a voulu qu’une chacune partie fust mise en son lieu, comme en un bastiment bien composé. Et cest ordre est appelé Humain : non pas que les hommes l’ayent inventé (inventa fuerit), mais pource que la façon de vivre bien ordonnée et compassée, appartient proprement aux hommes [i].

Du droit de Dieu à limiter le pouvoir des magistrats ou les bornes de l’obéissance

Mais ce n’est pas à dire qu’il nous faille cependant deroguer au souverain empire de Dieu pour complaire à ceulx qui ont preeminences dessus nous. Comme si les roys veullent contraindre leurs subjectz à suyvre leurs superstitions et ydolatries. O là ilz ne sont plus roys, car Dieu n’a pas resigné ny quicté son droit quand il a estably les principaultés et seigneuries en ce monde [ii].

Lorsque les commandements des rois sont contraires à ceux de Dieu, ils perdent l’autorité qu’ils tenaient directement de lui. […] Il ne faudra pas supporter du magistrat, du père ou du maître, qu’ils transgressent les commandements divins. Lorsque Dieu a fait l’honneur à certains d’être pères, le fait que ces derniers aient le droit de paternité sur leurs enfants ne signifie pas que Dieu lui-même ne continue pas d’être un père à part entière des corps et des âmes. La même logique s’applique au magistrat et au maître, et ici le service de Dieu ne souffre plus d’écart :

Quand il adviendra que les roys vouldront pervertir la vraye religion, que les peres aussi vouldront trainer leurs enfans ça et là, et les oster de la subjection de Dieu, que les enfans distinguent icy […] Mais ce pendant qu’ilz advisent [prennent conscience] qu’il leur vauldroit mieulx mourir cent foys que de decliner du vray service de Dieu. Qu’ilz rendent donc à Dieu ce qui luy appartient, et qu’ilz mesprisent tous esdictz et toutes menaces, et tous commandemens et toutes traditions, qu’ilz tiennent cela comme fient et ordure, quand des vers de terre se viendront ainsy adresser à l’encontre de celuy auquel seul appartient obeissance [iii].

Il ne faut donc pas oublier que les rois demeurent assujettis à Dieu, de même en est-il pour les pères et les mères, et ainsi pour les maîtres.

Sainct Paul donc nous monstre comment et jusques là où nous debvons obeir à peres et meres : c’est asçavoir en Dieu, dit-il, que nous avons ces bornes là, c’est-à-dire que nous [ne] deroguions en façon que ce soit à l’authorité de Dieu, pour complaire à nulz hommes de quelque estat, quallité ou dignité qu’ilz ayent [iv].

Les bornes du pouvoir du magistrat sont en Dieu, et ce sont ces bornes-là qui, outrepassées, autorisent la désobéissance légitime.

Tout pouvoir n’est pas légitime, ou la désobéissance légitime

Contrairement à ce qui serait une pure et simple soumission, l’obéissance due aux magistrats a sa limite. Ce qui n’est pas permis à un magistrat, dit Calvin, c’est de chercher à détourner ses sujets de leur devoir à l’égard de Dieu en interdisant la vraie religion, par exemple. Ceux-là ne sont plus rois, explique Calvin. Ils ont perdu leur autorité : la tyrannie n’est pas de Dieu. […] Nous ne nous appuierons ici que sur le Droit des Magistrats de Théodore de Bèze pour le montrer. D’entrée l’auteur prend appui sur les Tables de la Loi [Dix Commandements]. En posant comme il le fait que Dieu doit être obéi sans aucune exception, Théodore de Bèze limite d’emblée la puissance des magistrats. En effet, en rappelant le caractère perpétuel et immuable de la volonté de Dieu et son statut de règle de justice, il note également que les princes ne sont pas toujours « la bouche de Dieu pour commander ». Ainsi, faudra-t-il ne pas tout accepter.

Ce qui apparaît de manière originale et tout à la fois prolonge les conclusions de Calvin sur la question, c’est le caractère pour partie moral de ce qui permet de fonder la désobéissance. En effet, Théodore de Bèze présente les commandements divins en les répartissant suivant les deux Tables, l’une prescrivant les devoirs religieux, l’autre les devoirs proprement moraux. Nous devons obéissance aux magistrats, explique-t-il, mais à cette seule condition qu’ils ne commandent rien qui soit irréligieux, ni rien qui soit inique.

Théodore de Bèze ne fait ici que donner à réfléchir, en s’appuyant sur des exemples à la fois antiques et bibliques, sur le contenu de tels devoirs, et sur la limite à ne pas franchir dans l’obéissance aux magistrats. Si cette limite est franchie, si les rois « veullent contraindre leurs subjectz à suyvre leurs superstitions et idolatries », « O là ilz ne sont plus roys… ». Si, chez Calvin, la désobéissance ne fait jamais que l’objet d’une affirmation ici ou là, chez ses coreligionnaires monarchomaques, le devoir d’obéissance devient en quelque sorte l’objet d’un traitement systématique des limites posées à l’obéissance. Tout d’abord, un magistrat ne pourra pas autoriser ce que la 1ère Table contenant les devoirs religieux (piété) interdit ou au contraire ne pourra pas interdire ce qu’elle prescrit. Quant à la 2ème Table qui concerne nos devoirs à l’égard des autres hommes (charité), il ne faut pas non plus que les magistrats nous les fassent transgresser. […]

Les deux bornes de l’obéissance au magistrat, Théodore de Bèze le dit explicitement, sont donc les deux devoirs de piété et de charité. L’auteur peut ainsi formuler sous la forme d’une question celle de la limite de l’obéissance : « Jusques ou le subjet doit presumer estre juste ce qui luy est commandé [v] ? » Il n’y a pas lieu de s’étonner en effet du fait que la conscience soit placée ainsi à la source de l’interrogation, qui, explique l’auteur, ne doit surtout pas surgir chaque fois qu’un magistrat commande quelque chose. C’est seulement :

Si leur conscience est en doute […] ils peuvent et doivent, par quelque honneste et paisible moien, s’enquerir quelle raison et droiture peut estre en ce qui leur est commandé de faire, ou de ne faire point [vi].

Théodore de Bèze poursuit ainsi son enquête et se demande ensuite « Jusques ou s’estend cette resolution de n’obeir point aux commandements irreligieux ou iniques des magistrats [vii] ? » D’où la question de la vocation qui s’articule elle aussi parfaitement à ce qu’avait avancé Calvin. On expliquera par là qu’il ne peut être reconnu aux particuliers un « droit » de résister à une tyrannie manifeste, mais on justifiera parfaitement, en revanche, que les magistrats inférieurs, ainsi que les États [États Généraux, convoqués depuis le Moyen Âge à une fréquence variable d’un pays à l’autre] soient habilités à le faire. De plus, la désobéissance peut se traduire par un simple refus (désobéissance passive), mais elle peut aussi ajouter à ce refus une part active qui peut consister par exemple à sauver des vies. Les exemples que Théodore de Bèze tire de l’histoire ancienne ou du récit biblique sont dès lors destinés à montrer essentiellement qu’il nous est « commandé de Dieu de secourir nos freres en danger selon nostre pouvoir et vocation [viii] ». Vient enfin la question de savoir « Que c’est qu’un homme doit faire en bonne conscience, cas advenant qu’au lieu de le vouloir faire executeur d’une chose mauvaise, l’iniquité des magistrats s’adresse contre lui-mesmes [ix] ? », mais surtout celle de la résistance armée sur laquelle repose l’essentiel de la réponse argumentée du traité, la question de savoir « Si les subjets ont quelque juste moien, et selon Dieu, de reprimer, mesmes par la voie des armes, si besoin est, la tyrannie toute notoire d’un souverain magistrat [x] ? » […] La prise en compte résolue d’une résistance qui serait légitime conduit Théodore de Bèze à envisager une justification qui […] insiste sur la création des magistrats par les peuples eux-mêmes :

Je di donc que les peuples ne sont point issus des magistrats, ains que les peuples ausquels il a pleu de se laisser gouverner ou par un prince, ou par quelques seigneurs choisis, sont plus anciens que leurs magistrats, et par consequent que les peuples ne sont pas creez pour les magistrats : mais au contraire les magistrats pour les peuples [xi].

Bien entendu, Théodore de Bèze maintient l’idée d’une ordonnance divine, mais sans doute donne-t-il […] à la question de l’origine des magistrats et à celle de leur légitimité, la signification d’une recherche de fondement.

Conclusion

Les textes monarchomaques inspirés de la théologie calvinienne font partie de ces premiers textes politiques où la question de la légitimité se pose dans des termes dans lesquels nous la pensons encore aujourd’hui. Suffiraient à le prouver les questions elles-mêmes à partir desquelles le Droit des Magistrats et les Vindiciae Contra Tyrannos de Philippe de Mornay construisent leur progression, ainsi que le fait même qu’elles impliquent une réflexion sur les cas qui autorisent ou non la résistance. Cela traduit la recherche d’un fondement proprement humain et atteste que nous sommes en présence d’une compréhension qui est encore la nôtre du concept de légitimité. C’est donc en effet que celle-ci n’est plus donnée, qu’elle ne se confond plus avec le fait, mais qu’elle nécessite une réflexion sur ce qui est juste en droit. La distinction entre fait et droit prend nécessairement le relais d’une lecture proprement religieuse de ce qui est dit « légitime ». Comme y insiste Théodore de Bèze, « la Providence de Dieu n’empesche point une juste defense [xii]. »

Références

[i] Commentaires de Jehan Calvin sur toutes les Epistres de l’Apostre Sainct Paul et sur les Epistres canoniques de Sainct Pierre, Sainct Jehan, Sainct Jacques et Sainct Jude, Article 519, Imprimé par Conrad Badius, 1561.
[ii] Ioannis Calvini opera supersunt omnia, Volume 18, p. 860-862, Lettre 3174, 23 mars 1560. Voir également Max ENGAMMARE, « Calvin monarchomaque ? Du soupçon à l’argument », dans Archiv für Reformationgeschichte, Volume 89, 1998, p. 207-226.
[iii] Ibidem.
[iv] Ibidem.
[v] Du Droit des Magistrats sur leurs Sujets – Traité très nécessaire en notre temps pour avertir de leurs devoirs tant les Magistrats que leurs Sujets, Magdebourg, 1574. Réédition par Robert KINGDON, Genève, Droz, 1970, p. 5.
[vi] Ibidem.
[vii] Ibid. p. 6.
[viii] Ibid. p. 9.
[ix] Ibidem.
[x] Ibid. p. 13.
[xi] Ibid. p. 9.
[xii] Ibid. p. 58

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La théologie de résistance développée par Calvin, Bèze et De Mornay eut un retentissement historique considérable. Ainsi, la Déclaration d’indépendance des Pays-Bas de 1581 reprend presque mot pour mot le Droit des Magistrats composé sept ans plus tôt par Bèze à Genève :
Comme il est notoire à un chacun, qu’un Prince du Pais est étably de Dieu pour Souverain & Chef des Sujects, pour les défendre & conserver de toutes injures, oppressions et violences ; comme un Pasteur est ordonné pour la deffence & garde de ses Brebis ; & que les Sujects ne sont pas créez de Dieu pour l’usage du Prince ; pour luy estre obeissans en tout ce qu’il commande, fait que la chose soit pie ou impie, juste ou injuste, & le servir comme esclaves : Mais le Prince est créez pour les Sujects, sans lesquels il ne peut estre Prince, afin de gouverner selon droict & raison, les maintenir et aymer comme un Pere ses Enfans, ou un Pasteur ses Brebis, qui met son corps & sa vie en danger pour les défendre & garentir. Et quand il ne le fait pas, mais qu’au lieu de défendre ses Sujects, il cherche de les oppresser & de leur oster leurs Privilèges & anciennes Coustumes, leur commander & s’en servir comme d’esclaves : Il ne doibt pas estre tenu pour Prince, ains pour Tyran. Et comme tel ses Sujects, selon droict & raison, ne le peuvent plus recognoistre pour leur Prince.

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Compléments sur Le Monarchomaque :

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