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À chaque époque, les Français ont un grand historien que le monde entier leur envie, comme les Allemands un grand philosophe. Depuis que Fernand Braudel a quitté notre monde en 1985, c’est Jacques Le Goff qui occupe cette place. Il était auparavant Directeur de l’École des Hautes Études en Sciences sociales depuis 1972.

Ses premiers livres, Marchands et banquiers du Moyen Âge et Les Intellectuels au Moyen Âge, montrent comment ces types sociaux qui incarnent pour nous la modernité ont été inventés ou au moins réinventés par le Moyen Âge. C’est à l’université, une institution tout à fait originale apparue au XIIIe siècle, que l’élaboration et la divulgation du savoir acquièrent le statut d’activité professionnelle rémunérée, séparée de l’activité proprement religieuse. En étudiant le développement des ordres mendiants qui accompagnent l’essor urbain du XIIIe siècle et s’efforcent d’encadrer son nouveau paysage social, Jacques Le Goff a montré aussi que la ville telle que nous la connaissons aujourd’hui avec ses institutions communales, ses banlieues, son rayonnement économique et culturel sur les campagnes environnantes, a été réinventée par le Moyen Âge.

Mais c’est dans son approche globale de cette période, comme il l’a tentée dans son grand livre La Civilisation de l’Occident médiéval, qu’il opère une rupture radicale avec les habitudes des médiévistes. Pour comprendre ce que nous a légué le Moyen Âge, il estime qu’il faut lui rendre son étrangeté en explorant son univers mental. Le Moyen Âge est d’abord, pour Le Goff, une création du christianisme. La particularité du bouleversement opéré par la christianisation du monde romain tient au fait que l’Église a eu, pendant plus de dix siècles, la tâche et le pouvoir d’adapter les manières de vivre et de penser au message chrétien.

La culture médiévale a valorisé l’intériorité comme siège de la vie spirituelle. Un nouveau point de vue qui a modifié les pratiques intellectuelles (par exemple avec l’apparition de la lecture silencieuse) et qui a aussi transformé l’image de soi, la gestion des émotions et les habitudes de maintien. Le chrétien s’abandonne au regard de Dieu. Mais l’idée qu’une partie de la vie émotionnelle comme de l’activité spirituelle de l’individu se réfugie à l’intérieur de lui-même, échappant au regard des hommes pour mieux s’offrir à Dieu, a préparé la construction d’un moi profond, en retrait de la vie sociale. Nous avons tendance à identifier le Moyen Âge au patrimoine matériel qu’il nous a légué, à la multitude d’églises et de cathédrales dans lesquelles nous nous plaisons à déchiffrer le message spirituel d’un monde perdu. Or en nous apprenant à lire entre les lignes de ce message, Jacques Le Goff nous aide à retrouver le patrimoine immatériel que le Moyen Âge a laissé en nous et qui survit jusque dans nos attitudes les moins religieuses.

À la question « le Moyen Âge ne se termine-t-il pas avec la Renaissance, c’est-à-dire quelque part entre le milieu du XVe siècle et le début du XVIe ? », Jacques Le Goff répond par l’infirmative : il plaide en faveur d’un Long Moyen Âge qui s’étend jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Il explique que c’est seulement là que deux phénomènes ont précipité la rupture avec l’ordre ancien :

La Révolution industrielle amorcée en Grande-Bretagne dès le milieu du XVIIIe siècle qui bouleverse le système économique ; la Révolution française et son retentissement en Europe qui transforment les structures mentales, en particulier le sens que les hommes donnent à la vie terrestre et à l’Histoire. Mais ce long Moyen Âge qui va du IVe au XVIIIe siècle a connu plusieurs phases d’essor, que l’on peut qualifier de Renaissances parce qu’elles mêlent l’innovation au ressourcement dans l’héritage de l’Antiquité. On a parlé de la Renaissance carolingienne au IXe siècle, il y a aussi eu une Renaissance du XIIe siècle : c’est l’essor des villes et du grand commerce, la construction des États monarchiques, l’épanouissement de la scolastique et bientôt la création des universités. La principale différence de ces renaissances avec celle du XVIe siècle, c’est que ses acteurs ne se pensaient pas comme les inventeurs d’un âge nouveau mais comme « des nains juchés sur des épaules de géants ».

Source : Jacques Le Goff – L’éclaireur du Moyen Âge [Nouvel Observateur]

Jean-Claude Schmitt est d’accord avec Jacques Le Goff sur le Long Moyen Âge.

Dans sa Théologie naturelle de 1802, William Paley (1743-1805) part d’un constat simple : les organismes sont à la fois très complexes et bien adaptés à leur milieu. Examinés de plus près, ils font de preuve d’une incroyable solidarité : autrement dit, chaque partie contribue de manière indispensable au tout. À ce phénomène, Paley propose deux explications :

  • soit les organismes en question ont été créés pièce par pièce par un Dieu ingénieur ;
  • soit ils proviennent de la rencontre fortuite et incroyablement productive entre matière inerte et forces physiques.

Dans le reste de l’essai, le philosophe anglais explique, au moyen d’une analogie devenue célèbre, pourquoi sa préférence va à la première explication. Imaginons un promeneur marchant en pleine campagne et qui, au détour d’un chemin, découvre une montre dans l’herbe. Curieux, il l’ouvre et remarque à quel point les rouages sont minutieusement ouvragés, à quel point l’ensemble des mécanismes semble destiné à ce que l’ensemble de l’objet puisse donner l’heure.

Comment expliquer la provenance de cet objet ? La première solution est d’en attribuer la création à un concepteur intelligent, un ingénieur qui désirerait que cet objet donne l’heure. La seconde solution consiste à attribuer l’existence de la montre au hasard, à la combinaison aléatoire de la pluie, du métal et des éclairs.

La confrontation entre les deux hypothèses est nécessairement brève, l’explication la plus plausible étant de loin la première. La conclusion de Paley est alors la suivante : si le lecteur s’avoue convaincu par ce raisonnement concernant la montre, alors il ne peut sans mauvaise foi parvenir à une conclusion différente en ce qui concerne la vie. Autrement dit, l’explication la plus plausible à l’existence sur Terre des êtres vivants est celle d’un architecte suprême.

Source : Réflexience

S’informer davantage : Conception intelligente et complexité irréductible [Causalité du Cosmos]

Consultez également Une entrevue avec Sylvain Gouguenheim sur Résilience TV.

Sylvain Gouguenheim a répondu aux questions du magazine Lire à propos du livre collectif Les Grecs, les Arabes et nous : Enquête sur l’islamophobie savante paru chez les Éditions Fayard et s’opposant à son ouvrage Aristote au Mont Saint-Michel : Les racines grecques de l’Europe chrétienne.

Sylvain Gouguenheim, vous êtes taxé d’« islamophobie ». Le terme est-il, selon vous, recevable ?

S.G. : C’est un concept utilisé sans avoir été soumis à un examen critique. Au sens propre il désigne la peur de l’islam, qu’il assimile à une phobie, donc à une réaction maladive, dépourvue de fondement rationnel : l’« islamophobe » est un déséquilibré. L’accusation discrédite d’emblée celui contre qui elle est lancée et permet de biaiser à l’avance ou d’esquiver le débat sur le contenu des thèses incriminées. Elle suggère également que les critiques sont le produit d’arrière-pensées racistes. L’islamophobe passe donc pour un malade mental et un individu infréquentable. À partir de là, plus aucune discussion n’est possible ; on n’est pas loin du délit de blasphème. Bref, le terme n’appartient pas au débat scientifique ; c’est une arme polémique qui vise à l’empêcher.

Une partie du savoir grec a bien transité de l’Orient vers l’Occident via le monde arabe. Peut-on parler de «dette» du second envers le premier ?

S.G. : La « filière arabe » et persane a existé. Le terme de dette est à écarter en raison de sa connotation morale. Il est plus exact de parler de « transferts ». Aux historiens de mesurer l’importance de ces échanges et d’apprécier le rôle joué, les unes vis-à-vis des autres, par les différentes aires culturelles en contact au fil du temps.

La polémique semble tourner autour de la nature des relations entre les mondes islamique et chrétien au Moyen Âge. Comment caractériseriez-vous ces relations ?

S.G. : Elles étaient difficiles, (…) Pour les chrétiens, l’islam est une hérésie ; pour les musulmans, le christianisme est une déformation du message de Dieu. Il faut attendre le XIIe siècle pour voir une première traduction du Coran en latin et il n’y a guère d’exemples de dialogues constructifs. La méconnaissance de la langue de l’autre est très répandue : on ne connaît pas, par exemple, de chroniqueur arabe des croisades qui ait appris le latin (mais il y a des interprètes). Les systèmes politiques ou juridiques respectifs sont mal connus. En revanche, il y a d’importants échanges économiques et des voyageurs circulent d’un monde à l’autre. Et puis, il y a les guerres; celles des conquérants arabes entre les VIIe et IXe siècles puis les croisades. Ces conflits peuvent être attribués au caractère universaliste des religions comme au processus d’expansion d’empires ou de royaumes puissants.

Dans votre ouvrage, vous soutenez qu’il n’y a pas, à proprement parler, de « philosophie arabe » ou plutôt que la « falsafa » arabe doit être distinguée de la philosophie au sens grec. Vos accusateurs contestent ce point. Que leur répondez-vous ?

S.G. : Mes accusateurs déforment – volontairement ? – ce que j’ai écrit. Il est indiscutable que la « falsafa » poursuit la philosophie grecque : Averroès commente Aristote, Avicenne et d’autres s’inspirent de Platon ou des néoplatoniciens. Al-Kindi, Al-Farabi sont d’authentiques philosophes. Mais ce ne sont pas des « libres-penseurs » : ils demeurent croyants, comme l’étaient Saint Anselme ou Saint Thomas. À leurs yeux, la philosophie est au service de la religion. Par ailleurs, la « falsafa » n’a pas eu de prise sur les élites politiques. Les raisons sont sociologiques : l’absence de structures analogues aux Universités qui auraient permis de toucher un large public. Il y avait, certes, les cercles d’érudits au sein desquels le savoir circulait, mais il leur manquait des relais pour agir sur la société (…)

De même, vous estimez que la structure sémitique de la langue arabe la rendrait peu à même de rendre les abstractions de la pensée philosophique grecque. Vraiment ?

S.G. : Précisons d’abord que la philosophie n’est pas toute la pensée mais une forme spécifique de pensée. Qu’il y ait des différences de structure entre des familles de langues est une réalité. Au Moyen Âge, ces différences rendaient délicates les traductions philosophiques, en dépit des qualités des traducteurs médiévaux. Par ailleurs, les traductions successives d’un texte philosophique du grec en syriaque, puis en arabe, puis en latin, provoquent des distorsions accrues par le nombre des intermédiaires. Le nier révèle une certaine ignorance en matière de traduction. Lors d’un débat avec le vizir Abu Al-Qâsim en 1026, l’évêque de Nisibe affirma que la langue arabe ne permettait pas d’exprimer des notions abstraites. L’intérêt réside non dans l’argument – certainement aisément réfutable – mais dans le fait que le prélat voyait dans les différences linguistiques un élément essentiel, suffisamment solide pour être présenté dans une controverse publique.

Comment réagissez-vous au procès intenté à Fernand Braudel et à l’usage qu’il fait des concepts de « civilisation » et d’« identité » ?

S.G. : Les personnes qui attaquent avec tant d’élégance Braudel n’ont pas le talent nécessaire pour égratigner sa pensée. Ces critiques ne dénotent que prétention et incompétence. L’idée de ces accusateurs est simpliste : pour qu’il n’y ait pas de « choc de civilisations », il leur faut montrer l’inanité du principe de civilisation. Or ce concept correspond bien à une réalité. Je renvoie ici à la distinction claire opérée par le philosophe Eric Weil entre civilisation et culture. Sans ce concept, on ne peut comprendre l’évolution de l’humanité.

En récusant la notion d’identité, via l’accusation peu réfléchie d’« essentialisme », on ouvre là encore la voie à des confusions et des erreurs. Comme si définir les choses revenait à les figer et s’interdire par conséquent de penser toute évolution. (…) Il faut préciser la nature et le contenu des groupes humains ; sans cela on ne peut tenir de discours historique cohérent et logique. Cela n’empêche pas de penser en termes simultanés de permanence et d’évolution : c’est cela le métier d’historien. Les identités sont autant des héritages influents du passé que des créations ou des sélections du présent. Elles se construisent à partir d’éléments transmis, conservés consciemment, et à partir de composantes extérieures. C’est moins une donnée acquise une fois pour toutes qu’un processus vivant fait de traits de longue durée qui subissent des inflexions, des apports, des soustractions.

Propos recueillis par Marc Riglet, glané sur Passion-Histoire.

 


 

Ressources supplémentaires :

Karl Marx aurait déclaré que « Le premier champ de bataille est l’écriture de l’histoire. » Dans son livre 1984, George Orwell a renchérit en affirmant que « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur, et celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. » Après l’effondrement de l’URSS et la chute du Rideau de Fer, les élites socialistes occidentales se sont notamment recyclées dans le multiculturalisme et plus particulièrement dans l’islamophilie, voyant dans la religion de Mahomet une force nouvelle qui leur permettrait de renverser l’ordre traditionnel qu’ils combattent.

Pour les aider à travestir l’histoire, la thèse de l’orientaliste allemande Singrid Hunke s’est avérée d’une grande utilité. Fidèle militante du NSDAP, c’est grâce à son ami Heinrich Himmler qu’elle fit la connaissance du Mufti de Jérusalem (le meneur des Arabes en Palestine) à Berlin en 1941. Celui-ci l’a visiblement influencé dans ses engagements ultérieurs. Suite à la destruction du Troisième Reich, Mme Hunke s’est recyclée dans l’activisme néo-païen et trouva dans l’islam l’antithèse la plus pure au christianisme (qu’elle jugeait frappé du sceau du judaïsme). La foi trinitaire est selon elle responsable de la corruption de l’Occident. Elle publiait en 1960 Le soleil d’Allah brille sur l’Occident : Notre héritage arabe qui a, depuis, connu maintes rééditions.

Dans la postérité de Singrid Hunke, l’intelligentsia de gauche et d’extrême-gauche est ces derniers temps très occupée à réécrire l’histoire au nom du pluralisme et du vivre-ensemble, et cela passe inévitablement par l’école. De nos jours, nombre d’Occidentaux postmodernes complexés n’hésitent pas à psalmodier les louanges du peuple d’Allah (« le plus excellent qui soit jamais surgi parmi les hommes », cf. Malsaint Coran 3:106). Voici donc quelques articles pour pallier à cette désinformation ambiante :

Il est pertinent de rappeler qui fut ce fameux Averroès : Celui-ci s’affichait d’abord et avant tout comme un bon musulman, il prônait le djihad et voulait imposer la charia par la force des armes. Extrait de l’ouvrage L’islamisation de la France de Joachim Véliocas (Éditions de Bouillon, 2006), p. 41-42 :

Pour Averroès, la charia ne se discute pas, celui qui aurait l’audace de le faire s’exposerait à des châtiments justifiés. La sagesse, selon lui, a pour principe de faire allégeance à la Loi en estimant aveuglément le législateur. Toute opposition aux prescriptions de la charia fait planer la menace de la division de la communauté des croyants, et à ce titre, sème le trouble, le désordre (fasâd), réprimandable par l’exécution. Ainsi, dans son livre Tahafut al-Tahafut, Averroès recommande de tuer les hérétiques. L’islamologue Dominique Urvoy, dans sa biographie d’Averroès intitulée Les ambitions d’un intellectuel musulman [Éditions Flammarion, 1998 | fiche bibliographique], écrit que le philosophe aurait été obligé d’accepter la condamnation de Salman Rushdie s’il avait vécu à notre époque. Le jihâd, Averroès lui consacra un chapitre dans son livre Bidâyat al-Mudjtahid ainsi que dans la Paraphrase de la République de Platon dont est tiré l’extrait suivant :

Les nations de l’extérieur […] doivent être contraintes. Dans le cas de nations difficiles, cela ne peut se produire que par la guerre. Il en est ainsi dans les lois qui procèdent conformément aux lois humaines, comme dans notre loi divine. Car les chemins qui dans cette loi conduisent à Allah […] sont au nombre de deux : le premier passe par le discours, le second par la guerre.

Ainsi Averroès expose une version orthodoxe de la charia concernant les nations du territoire d’infidélité, la soumission par la conversion ou le combat. Son biographe Al-Ansârî al-Marrâkusî, s’appuyant sur le témoignage d’un disciple Abûl-Qâsim ben at Taylisân (1179-1244), rapporte qu’Averroès, dans un prêche à la Grande Mosquée de Cordoue, appela au jihâd offensif contre les royaumes chrétiens du Nord.

Pour en finir avec le mythe d’un Averroès tolérant, il faut aussi rappeler ce qu’il avait en commun avec les théories nazies sur l’eugénisme : l’élimination des handicapés mentaux.

Le professeur Rémi Brague (professeur de philosophie médiévale à la Sorbonne et à Munich), dans sa contribution à l’ouvrage collectif Enquêtes sur l’islam [Éditions Desclée de Brower, 2004], réalisa un chapitre sur le « jihâd des philosophes » dont les informations dispensées servent à cet éclaircissement. Il conclut son article par un propos allant à l’encontre des idées reçues sur les philosophes estimés paisibles du monde islamique :

Dans son approbation de la guerre, la falsâfa (philosophie islamique) est encore plus radicale que la pratique islamique ordinaire. Celle-ci a pour but la conquête de l’État, non celle des esprits ; il s’agit de s’emparer du pouvoir. D’après la doctrine islamique ordinaire, la conversion à long terme des peuples conquis est hautement souhaitable, mais n’est pas une fin première. […] La fin principale est la paix (salâm), c’est-à-dire, la domination islamique sur un domaine « pacifié » (dâr as-salâm). Les philosophes développent une doctrine d’après laquelle la guerre sainte peut conduire à la philosophie, ce pour quoi ils veulent aussi conquérir les âmes.

Et que dire de l’immense apport des chrétiens d’Orient dans le foisonnement scientifique et culturel du monde islamique médiéval ? Car les origines des sciences dites « arabes » sont en réalité chrétiennes et araméennes :

[https://www.youtube.com/watch?v=AhRXoo5XR3E]

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Ressources supplémentaires sur Le Monarchomaque  :

 

L’« Occident chrétien » fut assurément la civilisation la plus brillante de l’histoire de l’humanité. Le principal porte-étendard de la foi monothéiste trinitaire pendant un millénaire et demi (de l’Antiquité tardive jusqu’au début du XXème siècle) est malheureusement mourant. Se méprenant sur les succès qu’ils enregistrent récemment en Occident, les sécularistes occidentaux se permettent de fabuler sur la destruction totale de la religion chrétienne. Ils oublient que dans tous les autres espaces civilisationnels, le sécularisme décline, voire agonise, sauf en Corée du Nord et dans d’autres résidus marxistes tels le Vénézuela et la Bolivie. En Occident – c.à.d en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord – l’islam impose de plus en plus agressivement et ouvertement son hégémonie totalitaire. L’hindouisme jouit d’un regain de ferveur dans le sous-continent indien. Il en va de même avec le bouddhisme en Asie du Sud-Est ; celui-ci reprend même vigueur au Tibet. En Chine, les Analectes de Confucius et la Bible protestante se substituent discrètement au Petit livre rouge de Mao Zedong. Quel est le résultat, pour les chrétiens, de toute cette conjoncture ? Au plan démographique (et éventuellement économique, à l’échelle mondiale, les forces vives du christianisme ne sont plus majoritairement situées en Occident, mais plutôt en Amérique du Sud, en Europe de l’Est, en Russie, dans le Caucase, en Afrique sub-saharienne et, malgré tant de perfide persécution, en Chine. Regardons cela de plus près.

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La rechristianisation de l’Europe de l’Est

Pour la première fois en 90 ans, les élèves ukrainiens ont la possibilité d’étudier l’éthique chrétienne dans les écoles publiques de leur pays, depuis la prise de pouvoir par le Président Viktor Yushchenko suite à la Révolution orange de 2005 :

→ Christian Ethics Taught in Ukraine’s Public Schools [Current]

Saviez-vous qu’il y a plus de protestants baptistes en Ukraine qu’au Royaume-Uni ? (Étienne Lhermenault, Les Églises baptistes, p. 35.)

Dans le même ordre d’idées, en 2008, le christianisme a remporté une victoire importante en Roumanie sous l’impulsion du clergé orthodoxe oriental des plus convaincu et de diverses organisations para-ecclésiales. Cela fut annoncé presque 63 ans jour pour jour après le coup d’État communiste de mars 1945 ayant mit fin au gouvernement provisoire issu de la résistance anti-nazie. La dictature athée qui s’était alors abattue sur le pays a assassiné deux millions (!) de ses habitants au cours des quatre décennies suivantes :

→ Roumanie : la religion est de retour à l’école [Pour une école libre]

Des mouvements de masse en faveur de l’éducation religieuse chrétienne en milieu scolaire s’organisent également en Moldavie et en Bulgarie. Dans un registre connexe, celui de la dignité humaine des enfants à naître, en 2009, le Conseil national de la République slovaque a adopté une loi établissant des mesures visant à dissuader les femmes d’avorter en les informant sur les dangers d’un tel acte et sur les alternatives pro-vie qui s’offrent à elles. En 2011, le Ministre de la Santé de Slovaquie se prononça contre l’infanticide à l’occasion du dévoilement d’un monument public en mémoire des enfants avortés et de la douleur de leurs mères (souvent poussées à ce geste ignoble par la pression sociale ambiante).

Voici d’autres chroniques de la rechristianisation de l’Europe de l’Est :

La rechristianisation de la Russie

Ce qui vaut pour l’Europe de l’Est vaut également pour la Russie (dont le territoire, couvre, en réalité, 40 % du continent européen). L’écroulement du communisme athée y a entraîné un retour impressionnant du christianisme orthodoxe oriental. Ce renouveau spirituel traverse toutes les couches de la société et est d’une ampleur telle qu’il n’y a soudainement plus assez d’églises pour desservir tous les croyants ! Voir ce documentaire de la chaîne KTO-TV :

Ce retour en force du christianisme dans la société russe s’accompagne de son retour sur la place publique. Notamment, l’Église de Russie envisage autoriser les prêtres à se présenter à tous les niveaux aux élections. En réaction au déshabillé excessif de nombreuses femmes russes, l’une des principales têtes pensantes de l’Église orthodoxe russe, l’archiprêtre Vsevolod Tchapline, a récemment demandé l’instauration d’un code vestimentaire pour la circulation dans les lieux publics à l’intention des femmes en Russie, estimant à bon escient que « certaines d’entre elles confondent la rue avec un club de strip-tease ».

{Commentaire du 10 mai 2019 : Les deux anecdotes relatées ci-dessus sont loin d’être les plus convaincantes ou significatives mais, la réalité de la rechristianisation sociétale de la Russie étant devenue tellement évidente dans la décennie ayant suivie la publication initiale du présent article (pensons au redressement exemplaire de sa natalité ou à sa contre-révolution face au dérèglement LGBTQ+), il n’est pas nécessaire de l’allonger avec davantage d’illustrations.}

La rechristianisation du Caucase

En Géorgie :

Documentaire de la chaîne KTO-TV sur le retour en force du christianisme en Géorgie, intitulé La Croix du Caucase :

En Arménie :

Documentaire de la chaîne KTO-TV sur l’histoire et l’actualité du christianisme en Arménie, intitulé Arménie l’invaincue :

Un basculement démographique

Encore plus remarquable sont les changements s’opérant en Afrique et en Chine. J’aborderai d’abord l’Afrique puis me pencherai sur la Chine plus loin. L’Afrique du Nord est arabo-musulmane, c’est bien connu. Dans son essai Le Choc des Civilisations écrit en 1993, l’historien Samuel Phillips Huntington classait l’Afrique subsharienne  (sans la Corne de l’Afrique) simplement comme « Civilisation africaine », qu’il jugeait inaboutie car il n’y avait pas de religion dominante, mais seulement un ensemble de pratiques animistes. Pour cet observateur, l’existence d’une grande religion unificatrice est une condition préalable à l’existence d’une grande civilisation.

Les importants progrès des différentes dénominations chrétiennes en Afrique noire au cours de la décennie suivante ont permis d’invalider partiellement cette catégorisation d’Huntington. En 2002, un autre historien, Philip Jenkins, a signé l’ouvrage The Next Christendom : The Coming of Global Christianity, anticipant que les chrétiens d’Afrique et d’Asie allaient bientôt rompre avec leur passé païen, établir le christianisme dans leurs sociétés qui se constitueront en blocs régionaux relativement unitaires, lesquels deviendront très puissants et joueront un rôle majeur dans la géopolitique mondiale. Il argumente correctement que le christianisme d’Afrique et d’Asie est jeune, fort, visionnaire, militant et revendicateur. Surtout, il met l’emphase sur le caractère conservateur et traditionaliste de cette culture chrétienne naissante. Si cet auteur voit cela d’un mauvais œil, nous chrétiens avons toutes les raisons de s’en réjouir.

Jenkins insiste que dans le futur, les chrétiens d’Afrique, d’Asie, forts de leur récente supériorité numérique, vont éventuellement peser plus lourd que les chrétiens d’Occident dans les relations internationales…

Demographic Shift

The most important reason is demographic shift. While in the liberal North and West the number of Christians is rapidly shrinking, Christianity in the global South and East is experiencing a phenomenal growth. Jenkins notes that of the 18 million Catholic baptisms recorded in 1998, eight million took place in Central and South America, three million in Africa, and about three million in Asia. In the Philippines alone, the number of baptisms annually was higher than the totals for Italy, France, Spain and Poland combined. It is projected that by 2025, 50 percent of the Christian population will be in Africa and Latin America, and another 17 percent will be in Asia. In the Catholic Church, by the same year, three quarters of all Catholics will be in the same three continents.

La nouvelle Chrétienté africaine

Symbolique de cette nouvelle Chrétienté d’Afrique noire, le préambule de la Constitution de la République de Zambie (1996) énonce :

We, the people of Zambia, by our representatives assembled in our Parliament ;
Acknowledge the supremacy of God Almighty ;
Declare the Republic a Christian nation ;
While upholding the right of every person to enjoy that person’s freedom of conscience or religion.

Charl van  Wik, un missionnaire réformé d’origine néerlandaise qui travaille en Zambie, précise :

Due to the free market opening up in this Christian nation, 200 farmers moved from communist Zimbabwe to Zambia. The results : They’ve provided jobs for the locals, boosted the economy and turned a net food importer into a net exporter. According to a U.S. based research group, 70 percent of Zambian Christians believe that God’s law must be applied in their civil law.

The proposed new constitution (2010) further makes abortion illegal, homosexual marriages banned and pornography no longer tolerated. Case in point, a South African businessman was incarcerated when trying to import illegal sexually explicit material. Dr John Jere, who founded Zambia United Christian Action (ZUCA), served on the National Constitutional Conference (NCC) of Zambia, a body re-writing the national constitution.

Cette réforme de la constitution zambienne fut possible grâce à la mise sur pied de l’Oasis Forum, un comité servant à coordonner l’action de groupes de juristes, du Conseil chrétien de Zambie, de l’Association évangélique de Zambie et de la Conférence épiscopale catholique de Zambie. En 2007, cette alliance mena une bataille constitutionnelle contre le gouvernement laïcard en place dans le but de faire adopter une nouvelle constitution nationale. L’Oasis Forum mobilisa l’opinion publique en organisant des manifestations et d’autres activités.

Peu de temps avant les élections présidentielles, les évêques de Zambie firent circuler une note pastorale intitulée La vérité vous rendra libre pour insister sur l’importance des élections pour l’avenir de la démocratie de leur pays. Dans leur lettre, ces évêques ont exhorté les électeurs chrétiens à exercer leur droit de vote d’une façon informée et responsable. Les évêques ont affirmé que : « Voter est non seulement un droit mais aussi un devoir envers la nation, pour aider à identifier et à élire des personnes crédibles en mesure de faire fonctionner le pays pour le bien commun. » Charl van Wik (cité plus haut), qui par ses voyages et ses nombreuses connexions a accès à certaines informations privilégiées venant de nombreux théâtres d’opérations, affirme ceci :

University, Hospital and League of Christian Nations

Bishop Lamba in the Congo has a vision to see the building of a League of Christian Nations in Africa — and this is no small vision by any means. He and his team have started both a Christian radio and television station, as well as many Christian schools and planted around 1000 congregations. A Christian university and hospital are on the agenda […] Africa is moving forward and getting a small glimpse of God’s will “being done on earth as it is in Heaven”.

Un argument avancé par certains laïcistes est que le christianisme, dans le tiers-monde et les pays émergents, est l’acabit des pauvres, la drogue des démunis, le refuge irrationnel des primitifs en détresse. Mais un rapide survol de l’Afrique subsaharienne permet de réfuter cet argument. En Afrique noire, les pays les plus bordéliques sont justement ceux qui sont les moins christianisés, nommément la Somalie, le Niger, le Mali, la Côte d’Ivoire, le gros Congo (ex-Zaïre), le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, qui sont massivement gangrénés par l’animisme, le marxisme et le mahométisme.

Mentionnons, au passage, qu’en Afrique, 60 % des chrétiens sub-sahariens croient que la Bible devrait devenir la loi reconnue par l’État dans leur pays (comparé à seulement 21 % aux États-Unis !), comme je le signale dans mon article La théonomie a plus de sympathisants qu’on le croit sur Le Monarchomaque.

La nouvelle Chrétienté chinoise

En Chine, le christianisme est illégal en dehors de l’étroite surveillance étatique, ce qui n’empêche pas plus de 100 millions de chrétiens de pratiquer dans des églises souterraines « illégales ». Le taux de conversions est très élevé – environ dix mille par jour (!) – et le christianisme n’est pas seulement la religion des pauvres mais aussi celle de la classe moyenne émergente et de l’élite universitaire. Au rythme où vont les choses, la Chine pourrait très bien devenir une civilisation chrétienne d’ici le milieu du siècle…

Chinese Calvinism Flourishes

I spent some time on Monday talking to the Rev May Tan, from Singapore, where the overseas Chinese community has close links with mainland China. The story she told of the spread of Calvinist religion as an elite religion in China was quite extraordinary.

In China, the place where Calvinism is spreading fastest is the elite universities, fuelled by prodigies of learning and translation. Wang Xiaochao, a philosopher at one of the Beijing universities, has translated the two major works of St Augustine, the Confessions and the City of God [La Cité de Dieu], into Chinese directly from Latin. Gradually all the major works of the first centuries of the Christian tradition are being translated directly from the original languages into Chinese.

All of this is happening outside the control of the official body which is supposed to monitor and supervise the churches in China. Instead, it is the philosophy departments at the universities, or the language departments and the departments of literature and western civilisation that are the channel. Chinese Christianity using Chinese to do Christian thinking has become a very interesting movement.

Though the communists stigmatised Christianity as a foreign religion, they also and still more thoroughly smashed up the traditional religions of China : « The communist, socialist critique of traditional religion, and of Confucianism has been effective », she (Dr Tan) says : « The youngsters think it is very cool to be Christian. Communism has removed all the obstacles for them to come to Christianity. »

In China now, this kind of Christianity (Calivism) is seen as forward-looking, rational, intellectually serious, and favourable to making money. « Very soon », said Dr Tan, « Christians will become the majority of university students, that could happen. » It would be astonishing if China were to become a great power in the Christian world, as well as in the economic one.

Compléments à propos de la lente et périlleuse christianisation de la Chine sur Le Monarchomaque :

Fichiers alternatifs : clic | clic | clic.

Le 1er mars 1562, six semaines après que l’Édit de Janvier ait autorisé le culte calviniste à l’extérieur de toutes les villes françaises, quelque 200 protestants célèbrent dans une grange de Wassy en Champagne. Le Duc de Guise, archi-catholique, passe par là et entend résonner leurs cantiques. Il s’irrite et ordonne à sa troupe de châtier ces renégats. Elles s’exécutent brutalement, assassinent et humilient collectivement les pratiquants… on décompte une cinquantaine de morts et 150 blessés avant que les soldats ne permettent aux survivants de se disperser. Cette commotion marque le début des Guerres de Religion qui vont déchirer la France pendant 30 ans et causer — directement ou indirectement (par famine et épidémie) — la mort d’un millions d’habitants, soit  le huitième de la population du royaume. En rétribution aux exactions de Guise, le prince protestant Louis de Condé attaque Orléans le 2 avril 1562, puis s’ensuit un cycle incessant d’épiques et sanglantes prises d’armes entrecoupées d’édits de cessation des hostilités…

Environ 15 % des Français adoptent entre-temps la foi nouvelle qui s’articule autour d’un corps de doctrines solidement établi : rapport personnel et direct au Créateur, lecture par tous  les chrétiens de la Parole de Dieu (Saintes Écritures), sacerdoce de tous les croyants, salut par la foi, adoration de la Trinité seule (et non pas de Marie et d’une ribambelle de saints quasi-déifiés). Mais cette minorité est disproportionnellement répartie entre les classes. En chiffres ronds, le protestantisme rallie 10 % de la paysannerie, 50 % de la bourgeoisie et 50 % de la noblesse. Comment expliquer cette disparité ? C’est que les membres de l’élite lettrée, qui avaient la chance de lire la Bible eux-mêmes et y redécouvrir ses trésors, étaient beaucoup plus enclins à passer à la Réforme que les paysans analphabètes qui dépendaient entièrement d’un curé pour leur nourriture spirituelle. Les cultivateurs et les éleveurs des villages où il pré-existait une école communale qui enseignait les rudiments de la lecture et de l’écriture aux enfants acceptèrent généralement avec beaucoup d’enthousiasme la Réforme, comme dans le Vaucluse, les Cévennes et le Vercors.

Si la moitié des nobles de l’ensemble des provinces embrassent le protestantisme (même dans des régions massivement catholiques comme la Bretagne), les fidèles calvinistes sont nettement concentrés dans le sud et l’ouest. En 1562, on compte déjà quelque 1400 Églises réformées « dressées » à la genevoise (c’est-à-dire organisées autour d’un pasteur et d’un consistoire) en territoire français :

Plusieurs métropoles régionales comme Montauban, Nîmes et Montpellier deviennent des bastions réformés, la Cité de La Rochelle se transforme pratiquement en république calviniste indépendante. Lyon est une capitale protestante temporaire en 1562-1563 ; le Quatrième Synode national des Églises réformées du Royaume de France s’y tient en 1563 sous l’autorité du respecté pasteur Pierre Viret.

La Cité de Lyon devient le deuxième plus important centre d’imprimerie de France et un foyer de réflexion considérable, au point où certains historiens parlent de Lyon comme de la « capitale intellectuelle du royaume » (source) pendant cette brève parenthèse. C’est dire l’influence de cette ville pendant cette période.

La Paix d’Ambroise rend la ville à la Ligue catholique, mais le parti réformé en redeviendra maître en 1594. En 1570, Jeanne d’Albret fait de la foi réformée la religion d’État du Béarn dont voici la localisation dans l’Hexagone :

Malgré une tentative d’apaisement via un mariage mixte entre le Roi Henri III de Navarre (officiellement protestant) et la fille du Roi Henri II de France, Marguerite de Valois (officiellement catholique), la populace catholique parisienne assassine 30 000 réformés lors du massacre de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572. Le chef politique et militaire des huguenots, l’amiral Gaspard de Coligny), fut la première victime. Ce génocide est reproduit à Orléans et Meaux le 25 août, à Bourges et La Charité-sur-Loire (Nièvre) le 26 août, à Troyes le 27 août, à Saumur et Angers les 28-29 août, à Lyon le 31 août, encore à Troyes le 4 septembre, encore à Bourges le 11 septembre, à Rouen le 17 septembre, à Bordeaux le 3 octobre, à Toulouse le 4 octobre, à Gaillac (Tarn) le 5 octobre, à Albi le 6 octobre, etc.

La régente Catherine de Médicis observe avec satisfaction les résultats de l’hécatombe criminelle :

Après une tentative de meurtre contre lui par Catherine de Médicis en 1576, Henri de Navarre prend la tête du parti protestant et prépare la contre-offensive avec le surnom de « Roi de Gascogne », titre qui n’était pas tout à fait inapproprié si l’on compare les frontières de son domaine avec celles de la Gascogne…

Carte des domaines d’Henri de Navarre dans le Sud-Ouest de la France :

Carte de la Gascogne dans le Sud-Ouest de la France :

Contrairement aux espérances des massacreurs catholiques, la décapitation du mouvement calviniste français lors de l’hécatombe de la Saint-Barthélemy ne mit pas fin à la Réformation en France. Dans la décennie 1570, catholiques et protestants s’organisent en territoires quasi-souverains dans les parties du royaume qu’ils contrôlent respectivement. Le calvinisme est porteur d’une théorie politique selon laquelle le tout système étatique doit s’appuyer sur le peuple qui est indirectement souverain (via la petite noblesse dans ce contexte). Les huguenots créent ainsi dans le Sud de la France une république fédérative où chaque province jouit d’une grande autonomie face au pouvoir central. L’autorité est confiée au « pays », c’est-à-dire à des États-Généraux. Les Provinces-Unies du Midi sont fondées à Anduze en février 1573. Ce régime perdurera une bonne vingtaine d’années. Les Provinces-Unies du Midi constituent un précédent à la monarchie constitutionnelle.

Le 20 octobre 1587, l’armée royale catholique est écrasée par les calvinistes des Provinces-Unies du Midi à Coutras en Gironde (Gascogne/Aquitaine),  ce qui prélude à la marche de l’héritier du trône, de la couronne et sceptre sur Paris et à la conclusion de la 8ème guerre de religion.

Voir également sur Le Monarchomaque :

Les films hollywoodiens à saveur historique influent sur la compréhension de l’histoire et la vision du monde du grand public. Le Royaume des Cieux de Ridley Scott (2005), même s’il constitue une excellente pièce de divertissement, s’avère être assez pauvre en termes de fidélité aux données historiques. Condensé de culpabilisation de l’Occident et de propagande antichrétienne, des corrections s’imposent…

Comme on pouvait s’y attendre, le parti pris est plutôt favorable à l’islam, versant dans un oecuménisme d’une touchante naïveté. Rien de surprenant donc.

Source : Jean DARTOIS, « Cinéma : « Kingdom of Heaven » », L’Héritage, Numéro 3, hiver 2006, p. 6.

L’interprétation partiale du cinéaste, sa façon de totalement disculper les musulmans dans les sources du conflit, nous laisse un goût amer. On ajoutera également qu’il aurait fallu un héros tonitruant or celui qu’il nous propose est trop mielleux et effacé pour incarner l’âme du chevalier du XIIème siècle. Les sentiments humanistes et les idéaux multiculturalistes déversés tout au long du film au téléspectateur sont des transferts de notre société moderne, totalement anachroniques pour l’époque. (…)

Balian a tué le prêtre qui avait enterré sa mère après avoir vu que celui-ci l’avait dépossédée d’un crucifix qu’elle portait autour du cou. (…) À ce moment du film, le décor est posé. L’église endosse déjà le mauvais rôle : le prêtre a volé le crucifix (?!) de la mère suicidée.

Source : Kingdom of Heaven : Une vision orientée des Croisades [Europae Gentes]

En ce temps-là, il était tout simplement impensable de tenir un discours relativiste concernant la religion. La caricature qu’offre Balian (Olrando Bloom) sur la place publique de Jérusalem est ineffable. Surtout lorsqu’il explique que la Terre sainte ne compte pas car la Jérusalem céleste est dans le cœur de chacun et que les religions causent plus de troubles qu’autres chose, et que finalement, l’idéal, ce serait encore un bon syncrétisme inspiré des droits de l’homme, et que c’est dommage que personne ne comprenne, car cette situation peut encore durer des siècles (clin d’oeil grossier et simpliste à l’actuel conflit israélo-palestinien). L’individualisme foncier, la foi relevant du domaine privé et s’apparentant plus à la philosophie qu’à l’ontologie sont des structures mentales qui échappaient tout simplement aux contemporains, chrétiens et musulmans… l’apothéose de ce leitmotiv est d’ailleurs atteinte lorsqu’en aparté, les deux grands sages du film, Balian et Saladin, se laissent comprendre, à mi-mots, que Jérusalem en tant que lieu de spiritualité n’a aucune importance réelle. De là, Saladin, finaud, insinue que la prise de Jérusalem est plus un objectif politique qu’autre chose. De même, il rejette publiquement l’influence d’Allah sur ses victoires et ne les attribue qu’à son mérite personnel. Ce qui est tout bonnement impensable, là encore.

Source : « Les Croisés en Terre Sainte », Histoire du Christianisme Magazine, Numéro 28, juin 2005, p. 76.

This is a True Story – Only the Facts Have Been Changed

Kingdom of Heaven also distorts history beyond all recognition. The “hundred-year truce” between the Christian and Muslim armies is a figment of their imagination. The warfare throughout the 12th Century was incessant.

The depiction of the Knight’s Templar as a band of religious fanatics trying to shatter the truce and provoke war with the Muslims by attacking caravans, is a total fabrication. (…) Attacking caravans is what the founder of Islam, Muhammad, engaged in regularly. As did his handpicked apostles, the Caliphas. The Knights Templar were formed primarily to protect travellers from the attacks of the Muslim army. In fact it was the slaughter of Christian pilgrims, by Muslim armies, in violation of earlier agreements of safe passage, that precipitated the crusades in the first place.

The central figure of this film, Sir Balian, is a historical figure, who did in fact play a critical role in the defence of Jerusalem in 1187, but the filmscript distorts his character and role beyond all recognition. First of all, Balian was not a blacksmith, nor did his wife commit suicide, nor was he illegitimate, nor raised as a commoner. His father, Balian the Old (not Godfrey as in the movie), had three sons, all legitimate : Hugh, Baldwin and Balian. Balian never had to travel to the Holy Land, because he grew up as part of the nobility there. Balian was married to royalty long before the events portrayed in the film, and he was not at all romantically involved with the Princess Sybilla.

In Kingdom of Heaven, Balian is portrayed as questioning whether God exists, although according to the historical records it is clear that Balian was a dedicated Christian who took his faith very seriously. Nor did Balian desert the defence of the Holy Land following the fall of Jerusalem. Far from returning to France, Balian proceeded to Beirut in Lebanon which he helped fortify against Muslim invasion. He was present with Richard the Lionhearted at the signing of the peace with Saladin, which secured safe passage for Christian pilgrims and recognised crusader control over the 90 mile stretch of coastline from Tyre to Jaffa.

According to Kingdom of Heaven, the real hero in the story is the famous Muslim general, Saladin. (…) The film has uncritically accepted, and embellished, the legends about Saladin beyond what the historical record would support. (…) Far from having war forced upon him, Saladin initiated the conflict by declaring a Jihad against the Christians. He swept throughout Palestine capturing more than 50 crusader castles in two years.

(…)

In the film, Saladin is portrayed as being most gracious in allowing the defenders of Jerusalem safe passage. In fact after the negotiated surrender of Jerusalem, which the Patriarch of Jerusalem initiated, Saladin demanded that every man, women and child in Jerusalem pay a ransom for his or her freedom or face the grim prospect of Islamic slavery.

(…)

Twisted Theology

The theology in Kingdom of Heaven is also all wrong. The film depicts some monk standing by the roadside repeating : “To kill an infidel is not murder it is the path to heaven !” As any student of the Bible would be able to tell you, neither the concept nor those words appear anywhere in the Christian Bible. However, as any student of the Quran should be able to inform you, that is exactly what the Islamic doctrine of Jihad teaches.

At one point early in the film as Muslims bow in prayer towards Mecca, Balian comments : “You allow them to pray ?” A knight sneers and answers : “As long as they pay their taxes !” In fact the crusaders never required any extra taxes of Muslims in order to allow them to pray. That is the Islamic doctrine and practice of Jizya. To this day Muslim governments require Jizya – tribute taxes – of dhimmi’s (Jews and Christians under their Islamic rule).

(…)

Insults to Intelligence

Here we are expected to believe that : Balian is grieving his wife’s death, yet he does not even attend to her burial ; that Balian raised a commoner, trained only as a blacksmith, from France, could within days of arriving in Palestine be teaching the local people how to practice agriculture and dig wells in the desert ; and that this blacksmith with no military training could know more about siege weapons and military strategy that all the knights and military professionals concentrated in the Holy Land put together !

(…)

The fictional, adulterous relationship depicted between Balian and Princess Sybilla strains all credibility. As does Balian’s presumed ethical objections against executing the venomous and bloodthirsty husband of his presumed adulterous interest ! Apparently justice and the avoiding of a disastrous war were not as important as his adulterous affections.

(…)

Crusade Against Christianity

Producer Ridley Scott, and scriptwriter William Monahan, obviously hate Christianity. But, just in case any viewers lack the discernment to detect the unveiled anti-Christian hostility and prejudice, which permeates the entire movie, Ridley Scott, has gone on record as stating : “Balian is an agnostic, just like me.” Of course there was no such thing as agnosticism in the 12th Century, especially not amongst crusaders. Just in case anyone misunderstood the motivations behind his movie, Ridley Scott has been quoted as saying : “If we could just take God out of the equation, there would be no fucking problem !”

Source : Kingdom of Heaven Film Review [Frontline Fellowship]

On en apprend sur le caractère colérique et cruel de Saladin et sur les véritables événements ayant entouré la reddition de Jérusalem en 1187 :

Après la bataille de Hattin, il fit exécuter les 300 moines-soldats de l’Ordre du Temple et de l’Ordre des Hospitaliers. Il épargna provisoirement le grand-maître Gérard de Ridefort. Celui-ci fut conduit sous la tente du sultan avec deux autres prisonniers de marque, le roi Guy de Lusignan et le prince d’Antioche Renaud de Châtillon (également seigneur d’Outre-Jourdain et d’Hébron, il avait été prisonnier pendant 15 ans à Alep).

Le sultan tendit une coupe à Lusignan, signifiant par ce geste d’hospitalité qu’il ne saurait tuer un roi. Lusignan tendit la coupe à son voisin, Renaud de Châtillon. Colère de Saladin qui n’entendit pas lui étendre son hospitalité. Le sultan tira son épée et brisa l’épaule du prince d’Antioche. Des soldats entraînèrent le prisonnier hors de la tente et le décapitèrent.

Là-dessus, le sultan gagna la côte avec son armée en vue de s’emparer des ports et de prévenir le débarquement d’une nouvelle croisade. Il échoua devant Tyr, sauvée par l’arrivée providentielle d’un croisé énergique, Conrad de Montferrat.

Le 20 septembre 1187, l’armée musulmane se présente devant les murailles de la ville sainte. Les habitants chrétiens se défendirent avec la force du désespoir deux semaines durant. Le baron Balian d’Ibelin sollicita alors des négiciations avec Saladin. Celui-ci affirma qu’il n’avait aucunement l’intention d’épargner la population civile.

Ce à quoi Balian répondit : « En ce cas, nous égorgerons nos fils et nos femmes, nous mettrons le feu à la ville, nous renverserons le Temple et tous ces sanctuaires qui sont aussi vos sanctuaires. Nous massacrerons les cinq mille captifs musulmans que nous détenons, puis nous sortirons en masse et aucun de nous ne succombera sans avoir abattu l’un des vôtres ! »

Contraint par cette menace, Saladin accorda la possibilité aux chrétiens de se racheter. Saladin se résolut à négocier la vie sauve pour l’ensemble des défenseurs et des habitants, avec le droit pour tous les chrétiens de quitter la ville et de se réfugier en terre chrétienne. Selon les mœurs du temps, il libèra les plus riches habitants contre une rançon appréciable. Il libèra aussi 7 000 pauvres contre une rançon collective de 30 000 écus.

(…)

Entré le 3 octobre dans la ville sainte, Saladin fit aussitôt abattre la croix dorée érigée 88 ans plus tôt au sommet du Dôme du Rocher sur le Mont du Temple. Gérard de Ridefort fut torturé et exécuté dans sa cellule sur ordre de Saladin.

Dans le film Kingdom of Heaven, Saladin (…) est montré comme la quintessence du croyant éclairé, alter ego du bon chrétien. (…) Or, l’objectif avoué de Saladin était d’exterminer les chrétiens et de les chasser de Terre sainte. Contrairement à ce que montre ce film, il ne s’est pas montré magnanime lors de la prise de Jéruslam. Même s’il a laissé partir les rescapés capables de payer une rançon, ceux qui n’avaient pas l’argent (entre 11 000 et 16 000 personnes) ont été tués ou envoyés en esclavage s’ils étaient assez jeunes.

Source : Collectif, « Les Croisés en Terre Sainte », Histoire du Christianisme Magazine, Numéro 28, juin 2005, p. 77.

Démolissons d’autres mythes…

Frustrated with the ways in which the Crusades have been used and distorted, a few historians are now attempting to close the yawning gap between the academy and general readers. (…)

Take, for example, what might be called the Myth of the Greedy Younger Son. This myth holds that an increase in population, the development of feudal primogeniture, and a series of bad harvests created a situation in medieval Europe where thousands of well-trained and land-hungry warriors were milling about with nothing to do. Rather than have them make trouble at home, Pope Urban II convinced them to carve out territories for themselves in the faraway Muslim world. (…) New research has definitively shown that Crusaders were predominantly the first sons of Europe : wealthy, privileged, and pious. Crusading was extremely expensive and more than a few noble families risked bankruptcy in order to take part. They did so for medieval, not modern, reasons. Crusading for them was an act of love and charity by which, like the Good Samaritan, they were aiding their neighbors in distress. Muslim warriors had conquered eastern Christians, taken their lands, and in some cases killed or enslaved them. The Crusader believed it was his duty to right that wrong.

The Greedy Younger Son is not the only myth historians have discarded. It may surprise some to learn that the Crusades were almost never profitable, since booty was so scarce. Or that the Christian settlers in the so-called Crusader Kingdom were not themselves Crusaders. Or that the Crusades met all the criteria of a just war, especially in their defensive nature. Or that the Crusades had nothing at all to do with colonialism. Or that the Crusades were in no way wars of conversion.If your image of Western civilization relies on a depiction of the Crusades as an insane and bloodthirsty attack on a peaceful and sophisticated Muslim world, then you are not going to like what recent historians have to say.

Source : Thomas MADDEN, « Crusaders and Historians », First Things, juin-juillet 2005.

Myth # 3 : When the Crusaders captured Jerusalem in 1099 they massacred every man, woman, and child in the city until the streets ran ankle deep with the blood.

This is a favorite used to demonstrate the evil nature of the Crusades. Most recently, Bill Clinton in a speech at Georgetown cited this as one reason the United States is a victim of Muslim terrorism. It is certainly true that many people in Jerusalem were killed after the Crusaders captured the city. But this must be understood in historical context. The accepted moral standard in all pre-modern European and Asian civilizations was that a city that resisted capture and was taken by force belonged to the victorious forces. That included not just the buildings and goods, but the people as well. That is why every city or fortress had to weigh carefully whether it could hold out against besiegers. If not, it was wise to negotiate terms of surrender. In the case of Jerusalem, the defenders had resisted right up to the end. They calculated that the formidable walls of the city would keep the Crusaders at bay until a relief force in Egypt could arrive. They were wrong. When the city fell, therefore, it was put to the sack. Many were killed, yet many others were ransomed or allowed to go free. (…) It is worth noting that in those Muslim cities that surrendered to the Crusaders the people were left unmolested, retained their property, and allowed to worship freely. As for those streets of blood, no historian accepts them as anything other than a literary convention. Jerusalem is a big town. The amount of blood necessary to fill the streets to a continuous and running three-inch depth would require many more people than lived in the region, let alone the city.

Source : Thomas MADDEN, « Crusade Myths », Catholic Dossier, Volume 8, Numéro 1, janvier-février 2002.

Un film sur le thème des croisades est sorti en 2007, Arn le Chevalier du Temple. Comme dans Le Royame des Cieux, Arn est plein de moralisme pro-arabe et anti-Église ennuyant… on dirait que ses producteurs suédois se sont directement inspiré de l’agnostique Ridley Scott pour plusieurs scènes.

Malgré les nombreux anachronismes, le film contient quelques bonnes scènes de bataille, comme celle de Montgisard le 25 novembre 1177 (hyperlien alternatif)…

De nos jours, lorsque les détracteurs de la religiosité s’évertuent à énumérer les crimes du christianisme, les croisades figurent habituellement en tête de liste, au même rang que l’Inquisition. Déjà au XIXe siècle, François-René vicomte de Chateaubriand déplora la mauvaise historiographie dont souffrent les croisades :

Les écrivains du XVIIIe siècle se sont plu à représenter les croisades sous un jour odieux. […] Les croisades ne furent pas des folies, comme on affectait de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat. […] Les chefs de ces entreprises guerrières n’avaient pas les petites idées qu’on leur suppose, et ils pensaient sauver le monde d’une inondation de barbares. […] Où en serions-nous si nos pères n’eussent repoussé la force par la force ? Que l’on contemple la Grèce et l’on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des musulmans. […] Les croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes au centre même de l’Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes [1].

Les Maures ont été plusieurs fois sur le point d’asservir la Chrétienté. Et quoique ce peuple paraisse avoir eu dans ses mœurs plus d’élégance que les autres Barbares, il avait toutefois dans sa religion, qui admet la polygamie et l’esclavage, dans son tempérament despotique et jaloux, il avait disions-nous, un obstacle invincible aux lumières et au bonheur de l’humanité. Les ordres militaires d’Espagne, en combattant ces infidèles, nous ont donc […] préservés de très grands malheurs. […] On a blâmé les chevaliers d’avoir été chercher les infidèles jusque dans leurs foyers. Mais on n’observe pas que ce n’était, après tout, que de justes représailles contre des peuples qui avaient attaqué les premiers les peuples chrétiens : les Maures […] justifient les croisades. Les disciples du Coran sont-ils demeurés tranquilles dans les déserts de l’Arabie, ou n’ont-ils pas porté leur loi et leurs ravages jusqu’aux murailles de Delhi et jusqu’aux remparts de Vienne ? Il fallait peut-être attendre que le repaire de ces bêtes féroces se fut rempli de nouveau, et parce qu’on a marché contre elles sous la bannière de la religion, l’entreprise n’était ni juste ni nécessaire ! Tout était bon, Teutatès, Odin, Allah, pourvu qu’on n’eût pas Jésus-Christ [2] !

Soulignons que l’épopée des croisades ne fut pas la première fois dans l’histoire où l’on se battit pour la possession de la Terre sainte. Par exemple, en l’an 628 de notre ère, l’Empire byzantin (de confession chrétienne orthodoxe) l’avait reconquise sur les Perses sassanides (de confession mazdéenne zoroastriste) qui la leur avaient ravie en 614.

Il est important d’insister que les seigneurs francs sont intervenus au Proche-Orient car le Basileus (Empereur byzantin) avait imploré leur aide dans l’espoir de récupérer ses contrées asiatiques occupées par les mahométans. En 1071, les Turcs convertis à l’islam avaient infligés une défaite majeure à Byzance lors de la bataille de Manzikert en Arménie où l’Empereur Romain IV Diogène fut fait prisonnier [3]. S’ensuivit une déroute de l’armée byzantine qui permit aux Turcs d’occuper la Syrie et de progresser en Anatolie. Le 1er mars 1074, le nouvel empereur byzantin, Michel VIII, adressa une lettre de secours aux chrétiens d’Occident, les enjoignant de faire preuve de charité comme le Seigneur le fit. Malgré les efforts du pape Grégoire VII, les Occidentaux n’allèrent pas prêter main forte à leurs frères d’Orient immédiatement [4]. Les Turcs prirent Nicée en 1075. Par 1082, presque toute l’Asie mineure était tombée sous la domination turco-islamique.

L’empereur suivant, Alexis Comnène, impuissant face à la foudroyante avancée ennemie et sachant que les Turcs seront bientôt aux portes de Constantinople, envoya une embrassade quérir des renforts dans le reste de la Chrétienté en 1094. Les Occidentaux étaient conscients que l’étau se resserrait sur l’Europe chrétienne et cela les préoccupaient de plus en plus.

En 1095, en réponse à la demande de Byzance, le pape Urbain II prononça un prêche galvanisant au Concile de Clermont qui donna le coup d’envoi à la première croisade [5]. À l’issue de celle-ci, il était prévu qu’Édesse, Antioche et Jérusalem soient rétrocédés aux Byzantins, mais après que ceux-ci aient joué dans le dos du contingent occidental pendant le siège de Nicée, le corps expéditionnaire croisé décida de faire cavalier seul et de conserver ses gains territoriaux [6].

Cicéron, un illustre sénateur romain et orateur hors pairs ayant vécu au Ier siècle avant notre ère, a posé les critères de la guerre juste. Pour être moralement justifiable, la guerre doit être faite « pour repousser l’ennemi ou pour venger une attaque [7] ». En fidélité à ces principes, Gratien, un éminent juriste scolasticien du XIIe siècle, expliqua dans son célèbre Decretum que pour être légitime, la guerre doit être faite « pour la défense de la patrie attaquée ou la récupération de biens spoliés [8] ».

En remettant les croisades dans leur contexte historique, on se rend compte qu’elles respectent assez bien les critères de la guerre juste. Assurément, plusieurs actes perpétrés par certains éléments indisciplinés de ces grands pèlerinages armés sont d’emblée condamnables. Désorganisés, mal encadrées et sans véritable commandement central, plusieurs des hommes prenant le chemin du Saint-Sépulcre (ou feignant le faire) ont, concédons-le, commis les crimes propres à toutes les guerres de large envergure.

Cela étant dit, la chronologie des événements rend indéniable le fait que les croisades furent la réaction occidentale à près d’un-demi millénaire d’agression islamique contre la Chrétienté. Avant que les chrétiens d’Europe de l’Ouest ne lancent leur première croisade, les musulmans avaient déjà conquis par la force des armes les deux tiers du monde chrétien (qui incluait alors la Mésopotamie et toute l’Afrique du Nord) [9] et massacré ou réduit en état d’infériorité juridique (dhimmitude) la moitié des chrétiens de la terre [10]. Dans le seul siècle ayant suivit la mort de Mahomet, on estime qu’environ 3200 églises furent rasées ou transformées en mosquées [11].

Souvenons-nous qu’en 827 les Arabes avaient envahis la Sicile et l’Italie du Sud et qu’en 846 ils avaient même assiégés Rome [12]. Ils multipliaient les raids sur la Sardaigne et la Corse. Après avoir traversés le détroit du Gibraltar et s’être emparés de la péninsule ibérique en 711, les Sarrazins avaient tentés de conquérir la Gaule mérovingienne ; ils en furent empêchés par la bravoure de Charles Martel et de la cavalerie franque à la Bataille de Poitiers en 732. Pépin le Bref, Charlemagne et Guillaume VIII d’Aquitaine durent eux aussi combattre la menace mahométane en Septimanie puis en Hispanie [13]. Dans cette perspective historique, nous devons considérer les croisades comme des guerres défensives. À long terme, les Occidentaux avaient le choix d’être subjugués par l’Islam ou bien de résister. Sans les croisades et les entreprises militaires similaires (la Reconquista puis les Saintes Ligues contre les Ottomans), il est clair que notre civilisation aurait été anéantie.

Ajoutons qu’en 937, l’église de la Résurrection et l’église du Calvaire à Jérusalem furent brûlées par le pouvoir arabo-musulman. En 1009, le calife Al-Hakim fit détruire l’église du Saint-Sépulcre et profaner le tombeau du Christ, et imposa des conversions forcées aux chrétiens [14]. En 1056, les habitants chrétiens de la cité sainte furent expulsés hors des murs. En 1078, les Turcs musulmans interdirent aux pèlerins chrétiens l’accès à Jérusalem et à ses lieux saints. Or en Europe médiévale, on considérait depuis des siècles que la libre circulation au berceau du christianisme était un droit sacré. Ainsi, la sécurisation de Jérusalem et de la route y menant par ceux qui prirent le nom de soldats du Christ doit indiscutablement être vu comme remplissant les conditions nécessaires de la guerre juste.

La persécution des chrétiens d’Orient précédant les croisades est une réalité historique amplement documentée qui suffit à elle seule à légitimer moralement l’intervention occidentale [15]. Même si les colonnes croisées ont saccagés quelques villes orthodoxes en Europe de l’Est et que leurs relations avec les autorités byzantines étaient généralement tendues, il est avéré que les croisés ont nettement amélioré la situation des chrétiens d’Orient dans les territoires du Levant qu’ils administraient [16].

Rappelons également que les barons francs, flamands et normands avaient infligé de sévères défaites aux mahométans en Anatolie en 1097. Un vaste territoire s’étendant de l’Ionie au Pont (incluant Nicée, Dorylée, Smyrne, Éphèse et Milet) fut restitué à l’Empire byzantin, et était encore sous sont contrôle au moment de la chute du dernier bastion latin en Terre sainte, Saint-Jean-d’Acre, en 1291. Par la suite, les Turcs durent mettre leurs énergies et leurs ressources sur la récupération de cette zone tampon avant de pouvoir arriver aux Dardanelles et débarquer dans les Balkans.

Justement, en 1299, soit à peine huit ans après que les croisés furent définitivement chassés de Terre sainte, la ville anatolienne de Bilecik fut perdue par Byzance aux mains des Turcs qui y proclamèrent l’Empire ottoman. « En accourant à l’aide des chrétiens orientaux, les croisés d’Occident vont repousser de quatre siècles la chute de Constantinople [17]. »

L’HÉRITAGE DES CROISADES EN OCCIDENT

Après que les troupes occidentales aient libéré la Terre sainte en 1917, Henri Joseph Gouraud, un général français ayant affronté les Turcs à Gallipoli, se rendit à la tombe de Saladin située à Damas. Il donna un coup de pied dessus et s’exclama « Saladin, réveilles-toi, ON EST ICI ! » La revue britannique Punch publia un dessin intitulé La dernière croisade où Richard Cœur-de-Lion s’écriait devant Jérusalem « Mon rêve enfin devenu réalité [18] ! » L’année suivante, le Premier ministre du Royaume-Uni, David George Lloyd, déclara à l’occasion d’un discours officiel à Jérusalem que « la guerre des croisades est maintenant terminée. »


[1] François-René DE CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem, volume 1, Paris, P.-H. Krabbe, 1848, p. 362-363.

[2] François-René DE CHATEAUBRIAND, Oeuvres choisies – Génie du christianisme, tome 3, Paris, Pourrat Frères, 1834, p. 139-140.

[3] André LARANÉ, « Désastre byzantin à Malazgerd », Hérodote, [En ligne], http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=10710819 (Page consultée le 1er février 2011)

[4] Thomas MADDEN et al. Les Croisades, Londres, Duncan Baird Publishers, 2004, p. 28 sur 224.

[5] Christophe DICKÈS et Jacques HEERS, « L’appel de Clermont », Canal Académie – Institut de France, [En ligne], http://www.canalacademie.com/27-novembre-1095.html (Page consultée le 1er février 2011)

[6] Marc CARRIER, « La première croisade (1095-1099) », Université de Sherbrooke, [En ligne], http://pages.usherbrooke.ca/croisades/croisade1.htm (Page consultée le 1er février 2011)

[7] Richard SORABJI, The Ethics of War, Burlington, Ashgate Publishing, 2006, p. 14-15 sur 253.

[8] Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, 516 p.

[9] Thomas MADDEN, « Crusade Propaganda – The Abuse of Christianity’s Holy Wars », National Review, [En ligne], http://www.nationalreview.com/articles/220747/crusade-propaganda/thomas-f-madden (Page consultée ler février 2011)

[10] Bill BATHMAN, « Consider the Unthinkable – What if we lose this war ? », In Touch Mission, [En ligne], http://www.intouchmission.org/wp-content/uploads/0409_consider-the-unthinkable.pdf (Page consultée le1er février 2011)

[11] Peter HAMMOND, Slavery, Terrorism & Islam – The Historical Roots and Contemporary Threat, Cape Town, Christian Liberty Books, 2005, 166 p. [Résumé en ligne sur Frontline Fellowship], http://www.frontline.org.za/news/end_of_islam.htm (Page consultée le 1er février 2011)

[12] Sylvain GOUGUENHEIM, Aristote au Mont Saint-Michel – Les racines grecques de l’Europe chrétienne, Paris, Seuil, 2008, p. 29 sur 280.

[13] Pierrick AUGAIN, « Guillaume VIII d’Aquitaine (1058-1086) », Passion & Patrimoine, [En ligne], http://www.passion-patrimoine.net/article-guillaume-viii-d-aquitaine-1058-1086-63806563.html (Page consultée le 1er février 2011)

[14] Jean RICHARD, « Face aux croisés », L’Histoire, no 337, décembre 2008, p. 52-55.

[15] Robert SPENCER, The Politically Incorrect Guide to Islam and the Crusades, Washington, Regnery Publishing, 2005, 270 p. [Traduction collective en ligne], Le Guide Politiquement Incorrect de l’Islam et des Croisades, http://gpii.precaution.ch/ (Site consulté le 1er février 2011)

[16] Jean RICHARD, opere citato, p. 52-55.

[17] André LARANÉ, « De l’appel de Clermont au départ des croisés », Hérodote, [En ligne], http://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=82&ID_dossier=144 (Page consultée le 1er février 2011)

[18] Thomas MADDEN, opere citato, p. 204-205.

L’ouvrage Duplessis, son milieu, son époque regroupe les communications livrées par une trentaine d’historiens de toutes allégeances au colloque du même nom, organisé à Trois-Rivières en septembre 2009 par le Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ). Monsieur Gélinas a qualifié cette ouvre de « premier effort sérieux de recherche historique depuis 30 ans » (depuis la biographie publiée par Conrad Black en 1977 dont le titre anglais original était Render Unto Caesar). Le passage du temps et le recul qu’il offre ont ainsi permis de jeter un regard plus serein sur une période controversée de notre histoire.

La période séparant la Seconde Guerre mondiale et la Révolution tranquille est mal-connue sous le nom de « Grande Noirceur ». Comme le démontre Charles-Philippe Courtois dans le premier chapitre de ce collectif, la revue Cité Libre de Pierre Elliott Trudeau est largement responsable de la fabrication de cette vision tronquée du Québec d’alors, présenté comme anti-démocratique et rétrograde. René Boulanger du journal Le Québécois (souverainiste de gauche) concède :

Le mérite de cet ouvrage, c’est de montrer que même s’il s’agissait d’un régime de droite et populiste, le gouvernement Duplessis a su pour l’essentiel préserver l’intégrité de l’État québécois face à la menace impérialiste. L’expression Grande Noirceur, vue sous cet angle, est certainement à revoir.

Voici des extraits de la préface de Denis Vaugeois, ex-ministre péquiste et actuellement président des Éditions du Septentrion.

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Maurice Duplessis, puisque c’est de lui dont je dois parler, a le mérite d’avoir été un des fondateurs de l’Union nationale. Il a joué du coude pour accéder à sa direction. Fils d’un homme politique, il avait le goût de la politique ; élevé dans le respect des traditions, il aimait sa « Province de Québec ». (…)

Issu d’une famille à l’aise, il a tout de même vécu parmi des gens de condition modeste. Au Collège de Trois-Rivières, (…) (il développe) une réelle amitié pour des fils d’ouvriers ou de cultivateurs, ses confrères de classe. Contrairement, là aussi, à une fausse idée reçue, les collèges classiques n’étaient pas les repères d’une petite élite bourgeoise. Ils accueillaient des jeunes dont les parents étaient conscients de l’importance de l’instruction. Les parents faisaient les sacrifices nécessaires, les curés des paroisses qui avaient repéré les enfants les plus talentueux cherchaient de généreux bienfaiteurs, les autorités des institutions en cause géraient de façon serrée, les prêtres ne gagnaient à peu près rien. (…)

Le jeune Duplessis est un vrai Trifluvien : un petit dur. Bien élevé mais toujours un peu rustre. Dans son milieu, la fin justifie les moyens. Il aime la bagarre, prend un coup solide, du moins jusqu’à ce que les médecins l’incitent à la modération vu ses prédispositions au diabète. Sa vie, ce sera la politique ; sa compagne, la province. Les libéraux lui ont montré la façon de gagner des élections. Il s’en souviendra : le patronage fait partie du jeu politique depuis belle lurette. Mais rien ne remplace la ferveur populaire. Il le comprend vite. Il s’inquiète de l’emploi pour les ouvriers, des salaires aussi. Au lendemain de la guerre, la reprise économique est au rendez-vous ; les gens travaillent. À Trois-Rivières, les moulins à papier tournent à pleine capacité, (…) Duplessis sait que cette reprise est fragile. La nervosité des patrons l’inquiète, l’agitation des syndicats aussi. Il veille au grain. Il ne veut pas de conflits. Il connaît le drame du chômage ; il l’a côtoyé.

Victorieux en 1936, Duplessis connaît la défaite en 1939. Elle lui servira de leçon et donnera l’occasion à ses adversaires de commettre des erreurs dont ils ne se relèveront pas facilement. Duplessis ne pardonnera pas à Adélard Godbout, premier ministre de 1939 à 1944, les concessions faites au fédéral « pour le temps de la guerre ». (…) Godbout (…) se laisse duper par Ottawa, confie au fédéral l’entière compétence en matière d’assurance-chômage et cède « le droit exclusif de lever les grands impôts directs ». Leur reconquête alimentera l’action de Duplessis à partir de 1944 : protéger et défendre le « butin » du Québec devient son slogan. Le chef de l’Union nationale sera le champion de l’autonomie provinciale ; il luttera contre toute intrusion fédérale. Et il saura être convaincant ! J’ai le souvenir de mon père qui refusait les allocations familiales instaurées en 1944 par le gouvernement King. Mon père appartenait à une famille libérale mais l’autonomie provinciale, c’était sacré. (…)

L’opposition à Duplessis était pourtant de plus en plus vive, mais pas suffisante pour entraîner la perte du pouvoir. (Dans) les comtés ruraux, Duplessis était littéralement vénéré. Les cultivateurs lui devaient l’Office du crédit agricole, qui les avait sauvés de la catastrophe, et l’Office de l’électrification rurale, qui avait permis à 90 % des ruraux de profiter de l’électricité. Même s’il croyait profondément en l’entreprise privée, Duplessis ne boudait pas les travaux publics lesquels lui permettaient de rejoindre plusieurs objectifs. (…) Il mit au monde de petits entrepreneurs québécois avec un programme intense de construction de routes, de ponts, d’écoles et d’hôpitaux. (…)

Un jour, j’ai voulu y voir clair. J’ai tapé « Grande Noirceur » sur Google. J’ai eu droit à une belle entrevue de Fernand Dumont ; j’ai appris que sous Duplessis il s’était créé 100 000 emplois en dix ans (1946-1956) (Robert Bourassa devancé par Maurice Duplessis !), que le salaire moyen avait plus que doublé pendant la même période, qu’un million de jeunes étaient fortement scolarisés en 1960 et qu’ils furent en réalité les vrais artisans de la Révolution tranquille. (…)

Je n’ai pas eu plus de griefs contre Duplessis que j’en ai eu contre Pierre Elliott Trudeau. Duplessis pratiquait la chasse au communisme alors que Trudeau la faisait au séparatisme — et avec pas mal plus de dommages. Si je mets la Loi du cadenas en parallèle avec la Loi des mesures de guerre, franchement la cause est vite entendue. (…)

Récemment, j’entendais, à la radio, une de mes voisines d’enfance raconter que son père lui avait expliqué qu’elle n’avait pas obtenu de bourse « parce que son père était un bon libéral ». Curieusement, les deux filles de ladite famille ne reçurent pas de bourses, mais leur frère (qui avait le même père, c’était courant à l’époque) fit des études universitaires. (…)

Autrement dit, depuis un demi-siècle on raconte n’importe quoi. Un autre qui a fait une belle carrière politique explique que, face au refus par Duplessis d’une bourse d’études, ses collègues l’ont maintenu sur la liste des professeurs pendant des années, lui permettant de toucher un salaire alors qu’il était à l’étranger. Quand on dit que Duplessis contrôlait tout, il faut croire que son système avait des failles.

En 1959, les autorités ouvraient une École normale pour garçons à Trois-Rivières. Le Séminaire de Trois-Rivières avait commencé à engager des professeurs laïques déjà fort nombreux dans le secteur public. (…) Celles et ceux qui ont dirigé le Québec dans les années 1960 avaient été formés pendant cette fameuse Grande Noirceur. (…) Ce fut le cas également de ces ingénieurs canadiens-français formés dans les chantiers de la Bersimis (I-1956 et II-1959) et dont les réalisations firent la fierté des Québécois et l’émerveillement des spécialistes étrangers.

Le 15 novembre 1976, l’embarras du choix fut un réel problème pour René Lévesque. Finalement, en passant en revue sa première équipe, il ne pouvait s’empêcher de constater qu’il avait autour de lui le cabinet dont les membres étaient certes les plus scolarisés de toute l’histoire du Québec. À l’exception du jeune Claude Charron, ils étaient tous issus de l’ère Duplessis. Finalement, René Lévesque avait peut-être plusieurs raisons de sortir du placard la statue de Duplessis et de lui accorder une place d’honneur sur la Grande Allée !

La déclaration citée ci-bas fut faite à l’occasion d’un banquet préélectoral à Trois-Rivières le 21 avril 1948. Elle est représentative de la pensée politique du chef de l’Union nationale.

La province de Québec gagne des éléments de stabilité et de sécurité qu’on ne voit nulle part ailleurs. Ce sont ces garanties de stabilité et de sécurité que nous voulons garder en restant maîtres chez nous. Le meilleur moyen de les conserver, c’est de faire des lois à Québec par Québec et pour Québec, et non pas d’être à la rebord d’aucun parti fédéral quel qu’il soit !

Il est intéressant de noter que le slogan « MAÎTRES CHEZ NOUS » faisait partie du discours nationaliste canadien-français bien avant la Révolution tranquille. Jean Lesage et son « équipe du tonnerre » n’ont rien inventés, ils n’ont fait que reprendre à leur compte le « momentum social » créé par leurs prédécesseurs unionistes… tout en diabolisant ces mêmes unionistes qui ont préparé le terrain en affrontant quinze années durant les velléités centralisatrices d’Ottawa. Sans Maurice Duplessis et le règne de l’Union nationale, la Révolution tranquille n’aurait probablement pas été possible. « Duplessis ne serait-il pas en fait le véritable père de la Révolution tranquille, celui qui a établi les conditions propices à son éclosion ? » (dixit Pierre-Étienne Paradis).

Personnellement, j’irais jusqu’à dire que sans les manœuvres opérées par Duplessis, le Québec serait peut-être disparut en tant qu’État supra-municipal, le Canada devenant un État non-fédératif (comme la France, par exemple). On pourrait en discuter longuement. Mais on ferait bien d’écouter Duplessis nous parler en téléchargeant gratuitement quatre de ses plus célèbres discours sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Précédemment sur Le Monarchomaque : Réhabiliter Duplessis.

L’hebdomadaire catholique La Vie faisait dans son édition du 24 octobre 2005 un dossier spécial sur le protestantisme (numéro 3138). Le journaliste a posé la question suivante à deux pasteurs réformés : « Le protestantisme français peut-il mourir ? » Ces deux pasteurs incarnent l’avenir de l’Église Réformée de France (ERF). L’un d’eux a répondu « oui ». Gilles Boucomont, pasteur de la paroisse réformée du Marais à Paris, donne un témoignage inquiétant.

Notre protestantisme historique a perdu sa substance. Nous nous sommes laissés instrumentaliser. On nous a demandé d’être des chrétiens présentables, moins ringards que les cathos, qui soient pour la contraception, l’avortement, le préservatif. Nous sommes devenus le faire-valoir de la pensée unique, la bonne conscience du christianisme. Avec notre « liberté éthique », nous avons cautionné le dogme du laxisme ambiant. C’est pitoyable, même si les protestants adorent être cette élite qui pense juste. Le protestantisme est devenu sociologique. On a gardé la culture, mais pas la sève. Je rencontre des jeunes qui me disent : « je suis protestant, mais pas chrétien ». Nos cultes sont intellos — ou croient l’être, ce qui est pire.

Notre problème est notre rapport à la Bible : l’approche critique des textes est devenue un dogme. La Bible n’a plus d’autorité. Une lecture spirituelle de la Bible est désormais entachée de soupçon. On a opposé, à tort, lecture savante et lecture pieuse de la Bible. Nos pasteurs, formés à cette lecture savante, ont oublié le Saint-Esprit. L’enjeu est clair : soit on veut continuer le ministère de Jésus, soit on devient les gentils gestionnaires d’un lobby bien vu de tous.

Il faut affirmer la puissance du Christ, venu pour guérir les malades et chasser les démons. Les gens souffrent dans leur âme. Et moi je leur dirais d’aller voir un psy ? Alors que j’ai, au nom du Christ, le devoir de les aider ? Quand je dis que je fais des exorcismes, certains me prennent pour un fou. Ou un manipulateur. Guérir au nom de Jésus n’a rien à voir avec une spiritualité désincarnée. La solution est très simple : il faut replanter les paroisses dans la prière et dans la Bible. L’expérience prouve qu’elles se remplissent alors.

Cet autre commentaire d’un autre pasteur de l’Église Réformée de France — qui est théoriquement la descendante directe des Huguenots des 16e et 17e siècles — confirme que le courant d’héritage calviniste est à la dérive (pour ne pas dire en perdition) :

Dans l’Église Réformée de France, on a le droit de ne pas être trinitaire (on a le droit aussi de l’être). Ce n’est pas demandé aux pasteurs, et c’est encore moins demandé aux fidèles. Quand une personne désire s’inscrire sur la liste des membres de l’association gérant notre église, la confession de foi demandée est simplement « Jésus-Christ est Seigneur », en comprenant ces quelques mots d’une façon libre et personnelle, c’est à dire pas nécessairement en comprenant Seigneur comme « Dieu », bien entendu.

Et, de fait, j’ai bien l’impression que la doctrine de la trinité serait en déclin continu depuis quelques générations déjà. Vous serez peut-être intéressé par le magazine Évangile et liberté, qui appartient à une sensibilité libérale (au sens théologique du terme) et souvent non-trinitaire.

Cous pouvez aussi chercher en direction des « unitariens », ce sont des chrétiens [sic] qui sont en général ouverts, sauf sur le point particulier de la trinité. Pourquoi pas, après tout ? Mais, personnellement, si une personne exprime sa foi de façon trinitaire, je trouve cela un peu surréaliste, mais dans le fond je me sens sincèrement en communion avec cette personne, même si je ne m’exprimerais pas de la même façon.

Ah ! Misère ! Les réformateurs français Jean Calvin, Théodore de Bèze et Guillaume Farel doivent se retourner dans leur tombe.

Il semble que ce dérapage doctrinal et moral affecte substantiellement moins le milieu évangélique que les milieux réformé et luthérien. Les communautés évangéliques progressent d’ailleurs de façon non-négligeable en France. Ironie de l’histoire : de nombreux Coréens viennent joindre l’effort de rechristianisation de l’Europe.

En ces temps où l’étau se resserre sur les chrétiens et où, succombant à cette pression culturelle  doublée d’une persécution politique, des centaines de milliers de nos frères glissent dans l’erreur jusqu’à perdre leur salut, je pense c’est un bon moment  pour nous remémorer quelques symboles de la lutte franco-protestante, en premier lieu l’enclume et la devise « TANT  PLUS À ME FRAPPER ON S’AMUSE, TANT PLUS DE MARTEAUX ON Y USE ! »

Cette maxime signifie que même si le gouvernement (autrefois monarchique, absolutiste & papiste ; aujourd’hui technocratique, jacobin  & laïcard) est capable de persécuter le protestantisme français au point de réduire à l’état de clandestinité les adhérents de la foi réformée/évangélique, il ne pourra jamais écraser la Parole de Dieu révélée dans les Saintes Écritures, et il ne pourra jamais détruire la Vérité chrétienne immuable et transcendante.

Un autre symbole franco-protestant datant de cette époque est la croix huguenote, composée d’une croix de Malte jonchée de quatre lys et d’une colombe (représentant le Saint-Esprit). Elle fut conçue suite à la révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV en 1685. Jusqu’en 1787, ce fut la terrible période du « Désert », pendant laquelle le protestantisme était illégal, les pasteurs étaient envoyés aux galères et les fidèles subissaient toutes sortes d’exactions (telles les dragonnades).

Marie Durand, une jeune femme qui fut capturée puis emprisonnée dans la Tour de Constance car son frère avait été impliqué dans une escarmouche opposant les forces royales et des insurgés huguenots, passera toute sa vie enfermée car elle refusait d’abjurer sa foi. Pour encourager ses sœurs en Christ et ses coreligionnaires calvinistes qui continuaient le combat à l’extérieur, elle a gravé « REGISTER » (c’est-à-dire « résistez » en vieux français) dans le ciment de sa prison ; ce souvenir douloureux toujours visible aujourd’hui  :

La devise « RÉSISTEZ » fut reprise par les luthériens français du Pays Messin (ville de Metz et villages voisins en Moselle), que la persécution frappa également après 1685. La plaque ci-dessous fut apposée sur la porte d’entrée d’un de leurs temples lorsqu’ils furent réouverts environ cinquante ans plus tard. Elle porte l’inscription latine « PREMIMUR NON OPPRIMIMUR » — « OPPRIMÉS MAIS PAS ABATTUS » (2 Corinthiens 4).

Au XXe siècle, ces symboles ont changés de sens et sont devenus non plus une marque du clivage catholique-huguenot, mais celle de la résistance franco-protestante au totalitarisme anti-chrétien émanant du pouvoir séculier. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les unités protestantes des Forces Françaises Libres arborèrent un insigne combinant ces différents symboles ainsi qu’une croix de Lorraine…

La Résistance en France et hors de France

En France, il est vrai que la résistance proprement militaire n’est pas plus forte que celle de la population dans sons ensemble, et il n’y a pas véritablement de « maquis protestants », en dehors de quelques poches de refuge ou de résistance dans les régions de forte tradition protestante, dont Le Chambon-sur-Lignon, village du Vivarais, est le symbole. Il s’agit surtout d’une une résistance civile et spirituelle au régime de Vichy, par le biais de nombreux réseaux. Les différents groupes d’études crées par André Philip, aboutiront à la création en février 1943 du « Comité Général d’Études », comprenant de nombreux protestants, réfléchissant aux problèmes juridiques, politiques et économiques qui se poseront à la Libération.

Hors de France, la proportion de protestants parmi les Forces Françaises Libres (FFL) et dans l’entourage du Général de Gaulle est importante : le Commissariat général était « un nid de protestants », si bien que la propagande de Vichy crut bon de diminuer le Général en prétendant qu’il était protestant ! Plusieurs personnalités ont un rôle essentiel, en particulier le pasteur/aumônier Frank Christol et l’ex-député André Philip. On citera également Pierre Denis, responsable des finances de la France libre, René Massigli occupa le poste de Commissaire aux Affaires étrangères dans le gouvernement provisoire, Maurice Couve de Murville qui, après le débarquement américain en Afrique du Nord, abandonne ses fonctions à Vichy et deviendra Commissaire aux finances dans le gouvernement provisoire.

Le nombre de protestants morts pour la France est difficile à évaluer, mais par exemple on estime qu’à Bir-Hakeim en juin 1942, bataille acharnée à l’issue de laquelle le Général Koenig repoussa l’Afrika Corps de Rommel, la proportion de protestants engagés dans les FFL (légionnaires, Océaniens, Africains) fut supérieure à la moyenne nationale. Plusieurs protestants ont été faits Compagnons de la Libération. Nombreux sont les protestants déportés dans les camps de concentration allemands.

La Libération

Lors de la Libération, de nombreux protestants font partie des nouvelles autorités administratives, et devant certains excès de l’épuration, beaucoup de pasteurs, anciens résistants, interviennent en faveur d’une justice moins expéditive.

L’attitude des protestants durant la Deuxième Guerre mondiale ne passa pas inapercue. Répondant, le 17 juin 1945, à un message que lui avait envoyé le Synode National de l’Église Réformée de France, Charles de Gaulle écrit que durant la guerre « le protestantisme français a su garder la claire vision de l’intérêt véritable et du devoir sacré de la patrie. Cette attitude était conforme à l’esprit d’indépendance, de résistance à l’oppression, de fidélité au drapeau, qui anime la tradition de vos églises ».

Source : Les protestants et la vie publique [Musée virtuel du protestantisme français]