
Scène de baptême, Catacombes des Saints-Marcellin-et-Pierre, Rome, fin du IVème siècle {Bulletin of the Center for Papyrological Studies} ♦ Paradoxalement, cette fresque illustre la nature souvent symbolique plutôt que littérale des représentations baptismales dans l’art paléochrétien. Comme le remarque Hendrick Stander dans une revue académique de l’Université de Pretoria (HTS 43:3, 1987, p. 321), « si l’on insiste pour interpréter l’eau versée sur le candidat comme une preuve d’aspersion, l’on devrait également conclure que les baptêmes étaient effectués avec de l’eau venant du bec d’une colombe » tenant simultanément une branche d’olivier (Gn 8:11).
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L’appel à la circoncision est un argument fréquent des adhérents du pédobaptisme en faveur du baptême des bébés. Par exemple, le Catéchisme du Concile de Trente (catholique romain) promulgué en 1566 affirme (§ 16:1) :
« La circoncision qui était la figure du baptême [sic] apporte aussi son témoignage, et un témoignage considérable [sic], en faveur du baptême des enfants. En effet, personne n’ignore que l’on avait coutume de donner la circoncision aux enfants le huitième jour après leur naissance. Or, puisque la circoncision, qui dépouille la chair par la main des hommes, était utile à ces enfants, pourquoi le baptême, qui est la circoncision spirituelle de Jésus-Christ, ne produirait-il pas en eux ses effets ? »
Cet argument de la circoncision est souvent combiné à un argument d’ancienneté patristique et parfois d’apostolicité. Ainsi, la même section de ce même catéchisme papiste prétend également que « cette loi [de la nécessité du baptême] ne regarde pas seulement les adultes, l’autorité et les témoignages des Pères établissent qu’elle atteint même les petits enfants, et que l’Église l’a reçue de la tradition apostolique [sic] ». Plus récemment, le Catéchisme de l’Église catholique promulgué en 1992 énonce (§ 1252) : « La pratique de baptiser les petits enfants est une tradition immémoriale de l’Église ».
Lors de la Réformation protestante du XVIème siècle, la majorité écrasante des protestants sont demeurés pédobaptistes. Comme je le démontrerai dans une future étude à paraître en 2026 sur ce blogue, en matière de baptême des bébés, les motifs théologiques des réformés pédobaptistes divergèrent fortement des motifs théologiques du catholicisme. Toutefois, des réformés pédobaptistes continuèrent d’invoquer (à tort) la circoncision et – de manière assez incongrue – s’efforcèrent eux aussi d’arrimer leur position à l’héritage antique des Pères de l’Église.
Aujourd’hui, certains chrétiens crédobaptistes émettent des réserves quant à ce narratif réformé pédobaptiste très anachronique. Dans l’intention de balayer ces réserves, un ardent promoteur du baptême des bébés affirme ceci dans un article intitulé Cinq raisons de penser que les Pères établissaient un parallèle entre circoncision et baptême (publié le 10 mars 2021) :
« [Q]uelques textes des pères de l’Église nous pousse[nt] à conclure qu’il est faux d’affirmer que le parallèle entre circoncision et baptême, et plus largement entre les sacrements de l’Ancienne Alliance et ceux de la Nouvelle, est apparu à la Réforme. Les réformés [pédobaptistes] ont ici développé un enseignement présent au moins dès le IIe siècle [sic] et assez courant pour susciter les débats du Concile de Carthage de 253 où un grand nombre d’évêques dont l’influent Cyprien établissent un clair parallèle [sic !] entre la circoncision et le baptême. […] Ce parallèle […] nous permet d’affirmer à nouveau qu’il existe bien […] une continuité de doctrine fondant la pratique du pédobaptême chez les Pères et les réformés [pédobaptistes]. »
La présente étude est une réfutation de cet article ↑. En analysant chacune des citations patristiques sur la circoncision qui y sont mobilisées, et en faisant intervenir des textes patristiques supplémentaires, je démontrerai que la motivation du baptême des bébés n’était pas la circoncision charnelle juive selon les Pères de l’Église pédobaptistes eux-mêmes.
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Le premier Père de l’Église que l’article susmentionné cite aux fins de son narratif pédobaptiste est Justin de Naplouse, actif vers 153-160. Celui-ci écrivit, dans son Dialogue avec Tryphon le Juif, § 43:2 (traduction d’Antoine-Eugène Genoude, 1843) :
« Pour nous, qui devons au Christ le bonheur de connaître Dieu, nous avons reçu non la circoncision de la chair, mais celle de l’esprit qu’Hénoch et les autres justes ont observée {Hébreux 11:5} ; nous l’avons reçue dans le baptême, grâce à la miséricorde divine qui nous a affranchis du péché ; et vous pouvez tous la recevoir comme nous. »
C’est vraiment curieux que l’article pédobaptiste susmentionné fasse appel à cet écrit de ce personnage patristique, pour deux raisons. En premier lieu, simplement observer – comme le fait ici Justin – que les chrétiens ont la circoncision spirituelle plutôt que la circoncision charnelle, n’a rien de distinctement pédobaptiste. Bien au contraire, le propos de Justin tend ici à différencier entre ces deux circoncisions, tandis que le pédobaptisme tend à les amalgamer. Dans ce passage, Justin ne dit aucunement que le baptême remplace spécifiquement la circoncision charnelle, et encore moins que les attributs et caractéristiques de cette circoncision juive sont transférés au baptême chrétien.
En second lieu, Justin de Naplouse était crédobaptiste (!), donc essayer d’échafauder un discours pédobaptiste en instrumentalisant ses écrits est fort inconvenant. Le crédobaptisme de Justin se constate justement dans ce Dialogue avec Tryphon le Juif, § 13:1 & 14:1, et se constate aussi de façon encore plus explicite dans sa Première apologie, § 61:2-13, dont voici le texte (traduction de Charles Munier et al., SC 507, 2006, p. 288-293) :
« {2} Tous ceux qui se laissent convaincre et croient à la vérité de nos enseignements et de notre doctrine, et qui assurent être capables d’y conformer leur vie, sont instruits à prier et à demander à Dieu dans le jeûne la rémission de leurs péchés antérieurs, et nous-mêmes nous prions et nous jeûnons avec eux. {3} Ensuite ils sont conduits par nous dans un endroit où se trouve de l’eau et, selon le mode de régénération dont nous avons nous-mêmes été régénérés, ils sont régénérés à leur tour ; car c’est au nom du Dieu, Père et souverain de l’univers, de notre Sauveur Jésus-Christ, et de l’Esprit-Saint, qu’ils prennent alors un bain dans cette eau […] {10} On invoque, dans l’eau, en faveur de celui qui a choisi d’être régénéré et qui a fait pénitence [c-à-d s’est repenti] de ses péchés, le nom de Dieu, le Père et souverain de l’univers, et c’est ce nom qui est invoqué par ceux qui conduisent au bain celui qui doit le prendre […] {12} Ce bain est appelé illumination, parce que ceux qui reçoivent cet enseignement ont l’esprit inondé de lumière. {13} Et celui qui est illuminé est lavé au nom de Jésus-Christ qui a été crucifié sous Ponce Pilate, et au nom de l’Esprit-Saint qui, par la bouche des prophètes, a prédit tout ce qui concerne Jésus. »
Justin de Naplouse envisage exclusivement des baptêmes par immersion de chrétiens croyants & professants. Le baptême des bébés n’existait même pas à son époque, et le baptême par aspersion était réservé aux situations où l’immersion était géographiquement impossible.
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Trois des quatre autres Pères de l’Église dont les écrits sont mobilisés dans l’article susmentionné étaient effectivement pédobaptistes (Cyprien de Carthage, Jean Chrysostome et Augustin d’Hippone). Le cinquième personnage patristique est Hilaire de Poitiers qui fera prochainement l’objet d’une étude spécifique sur ce blogue. Focalisons-nous pour l’instant sur Cyprien, Chrysostome et Augustin. Dans le document ci-dessous, je démontre que l’allégation d’une filiation théologique sur le thème de la circoncision entre cette triade et les réformés pédobaptistes modernes n’est pas valable. En ce domaine, le cas d’un Père crédobaptiste ambivalent (Grégoire de Nazianze) est également instructif.
Ce document est aussi accessible en téléchargement direct ici.
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Au terme de cette analyse des écrits pertinents de cinq différents Pères de l’Église – à savoir Justin, Cyprien, Chrysostome, Augustin et Grégoire – nous pouvons conclure que la motivation du baptême des bébés parmi les auteurs patristiques pédobaptistes n’était pas la circoncision charnelle israélite mais plutôt la fausse régénération baptismale. Conséquemment, s’il y a une continuité de pratique entre ces auteurs et les réformés pédobaptistes modernes, il n’existe peu ou pas de continuité de théologie entre ces deux groupes disparates.
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