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Référence : Xavier MARTIN, Voltaire méconnu — Aspects cachés de l’humanisme des Lumières (1750-1800), Poitiers, Éditions Dominique Martin Morin, 2007, pages 201 à 204 sur 350.

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La tolérance selon Voltaire : retour sur l’affaire Calas

Faire le tolérant ostensiblement et mépriser par-devers soi, ou entre amis sélectionnés : voilà pour Voltaire une ligne de conduite, sinon quasiment une règle de conduite. Non sans délicatesse il donna la recette à Mme du Deffand [1], et d’avoir déféré à son téléguidage elle se félicitait, écrivant à l’orfèvre [Voltaire] en matière de mépris : « Je répète sans cesse ce que vous m’avez dit dans une de vos lettres, qu’il faut mépriser les hommes et qu’il faut les tolérer ». Elle ajoutait, à la lumière de l’expérience : « [C]e qui est de singulier et d’heureux [sic], c’est qu’ils sont contents de la tolérance, et ne s’aperçoivent point du mépris, on aurait donc grand tort de n’en point user ainsi. » [2].

Remarque utile : la fameuse tolérance voltairienne est confirmée comme idéal, mais replacée en perspective. Il est à savoir qu’elle roule en tandem avec le mépris. C’était à supposer, mais on pouvait bien ne pas présumer que l’humaniste en eût tiré un principe clair. Notable occurrence, cette indiscrétion de Mme du Deffand survient en fin d’affaire Calas, un an après le Traité sur la Tolérance (1763) [de Voltaire]. Tolérance et mépris. Tolérer, mépriser : l’on songe à Voltaire disant par-derrière, de la veuve Calas, qu’elle « est une petite huguenote imbécile », dans une phrase que censure Condorcet en trop pieux éditeur de sa correspondance [3]. Et Voltaire récidive, recommandant Mme Calas à d’Alembert, en le prévenant : « C’est une huguenote imbécile » [4]. Il est donc à souhaiter « qu’elle se montre peu » pour l’efficacité du battage d’opinion [5]. Et il vaudra mieux, par compensation, « il faudra surtout que ce soit un homme intelligent qui la conduise chez [les juges] en grand deuil » [6].

De l’opportunité que cette « imbécile » ne se montre guère, le philosophe veut contribuer à la convaincre. C’est négligemment sous la signature de son secrétaire, et en arborant sa titulature de « comte de Tournay » qu’il se donne la peine de l’en persuader [7] : nous le savons « d’une autre nature que les sots » [8], donc que les petites huguenotes imbéciles. Et Calas n’était qu’un marchand d’étoffes ; Voltaire méprise les gens de métier. Tous les Calas au demeurant, dans la coulisse, sont aussi taxés d’imbécillité : « Les Calas sont, comme vous l’avez peut-être déjà ouï dire, des protestants imbéciles […] » [9]. Ils ont même été « assez imbéciles » pour se contredire et se parjurer [10], ce dont il convient d’estomper la trace, et Voltaire s’y emploie : il ment par omission lorsqu’il relate l’affaire, il le fait même fort benoîtement dans le chapitre premier de son Traité de la Tolérance. Il le faut bien pour compenser la maladresse de cette nichée de « protestants imbéciles », dont la mésaventure est surtout, à ses yeux, le combustible d’une campagne d’opinion. Le mensonge actif y pourvoit aussi, puisqu’il convient en aparté, cinq ans plus tard : « Les juges des Calas ont été trompés par de faux indices », moyennant quoi « le meurtre des Calas est une action très pardonnable » [11]. La vérité oblige à dire qu’il en a toujours été convaincu. « J’ai toujours été convaincu qu’il y avait dans l’affaire des Calas de quoi excuser les juges » [12], ces juges que pourtant, obsessionnellement, il ne cessait d’appeler « assassins en robe noire ». Les spécialistes de Voltaire, et notamment de l’affaire Calas, entretiennent sur ces points du dossier un silence oppressant.

[…]

Très peu avant de s’engager dans les voies glorieuses de l’affaire Calas, Voltaire se moquant du pasteur Rochette qui encourait la mort et allait la subir, conseillait désinvolte au duc de Richelieu de le laisser condamner pour obtenir sa grâce et par là même se faire « l’idole de ces faquins de huguenots », en ajoutant avec cynisme : « Il est toujours bon d’avoir pour soi tout un parti » [13]. Après son plein succès dans l’affaire Calas, l’homme de Ferney fait cette confidence au même Richelieu : « Je conviens de tout ce que vous me dites sur ces plats huguenots et sur leurs impertinentes assemblées. Savez-vous bien qu’ils m’aiment à la folie et que si j’étais parmi eux j’en ferais ce que je voudrais ? » [14] Les méprisés voient la tolérance et non le mépris ; on aurait tort effectivement de se gêner puisque ça marche.

Dans tout cela l’émouvante effusion d’humanisme est donc à relativiser. Elle rétrécit jusqu’à l’infime lorsqu’on mesure mieux, en de tels dossiers, la part du mépris volontiers cynique, et celle de l’utilitarisme idéologique. Peu d’années après, le patriarche refuse de s’engager pour la mémoire et la famille d’un malheureux Martin, roué par erreur certaine. Ce n’est qu’un catholique, au patronyme somme toute assez banal. Un « petit catholique » ? En tout cas « imbécile », au moins par hypothèse. Voltaire décrète, à son sujet : « Je ne peux pas être le don Quichotte de tous les roués et de tous les pendus » [15]. Il forme l’hypothèse, ici libératoire : « Il se peut que Martin fût un imbécile qui ne sut pas se défendre » [16] ; bref, une sorte de Calas, mais non protestant. Il n’y aura pas d’affaire Martin.

Notes

[1] Lettre de Voltaire à Mme du Deffand, 11 octobre 1763.
[2] Lettre de Mme du Deffand à Voltaire, 14 mars 1764. Semblable allusion de la même au même le 14 janvier 1764, quant à la perte du bon goût : « Que faire à cela ? prendre patience, et comme vous le dites, mépriser les hommes et les tolérer. »
[3] Lettre de Voltaire aux d’Argental, 14 septembre 1762.
[4] Lettre de Voltaire à d’Alembert, 28 novembre 1762.
[5] Lettre de Voltaire à Debrus, vers le 7 août 1762.
[6] Ibidem.
[7] Lettre de Voltaire à Mme Calas, 14 septembre 1762 ; signé « Wagnière, secrétaire de M. de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, comte de Tournay ».
[8] Ibidem.
[9] Lettre de Voltaire à d’Argence, 21 août 1762 ; « […] des protestants imbéciles, que des catholiques un peu fanatiques ont fait rouer à Toulouse ».
[10] Lettre de Voltaire à de Lacroix, 4 septembre 1769.
[11] Lettre de Voltaire à Hénault, 14 mars 1768. La condamnation de Callas est « très pardonnable » par rapport à « l’assassinat juridique » de Servet par Calvin [sic], lequel Calvin était « le plus malhonnête fanatique qui fût en Europe ». « Il n’y avait pas dans le parti opposé [donc côté catholique] un homme plus haïssable que lui [Calvin] ».
[12] Lettre de Voltaire à de Lacroix, 4 septembre 1770.
[13] Lettre de Voltaire à Richelieu, 27 novembre 1761.
[14] Lettre de Voltaire à Richelieu, 28 octobre 1766.
[15] Lettre de Voltaire à d’Argental, 30 août 1769.
[16] Lettre de Voltaire à Dompierre d’Hornoy, 20 décembre 1769.

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« Écrasez l’Infâme »

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La célèbre formule conclut les lettres de Voltaire au fidèle Damilaville (1723-1768) à l’époque de l’affaire Calas. Pour le philosophe, « l’Infâme », désigne aussi bien les calvinistes que les catholiques : n’a-t-il pas été en butte aux tracasseries du Consistoire de Genève à propos des représentations théâtrales des Délices ? Et le sort du pasteur Rochette, pendu à Toulouse en février 1762, ne l’a pas particulièrement ému.
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