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Archive for février 2012

Galileo Galilei, célèbre astronome italien né à Padoue en 1564 et décédé à Florence en 1642, emprisonné et torturé par le terrible tribunal de l’Inquisition pour avoir, dit-on, osé affirmé que la terre tourne autour du soleil et non l’inverse, demeure, dans notre imaginaire moderne, la figure proue de la rationalité scientifique face à l’obscurantisme religieux.

Mais si cette histoire officielle était fausse, si Galilée n’avait jamais été maltraité par ses détracteurs ? Si Galilée n’étais jamais parvenu — de son vivant — à prouver la thèse de l’héliocentrisme, Galilée ne serait pas, en fin de compte, un martyr de la science, mais plutôt une icône tronquée et utilisée à mauvais escient. C’est exactement ce qu’à démontré l’historien Aimé Richardt dans La vérité sur l’affaire Galilée, ouvrage entièrement construit à partir des documents d’époque plutôt que sur des sources secondaires.

Outre l’incapacité de Galilée à apporter une preuve à l’héliocentrisme (l’observation des phases de Vénus en 1610 invalidait le géocentrisme de Ptolémée mais était compatible avec le modèle intermédiaire de Tycho Brahé), il y a plusieurs autres faits méconnus concernant ce personnage…

Les mensonges de Galilée :

  1. En août 1609 : Galilée a mentit au Sénat de Venise en disant aux sénateurs qu’il a inventé le télescope (qu’il leur présenta en grande pompe). En vérité, Galilée n’a que reproduit une invention néerlandaise préexistante ; pour ce faire, il fit arrêter un calviniste hollandais qui visitait l’Italie et confisquer son télescope par un de ses amis qui était membre du Conseil des Dix à Venise, puis Galilée démonta et copia l’instrument (minutes 36 à 39). Galilée réitéra ce mensonge dans son Saggiatore en octobre 1623.
  2. En avril 1612 : Galilée a mentit à la communauté académique en annonçant à Federico Cesi (scientifique fondateur de l’Académie des Lynx) avoir découvert les taches du soleil. En vérité, se sont deux astronomes jésuites d’Ingolstadt en Bavière (Scheiner et Cysat) qui  communiquèrent cette information à Galilée dès 1611.

Les erreurs de Galilée :

  1. Au printemps 1611 : Galilée affirme que Saturne est une « étoile triple » ou « trois astres se touchant », ce qui est faux. Les astronomes contemporains n’endossèrent pas cette idée galiléenne erronée.
  2. À partir de janvier 1616 : Galilée prétend dans son Discorso de Flusso e Reflusso que la marées sont causées par l’attraction solaire et la rotation de la terre sur elle-même (qui provoquerait un « brassage » des océans), ce qui est faux. Or l’astronome luthérien Johannes Kepler avait démontré dès 1609 dans son Astronomia Nova que les marées sont un effet de l’attraction lunaire. Galilée dédaignait l’explication scientifique de Kepler comme une « superstition astrologique ». Les astronomes jésuites confirmèrent l’analyse de Kepler. Galilée tenta de convertir le pape Urbain VIII à sa thèse non-scientifique au cours des six audiences qu’il lui accorda en avril 1624, mais Urbain VIII s’en tint à l’explication de Kepler. Dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde publié en 1632, Galilée essaya encore de faire passer pour scientifique ses fantasmes sur les marées.
  3. En juin 1619 : Galilée fait publier un Discours sur les comètes, où il soutient (avec un de ses émules, Guiducci) que les comètes sont des simples phénomènes atmosphériques comparables aux arcs-en-ciel et aux halos. Cette position était déjà connue pour être totalement incorrecte, l’astronome Tycho Brahé ayant  observé que les comètes sont des corps solides se déplaçant au-delà de l’orbite lunaire. Malgré cela, Galilée s’obstina à sa dans son Saggiatore d’octobre 1623.
  4. Galilée défendait que les planètes tournent autour du soleil sur une orbite parfaitement circulaire dont le soleil est le centre exact, schéma qui ne s’accorde avec aucune table astronomique qui ait jamais été réalisée et que même Copernic et Kepler jugeaient insoutenable. Cela nous permet de qualifier Galilée de piètre astronome.

D’autres mythes sur Galilée :

  1. Contrairement à ce que les anticléricaux Diderot et d’Alembert écrivirent dans le tome IV de leur Encyclopédie de 1754, l’Inquisition n’a pas contraint Galilée à se rétracter publiquement, mais seulement à prononcer une abjuration privée. Ce traitement de faveur lui fut accordé par Urbain VIII.
  2. Outre le fait qu’il y avait à cette époque une raison scientifique de s’opposer à l’héliocentrisme (l’absence d’observation de parallaxe stellaire), un fait est constamment occulté : Galilée ne fut pas uniquement condamné pour « hérésie » anti-catholique, mais également pour blasphème anti-aristotélicien. En effet la sentence de condamnation rendue par le Saint-Office le 22 juin 1633 stipule : « Que le Soleil soit au centre du monde et immobile de tout mouvement dans l’espace, est une proposition absurde et fausse en philosophie […] Que la Terre ne soit pas le centre du monde et immobile, et qu’elle se meuve d’un mouvement quotidien, est une proposition absurde et fausse en philosophie. »
  3. Galilée ne récita pas des psaumes comme pénitence à chaque semaine pendant trois ans.
  4. Galilée ne s’est pas exclamé « Et pourtant elle tourne ! » à la fin de son second procès.

Les « prisons » de Galilée pendant et après son second procès :

  • 2 mois au palais de l’Ambassade de Toscane à Rome (février à avril 1633). Galilée avait le droit de sortir en carrosse, et il alla fréquemment se promener dans les jardins de la luxueuse Villa Médicis.
  • 1 mois dans trois des meilleurs logements du palais du procureur du Saint-Office à Rome (avril à mai 1633).
  • 2 autres mois au palais de l’Ambassade de Toscane (mai à juillet 1633).
  • 5 mois dans la résidence de l’archevêque de Sienne, un amis du pape (juillet à novembre 1633).
  • 8 ans dans sa somptueuse villa d’Arcetri en banlieue de Florence (décembre 1633 à janvier 1642), où un cardinal & neveu du pape, des princes italiens et des ducs français lui envoyèrent des cargaisons de cinquantaines de bouteilles de spiritueux. Notons que dès 1638 Galilée reçu l’autorisation officielle de circuler librement, donc son « emprisonnement » à domicile quasi-fictif ne dura que 5 ans, années pendant lesquelles il vécu très confortablement et continua de publier ses travaux de physique expérimentale sans embarras. Il ne cessa de recevoir des invitées distinguées (magistrats, juristes, savants, artistes, poètes). En Europe, Galilée n’était tellement pas considéré comme un « prisonnier » pendant qu’il était à Arcetri qu’en mai 1635 l’Université d’Amsterdam lui offrit une chaire !

Ressources supplémentaires :

« Bien que ces hypothèses [géocentristes de Ptolémée] paraissent sauver les apparences [expliquer les phénomènes cosmologiques], il ne faut pas affirmer qu’elles sont vraies, car on pourrait peut-être expliquer les mouvements apparents des astres par quelqu’autre procédé que les humains n’ont point encore conçu. » — Thomas d’Aquin, Somme théologique, 1270

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La blogueuse catholique Suzanne, avec laquelle je suis en débat ouvert depuis une semaine, continue d’essayer de donner des leçons d’histoire anti-protestante. Cet article est donc la suite du débat. Puisque Mme Suzanne s’obstine a répéter plusieurs affirmations non-historiques que j’ai déjà réfuté de multiples fois dans cet article, celui-ci, et celui-ci. Pour ne pas dédoubler les articles qui s’accumulent, je renvoie les lecteurs à ces précédentes publications. Sur la réalité historique de la résistance de l’Église biblique de l’Antiquité et du Moyen Âge (proto-protestantisme) aux errements doctrinaux de l’Église vaticane, je vous réfère aussi à l’ouvrage Histoire de l’Église vaudoise depuis son origine (j’ai des réserves sur le chapitre sur Constantin Ier,  contrebalancez avec ceci, ceci, et ceci). Désormais, je vais seulement répondre à Mme Suzanne lorsqu’elle fourni des arguments « nouveaux » (dans le cadre de cette discussion).

[Mme Suzanne :] Les calvinistes n’existaient pas en Antiquité. S’ils existaient, on en connaitraît les noms […] On a toutes sortes de documents de l’Église primitive dès le premier siècle, des écrits des gens qui ont connu des apôtres comme Ignace d’Antioche.

Parlons-en d’Ignace d’Antioche ! Nulle trace d’allégeance papale dans les sept lettres qu’il écrivit à des églises locales du bassin méditerranéen vers l’an 115. La phrase « À […] l’Église qui préside dans la région des Romains […] qui porte la Loi du Christ », contenue dans le préambule de l’Épître d’Ignace aux Romains, est fréquemment utilisée par les apologues de la Papauté pour légitimer l’hégémonie romaine sur l’Église universelle. Or tout ce que cette phrase affirme, lorsque considérée dans son contexte préambulaire, c’est que la juridiction de la congrégation chrétienne de la ville de Rome s’étend dans la région de Rome, point final. Preuve supplémentaire qu’Ignace d’Antioche n’accordait aucune autorité suprême ou extraordinaire au(x) pasteur(s) de l’Église locale de Rome : il se permit justement, dans les dix chapitres de cette même épître, de donner des directives à l’Église de Rome !

Par ailleurs, Ignace d’Antioche n’adhérait pas à la déviation papale selon laquelle l’évêque de Rome serait la « pierre fondatrice » de l’Église universelle. Ignace enseignait, en conformité avec la Bible, que chrétiens sont des tous des « pierres » (Cf. 1 Pierre 2:5) : « Vous êtes les pierres du temple du Père, préparés pour la construction de Dieu le Père, élevés jusqu’en haut par la machine de Jésus-Christ, qui est la croix, vous servant comme câble de l’Esprit-Saint. » (Épître d’Ignace aux Éphésiens 9:1) Ainsi, Ignace d’Antioche proclamait la doctrine protestante du sacerdoce universel : « Peinez ensemble les uns avec les autres, ensemble combattez, luttez, souffrez, dormez, réveillez-vous, comme des intendants de Dieu, comme ses assesseurs, ses serviteurs. » (Épître d’Ignace à Polycarpe 6:1, Cf. 1 Pierre 2:9) Pas mal pour un partisan de la Papauté !

L’expression « Sénat des apôtres », utilisée par Ignace d’Antioche (Magnésiens 7:1), implique l’égalité et la collégialité des apôtres (et non la domination de Pierre sur les autres apôtres comme le fantasment les papistes). Idem pour les presbytes (anciens) : « Pareillement, que tous révèrent […] les presbytes comme le Sénat de Dieu et comme l’Assemblée des apôtres : sans eux on ne peut parler d’églises. » (Tralliens 3:1)

Toujours selon Ignace d’Antioche, « Dieu est l’évêque des évêques » (Magnésiens 3:1-2) et non le pape ; et Jésus est le « grand prêtre » (Philadelphiens 9:1, voir Jean 10:9) pas le pape. De surcroît, Ignace admettait, conformément à l’apôtre Paul, qu’il peut y avoir plusieurs églises autonomes dans une même ville — ici Smyrne — (Tralliens 12:1). En fin de compte Ignace n’était aucunement un catholique romain au sens moderne du terme, ce qui n’est pas étonnant puisque les catholiques romains n’existaient pas à son époque.

[Mme Suzanne:] Dans les Actes des Apôtres 15, on voit que c’est l’Église réunie qui détermine que la Révélation de Jésus était universelle et que les Gentils n’avaient pas à se soumettre à la circoncision.

Jésus lui-même a affirmé très clairement que son œuvre et ses commandements ont une portée universelle (pour se limiter à deux exemples, voir Actes 1:8 et Matthieu 28:19). Les Prophètes de l’Ancien Testament avaient déjà annoncés qu’éventuellement le Dieu d’Israël sera célébré par les nations non-israélites (Jérémie 16:19, Psaume 18:49, 2 Samuel 22:50, Zacharie 2:11).

Si les chrétiens non-hébreux n’ont pas à se soumettre à la circoncision, c’est parce que ce rituel faisait partie de la Loi cérémonielle/sacrificielle, qui elle-même relevait de l’Alliance mosaïque, laquelle était particulière à la situation géopolitique de l’État hébreux pendant l’Antiquité. Comme le Saint-Esprit l’insuffla à l’apôtre Paul, ces pratiques cérémonielles/sacrificielles étaient des représentations des réalités célestes (Hébreux 9:23-24) qui anticipaient la Nouvelle Alliance en Jésus-Christ (Colossiens 2:16-17). Ainsi, les prémices de la moisson étaient offertes en offrande à Dieu un dimanche sous l’Ancienne Alliance (Lévitique 23:10-11), et la Pentecôte juive qui se fêtait un dimanche (Lévitique 23:15-17), sont des préfigurations symboliques de Christ (1 Corinthiens 15:20) qui est ressuscité un dimanche puis célébré le dimanche (Actes 20:7).

Or ce n’est pas l’Église qui, unilatéralement, détermina cela. C’est Jésus qui déclara lui-même que son ministère sacrificatoire est un accomplissement de la Loi cérémonielle/sacrificielle (Matthieu 5:17), laquelle devient expirée à partir de Son œuvre expiatrice (même si les éléments moraux universels qu’elle contient demeurent valables).

[Mme Suzanne :] Les citations de Paul concernant la suffisance de l’Écriture n’exclut pas la possibilité que l’enseignement oral continue.

Je pense qu’il est adéquat de rappeler la définition de l’adjectif suffisant : « Dont la quantité, la force, l’intensité sont à la juste mesure de ce qui est nécessaire » et la définition du verbe suffire : « Constituer à soi seul le facteur déterminant pour que soit obtenu l’effet que l’on constate ou le résultat que l’on attend. »

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Cet article constitue la suite du débat papisme VS calvinisme que Mme Suzanne a engagée avec moi. Pour nommer mon article, j’emprunte le titre d’un ouvrage du pasteur Pierre du Moulin, le Bouclier de la Foy, publié en 1624 en défense de la Gallicana. Pour plus de clarté, je cite Mme Suzanne et lui réponds de façon systématique au fur et à mesure.

[Mme Suzanne :] Leurs connaissances sur la foi catholique proviennent toujours de sources hostiles. […] Des calvinistes capables de citer la doctrine catholique […] ils sont extrêmement rares pour ne pas dire inexistants.

Le printemps passé, j’ai trouvé à l’archevêché catholique de Sherbrooke (Estrie) un pamphlet intitulé Rosaire des saintes plaies distribué par Les Amis du Purgatoire, où il est expliqué que la récitation de certaines prières précises (comme des formules magiques) donne « 300 jours d’indulgence chaque fois » ! L’Église papale (ou n’importe quelle église) n’a absolument aucune autorité sur la base de laquelle elle pourrait se permettre de prêcher des superstitions aussi non-scripturales (d’autant plus que le purgatoire est une pure invention). L’été passé, j’ai trouvé dans une cathédrale médiévale de Troyes (Champagne) un pamphlet intitulé Comment prier pour les morts publié par le Groupe Bayard où il est affirmé que non seulement nous devons prier pour les trépassés (que Dieu envoie aux châtiments éternels ou qu’il en prend en sa sainte présence dès l’instant de leur trépas), mais de surcroît que les morts prient pour nous ! Historiquement, cette pratique est tirée tout droit du paganisme gréco-romain. Théologiquement, il est blasphématoire de prétendre que des plaidoiries humaines peuvent renverser le décret immuable de Dieu.

Dans son œuvre maîtresse, De Locis Theologicis (1543), l’évêque dominicain Melchior Cano (1509-1560) — professeur à l’Université de Salamanque (Castille), fondateur de la chaire de théologie à l’Université d’Alcalá (Madrid), recteur du Collège Saint-Grégoire à Valladolid (Castille) puis ambassadeur de Charles Quint au Concile de Trente en 1551-1552 — affirma ceci (en totale contradiction avec l’ordonnance de l’apôtre Paul en Galates 1:8) :

Si quelque chose a été tenu pour être un dogme de foi, soit par l’Église ou par un concile approuvé par le pape, ou a été constamment et d’une manière consistante tenue par tous les saints [sic] pour être certaine, alors nous devons l’accepter comme vérité catholique, et son contraire comme hérétique, même si elle n’est pas contenue dans les Saintes Écritures, soit ouvertement ou obscurément.

Pour mesurer l’acceptation de ce livre dans les cercles académiques catholiques, soulignons que le De Locis Theologicis de Melchior Cano fut réédité une trentaine de fois du XVIe au XIXe siècle, et qu’il vient d’être réédité en 2006.

Ma non-adhésion aux doctrines vaticanes ne vient donc certainement pas exclusivement de sources hostiles au catholicisme, mais d’un examen attentif de la documentation produite par l’Église papale.

[Mme Suzanne :] Il n’y a jamais eu une succession directe de groupes chrétiens qui adhéraient au calvinisme du premier siècle jusqu’à notre époque.

Comme je l’ai démontré avec force dans mon article La foi biblique de l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge tardif, il a existé en Europe des chrétiens dont les doctrines correspondaient à celles du protestantisme du Ier au au Xe siècle puis du XIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. Comme je l’avais indiqué moi-même dans mon article La juridiction de l’épiscope de Rome ne s’étend pas en dehors de Rome, il semble y avoir eu une rupture aux XIe siècle. Joe Morecraft argumente en faveur d’une continuité de certains éléments de l’Église celtique dans les Îles Britanniques jusqu’aux Wyclifites du XIVe siècle. Sans rejeter cette thèse, je ne l’ai pas assez étudiée pour l’endosser. Quoi qu’il en soit, un vide spirituel au XIe siècle n’invalide nullement le protestantisme, parce que la Bible, l’éternelle et indestructible Parole de Dieu, a toujours existé et existera toujours. Les institutions ecclésiastiques peuvent se vautrer en perdition, mais la vérité scripturaire demeure immuable et la possibilité de retourner à l’Évangile demeure toujours, comme l’histoire l’a excellemment démontrée.

[Mme Suzanne :] Les calvinistes n’existaient pas au premier siècle.

Des croyants ayant une compréhension calviniste du christianisme existaient assurément au premier siècle, puisque le Nouveau Testament a été rédigé sous l’inspiration du Saint-Esprit au premier siècle et que le Nouveau Testament (ainsi que l’Ancien) déploie le calvinisme dans son texte sacré. De plus, comme je l’avais indiqué dans un article précédent, les Pères de l’Église des premiers siècles professaient une sotériologie calviniste. Citons Irénée de Lyon par exemple (Adversus Haereses, IV, XX, V) :

Par lui-même, en effet, l’homme ne pourra jamais voir Dieu ; mais Dieu, s’il le veut, sera vu des hommes, de ceux qu’il veut, quand il veut et comme il veut. Car Dieu peut tout : vu autrefois par l’entremise de l’Esprit selon le mode prophétique, puis vu par l’entremise du Fils selon l’adoption, il sera vu encore dans le royaume des cieux selon la paternité, l’Esprit préparant d’avance l’homme pour le fils de Dieu, le Fils le conduisant au Père, et le Père lui donnant l’incorruptibilité et la vie éternelle.

Mme Suzanne essaie ensuite d’expliquer que les réformés considèrent des hérétiques (gnostiques, bogomiles, cathares, etc.) comme des calvinistes, ce qui est faux et absurde lorsque l’on connais le moindrement l’ampleur de la distance doctrinale qui sépare ces groupes divergents de la foi réformée. Mme Suzanne pousse l’audace plus loin en prétendant que les réformés voudraient faire passer les ariens anti-trinitaires pour des calvinistes. Or aucun réformé digne de ce nom n’a jamais défendu une chose pareille. Mme Suzanne semble ignorer que les églises réformées historiques adhèrent au Symbole de Nicée-Constantinople (381), à la Définition de Chalcédoine (451) et au Symbole d’Athanase (vers 500 en Gaule méridionale), textes historiques qui anathémisent tous l’arianisme.

[Mme Suzanne :] Il n’y a pas un Père de l’Église qui défendait la notion que la Bible seule était source de foi.

C’est faux, comme il est démontré dans ce ce recueil de citations des Pères de l’Église ainsi que cette analyse de l’évolution historique de la notion de  « tradition » (voyez pages 3 et 4), qui peut se résumer ainsi : on cerne quatre différentes approches vis-à-vis de la tradition dans l’histoire de l’Église, approches que l’érudition protestante désigne par « Tradition 0, 1, 2, et 3 ».

  • Tradition 0 = rejet de toute notion de tradition (position mennonite + baptiste arminienne).
  • Tradition 1 = interprétation de l’Écriture avec le testimonia patrum et la regula fidei (position chrétienne antique + réformée + luthérienne + anglicane low-church).
  • Tradition 2 = transmission par Jésus et les apôtre de révélations extra-scripturaire parallèles à l’Écriture (position catholique médiévale et tridentine + anglicane high-church).
  • Tradition 3 = l’Église est une source continuelle de tradition (position catholique depuis le XIXe siècle + soi-disant « orthodoxe » orientale).

[Mme Suzanne :] Ils [les réformés] ne montrent jamais un Père de l’Église qui dit « Seulement la Bible doit être utilisée comme source de doctrine ».

Curieusement, Cyrille de Jérusalem proclamait exactement cela (Cathéchèse IV, XVII) : « Concernant les divins mystères de la Foi, pas même une déclaration occasionnelle ne doit être livrée sans les Saintes Écritures, ni ne doit être tiré de simple plausibilité ou artifice de discours. Même à moi, qui vous dit ces choses, ne donnez aucun crédit à moins que vous ne receviez la preuve des choses que j’annonce par les Divines Écritures. Car le salut en lequel nous crayons ne dépend pas de raisonnement ingénieux, mais de démonstration de l’Écriture. » Et Irénée de Lyon, Hippolyte de Rome, Jean Chrysostome, Athananase d’Alexandrie, Grégoire de Nysse et  Basile de Césarée étaient parfaitement d’accord avec Cyrille de Jérusalem.

[Mme Suzanne :] la Bible elle-même ne dit jamais que la Bible seule était la seule source de la foi. Ça c’est une invention de Luther.

Je ne pense pas que Mme Suzanne lit la Bible très souvent…

L’apôtre Paul inspiré du Saint-Esprit : « Je m’étonne que vous vous détourniez si promptement de celui qui vous a appelés par la grâce de Christ, pour passer à un autre évangile. Non pas qu’il y ait un autre évangile, mais il y a des gens qui vous troublent et qui veulent altérer l’Évangile de Christ. Mais, si nous-mêmes, si un ange du ciel annonçait un autre évangile que celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathème ! Nous l’avons dit précédemment, je le répète à cette heure : si quelqu’un vous annonce un évangile s’écartant de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! » (Galates 1:6-9)

L’apôtre Jean inspiré du Saint-Esprit : « Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu’un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décris dans ce livre ; et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre. » (Apocalypse 22:18-19) Certes « ce livre » désigne ici  l’Apocalypse de Jean, mais la gravité de l’avertissement implique qu’il ne faut sous aucun prétexte ajouter des innovations humaines à la révélation scripturale.

Jésus lui-même a vigoureusement fustigé les juifs pharisiens qui ajoutaient leur tradition extra-scripturaire (Talmud) aux Saintes Écritures (Tanak) : « Il [Jésus] leur dit encore : Vous anéantissez fort bien le commandement de Dieu, pour garder votre tradition. Car Moïse a dit : Honore ton père et ta mère ; et : Celui qui maudira son père ou sa mère sera puni de mort. Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : Ce dont j’aurais pu t’assister est corban, c’est-à-dire, une offrande à Dieu, vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou pour sa mère, annulant ainsi la parole de Dieu par votre tradition, que vous avez établie. Et vous faites beaucoup d’autres choses semblables. » (Marc 7:5-13)

[Mme Suzanne :] St. Augustin priait la Sainte Vierge.

Peut-être. Cela ne prouve strictement rien. Comme le dit la capsule qui a déclenché ce débat, il y avait des erreurs dans la théologie d’Augustin d’Hippone. Augustin n’est pas une autorité scripturaire inhérente. Lorsque Augustin s’accorde avec la Bible, alors tant mieux pour Augustin, et lorsqu’il contredit la Bible, alors tant pis pour Augustin. Car en effet Augustin et la doctrine vaticane contredisent la Bible sur cette question. Les instructions des Saintes Écritures portant sur l’adoration sont catégoriques : Dieu est le seul qu’il faut adorer et prier, il non Marie, les saints et les anges (Soli Deo Gloria)…

« Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. » (Matthieu 4:10)

« Lorsque Pierre entra, Corneille, qui était allé au-devant de lui, tomba à ses pieds et se prosterna. Mais Pierre le releva, en disant : Lève-toi ; moi aussi, je suis un homme. (Actes 10:25-26)

« C’est moi Jean, qui ai entendu et vu ces choses. Et quand j’eus entendu et vu, je tombai aux pieds de l’ange qui me les montrait, pour l’adorer. Mais il me dit : Garde-toi de le faire ! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères les prophètes, et de ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu. » (Apocalypse 22:8-9)

« Ils appelaient Barnabas Jupiter, et Paul Mercure, parce que c’était lui qui portait la parole. Le prêtre de Jupiter, dont le temple était à l’entrée de la ville, amena des taureaux avec des bandelettes vers les portes, et voulait, de même que la foule, offrir un sacrifice. Les apôtres Barnabas et Paul, ayant appris cela, déchirèrent leurs vêtements, et se précipitèrent au milieu de la foule en s’écriant : Ô hommes, pourquoi agissez-vous de la sorte ? Nous aussi, nous sommes des hommes de la même nature que vous ; et, vous apportant une Bonne Nouvelle, nous vous exhortons à renoncer à ces choses vaines, pour vous tourner vers le Dieu vivant, qui a fait le ciel, la terre, la mer, et tout ce qui s’y trouve. » (Actes 14:12-15)

Le Christ ne considérait pas que sa mère naturelle doive occuper une position religieuse importante : « Comme Jésus s’adressait encore à la foule, voici sa mère et ses frères, qui étaient dehors, cherchèrent à lui parler. Quelqu’un lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors, et ils cherchent à te parler. Mais Jésus répondit à celui qui le lui disait : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Puis, étendant la main sur ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères. Car, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » (Matthieu 12:46-50)

[Mme Suzanne :] Il aurait été impossible pour l’Évangile d’être la source de la foi avant qu’elle soit écrite. Si Jésus aurait voulu que l’Écriture seule soi la source de la foi, il aurait commander à ses apôtres de l’écrire. En fait, Jésus a dit aux apôtres de faire des disciples en prêchant la Parole.

Mme Suzanne ignore que notre Seigneur Jésus-Christ, omniscient et omnipotent, avait justement prévu que le peuple de Dieu connaîtrait trois temps dans la mise en contact avec la doctrine sacrée des apôtres : d’abord un temps d’instruction exclusivement orale, ensuite un temps de transition comprenant un enseignement oral et scripturaire, puis finalement une période exclusivement scripturaire qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Cela est divinement révélé dans le Nouveau Testament.

[Mme Suzanne :] Le canon de la bible a été déterminé par l’Église catholique. […] Si les protestants ont un canon biblique, c’est grâce à l’Église catholique qui en a fait la détermination.

Cela est très discutable. Comme en témoigne l’histoire du canon néotestamentaire, c’est plutôt des docteurs d’Afrique du Nord (Alexandrie, Carthage, Hippo-Regius) qui avaient l’initiative. Ces théologiens maghrébins et égyptiens étaient administrativement indépendants de l’évêché de Rome, et dans l’officialisation du canon néotestamentaire, Rome se contentait d’acquiescer.

[Mme Suzanne :] Le Nouveau Testament est plein de citations qui sont catholiques […] la plus connue c’est Mathieu 16:18 : Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Église. C’est la base de la papauté.

C’est en effet le verset préféré des papistes. Ce verset est connecté au verset suivant (Matthieu 16:19), qui est le deuxième verset favori des papistes : « Je te donne les clés du royaume des cieux, ce qui tu lieras sur la terre sera délié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Les apologues de l’hégémonie romaine y voient l’alibi parfait pour justifier leur impérialisme (malgré que ce n’est pas Pierre qui fonda l’assemblée chrétienne de Rome). Or attention. Jésus ne donna pas un privilège exclusif à Pierre de « (dé)lier », car en deux autres occasions, Jésus donna exactement ce même privilège à tous ses disciples (Matthieu 18:18 + Jean 20:23). Le fait que Jésus ait dit cela une fois à Pierre spécifiquement ne confère à celui-ci aucune primauté sur les autres apôtres/disciples car Pierre lui-même déclara que tous les chrétiens sont des « pierres » constituant l’Église, ce qui implique le sacerdoce universel (1 Pierre 2:4-8). Selon l’apôtre Marc (inspiré du Saint-Esprit), aucune pierre n’a primauté sur les autres (Marc 9:33-35). D’autre part, le pouvoir de « (dé)lier » n’autorise aucunement l’Église à innover au plan doctrinal ou surtout pas à décider du sort spirituel des hommes. « (Dé)lier » est une paraphrase de Moïse dans le Pentateuque (Lévitique 13:3-13). En utilisant cette phraséologie, Jésus ne faisait que renouveler pour l’Église chrétienne le pouvoir de constater la lèpre spirituelle (péché) là où l’Israël antique constatait la lèpre corporelle (conséquence de la Chute). En somme, cette affirmation de Jésus doit se comprendre à la lumière de ce qu’Il dit en Luc 10:16.

[Mme Suzanne :] C’est Rome qui mettait fin aux controverses.

Historiquement parlant, c’est faux.

[Mme Suzanne :] Les orthodoxes [orientaux] sont beaucoup plus proche du catholicisme que des calvinistes.

Cela n’a pas toujours été le cas, mais aujourd’hui ce l’est en effet. Heureusement, ce n’est pas la popularité qui détermine la validité.

[Mme Suzanne :] Les chrétiens attendaient d’être baptisés à l’époque par peur qu’ils pécheraient et perdraient leur salut.

Comme en atteste le Traité du baptême (chapitre 18, section 5) de Tertullien (vers 206), plusieurs communautés chrétiennes ne baptisaient pas expéditivement les bébés de leurs membres car on comprenait que l’Église néotestamentaire baptisait uniquement les personnes capables de faire une profession de foi (ce qui exclut évidemment les bébés). Il est aussi vrai que certains chrétiens adultes attendaient à la fin de leur vie pour se faire baptiser car ils se fiaient à une interprétation erronée de Marc 16:16, d’Actes 2:38 et de 1 Pierre 3:21 en vogue à l’époque laissant croire que le baptême lave littéralement les péchés (alors qu’en réalité le baptême est une représentation symbolique du péché qui fut lavé par Jésus-Christ sur la croix).

[Suzanne :] Qu’est-ce que le pape [sic] Clément [de Rome] a dit concernant le clergé : « Nos apôtres […] posèrent ensuite la règle qu’à leur mort d’autres hommes éprouvés succéderaient à leurs fonctions. »

Clément de Rome se faisait simplement l’écho de 2 Timothée 2:2 : « Ce que tu as entendu de moi en présence de beaucoup de témoins, confie-le à des hommes fidèles, qui soient capables de l’enseigner aussi à d’autres. » Nulle question d’une suprématie universelle de Rome ici !

[Mme Suzanne :] Le pape a envoyé deux représentants au Concile [de Nicée en 325]. […] Le pape a ratifié les doctrines émises par le Concile.

Mais que l’évêque de Rome n’envoya que deux émissaires sur 318 évêques présents à Nicée, et qu’ensuite il se contenta d’ajouter sa signature à celle des 318 autres évêques, démontre que ledit évêque de Rome ne contrôlait pas grand chose et qu’il était assez marginal et peu influent à l’échelle internationale.

[Mme Suzanne à propos du Concile de Sardique en 343 :] Si on faisait appel à Rome, c’est parce que Rome avait de l’autorité. C’était la Cours suprême de l’Église.

Le Concile de Sardique atteste en effet qu’il y avait une volonté proto-papale au IVe siècle de centraliser l’Église universelle à Rome. Mais ça demeure une innovation du IVe siècle ! De toutes façons, au milieu des controverses christologiques du IVe siècle, le Concile de Sardique (non-reconnu par les Orientaux) est resté lettre morte.

[Mme Suzanne à propos de l’ingérence séculière de l’Empereur d’Occident Gratien en 378 :] Si l’Empereur les envoyaient [des évêques non-romains] à Rome, c’est parce que Rome était le premier des sièges.

Non, Gratien voulait centraliser l’Église occidentale à Rome car Rome était la capitale temporelle de l’Empire romain d’Occident et que cette centralisation ecclésiastique aiderait à consolider le pouvoir temporel impérial.

[Mme Suzanne à propos du Concile de Chalcédoine en 451 :] La suprématie du pape était universellement reconnue.

C’est curieusement car ils reconnaissaient la fantasmagorique « suprématie universelle » de Rome que le demi-millier d’évêques ayant participé aux délibérations de Chalcédoine insistèrent pour qu’y soit reconnue aux patriarcats de Constantinople et Rome une « préséance honorifique » égale.

[Mme Suzanne :] St Irénée a dit que toutes les églises doivent être d’accord avec elle [Rome].

{La section suivante fut remeniée le 19 janvier 2014 mais l’argumentaire reste le même.

L’appel à Irénée de Lyon est un des arguments les plus croustillants de l’arsenal papal. Il s’agit d’un célèbre passage de l’oeuvre Adversus Haereses (Contre les hérésies, 3:3:2), d’Irénée de Lyon (≈ 130-202), pasteur chrétien en cette ville gallo-romaine dans la seconde moitié du IIe siècle de notre ère. Une lecture superficielle de ce texte laisse croire qu’il sanctionne la suprématie romaine sur le reste de la Chrétienté.

Voici le passage en question dans son contexte textuel (traduction la plus répandue) :

La tradition des apôtres, qui est manifestée dans tout le monde, peut être considérée dans toute église par tous ceux qui veulent voir les choses vraies. Et nous pouvons énumérer ceux qui ont été institués évêques dans les églises, et leurs successions jusqu’à nos nous : ils n’ont rien enseigné ni connu de ces divagations hérétiques. Mais comme il serait très long dans un tel volume d’énumérer les successeurs de toutes les églises, nous parlerons de l’église très grande, très connue et très antique parmi toutes, fondée et constituée par les deux apôtres Pierre et Paul à Rome, de celle qui a la tradition des apôtres et la foi annoncée aux hommes, parvenue à nous par des successions d’évêques […] C’est avec cette église, à cause de sa principauté plus forte qu’il est nécessaire que s’accorde toute église, c’est-à-dire ceux qui sont des fidèles de partout, elle en qui toujours, par ceux qui viennent de partout, a été conservée cette tradition venue des apôtres[1].

Je propose sept points d’analyse afin d’interpréter correctement ce texte…

Pour commencer, le propre ministère d’Irénée fournit deux éléments qui rendent invraisemblable une adhésion d’Irénée à la primauté romaine :

1.      Irénée de Lyon était originaire d’Asie mineure. Il fut envoyé en Gaule par le pasteur Polycarpe de Smyrne, qui avait lui-même connu l’apôtre Jean. La filiation d’Irénée ne devait donc rien à Rome. Puisqu’Irénée était Grec et que sa congrégation de Lyon était hellénophone, Irénée prêchait et écrivait en grec. Cela s’accorde mal avec l’idée voulant qu’Irénée était inféodé à l’église de Rome, laquelle considéra pendant des siècles que le latin était la seule langue liturgique légitime.

2.      De son vivant, Irénée a ouvertement confronté l’évêque de Rome Victor Ier en 195 (épiscopat de 189 à 198) après celui-ci venait d’excommunier pompeusement les chrétiens d’Asie mineure simplement parce que ceux-ci avaient la coutume de fêter la Pâque chrétienne à la date que la Pâque juive plutôt que le dimanche suivant la Pâque juive, usage qui prévalait en Occident. Or l’intervention d’Irénée en faveur de ses frères d’Asie mineure força Victor Ier à retirer l’excommunication qu’il avait lancée[2].

Passons maintenant au texte lui-même :

3.      Dans les propos d’Irénée, il est manifeste que la communion avec Rome est conditionnelle à l’orthodoxie de celle-ci. Irénée prends la communauté chrétienne de Rome en exemple parce qu’effectivement, à cette époque, celle-ci était demeurée assez orthodoxe (l’assemblée de Rome avait réussi à se prémunir des hérésies les plus outrageuses telles que le gnosticisme et le marcionisme). Irénée disait simplement qu’il fallait être orthodoxe comme Rome était alors orthodoxe. Cela n’implique absolument pas une suprématie religieuse romaine universelle.

4.      Au début de l’extrait, Irénée ne dit aucunement que la multitude des autres églises sont des colonies de l’église de Rome, mais qu’il pourrait énumérer leurs successions respectives indépendamment de Rome, ce qui implique qu’elles n’ont pas de filiation romaine. Cela est contraire à la suprématie romaine qui va s’imposer sur toutes les églises d’Occident pendant la Réforme grégorienne, un millénaire plus tard.

5.      À l’antipode de cette suprématie romaine, Irénée n’attribue pas la droiture de l’église de Rome à elle-même, mais à des chrétiens arrivant de l’extérieur qui viennent continuellement la fortifier, puisqu’il dit : « par ceux qui viennent de partout a été conservée cette tradition venue des apôtres »[3]. Irénée attribue donc le mérite de Rome aux chrétiens non-romains.

6.      Il faut aussi procéder avec précaution lorsqu’on travaille avec des traductions. Plusieurs spécialistes du grec ancien traduisent plutôt le milieu de notre extrait de la façon suivante : « C’est vers cette église, à cause de la principauté plus forte, qu’il est nécessaire que s’y rende toute église. » On comprend donc que la « principauté plus forte » dont parle Irénée de Lyon n’est pas l’assemblée de Rome, mais l’autorité étatique siégeant dans de la capitale impériale, et que des citoyens chrétiens provenant d’ailleurs dans l’Empire devait se rendre à Rome pour des raisons civiques, ce qui leur donne l’occasion de fréquenter l’assemblée chrétienne de Rome et d’y « conserver la tradition venue des apôtres ».

Finalement, Ignace n’étant – comme tous les hommes (sauf Christ) – pas exempt d’erreur, il est propice de corriger son erreur sur la fondation de l’assemblée chrétienne de Rome.

7.     L’affirmation que Pierre et Paul fondèrent l’Église de Rome doit se comprendre comme une allusion emblématique. Nous savons que Pierre et Paul furent martyrisés à Rome (plausiblement sous Néron en 64), mais aucun des prédécesseurs d’Irénée — ni le Nouveau Testament, ni Clément de Rome vers 96 (Lettre aux Corinthiens 5:1), ni Ignace d’Antioche vers 115 (Lettre aux Romains 4:3) — n’attestent que Pierre et Paul fondèrent littéralement la congrégation chrétienne de Rome. La seule information que nous avons sur l’origine de la communauté chrétienne à Rome est qu’elle existait déjà en l’an 50, lorsque un couple chrétien (Aquilas et Priscille) furent expulsés de la capitale par l’Empereur Claude et rencontrèrent Paul à Corinthe (Actes 18:1-3). Aussi tard qu’en 57-58, lorsque Paul adressa son Épître aux Romains où il salua nommément un nombre important d’individus, Pierre ne se trouvait pas encore à Rome puisque s’il y était et, surtout, s’il avait été à la tête de la l’assemblée chrétienne de Rome, Paul l’aurait certainement salué.

Parvenus au terme de notre analyse, on voit qu’il ne reste plus grand chose à la primauté romaine d’Irénée de Lyon que nous allègue le catholicisme romain.


[1] L’évêque Polycrate d’Éphèse (qui se revendiquait de l’apôtre Jean) mena la résistance contre Rome en assemblant un concile à Éphèse en 190. Les églises d’Anatolie, du Levant et même de Grèce y furent représentées. Les pasteurs orientaux maintinrent unanimement leur pratique alors en vigueur.

[2] Jules-Marcel NICOLE, Précis d’histoire de l’Église, Nogent-sur-Marne, Éditions de l’Institut Biblique, 2005, p. 37 sur 295.

[3] Cette traduction est corroborée par Louis BAYARD, « Une correction au texte de saint Irénée sur l’Église romaine », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 58e année, N° 3, 1914, p. 227-231.}

Terminons…

[Mme Suzanne :] St. Cyprien a écrit qu’on doit être en communion avec Rome.

Cyprien de Carthage a confronté Étienne Ier de Rome qui prétendait hérétiquement que les baptêmes effectués par des hérétiques notoires devaient être reconnus comme valides par les chrétiens trinitaires. De toutes façons, même si Cyprien de Carthage avait été un papiste avant l’heure, Cyprien était un homme imparfait et n’est conséquemment pas sur le même pied que l’autorité biblique.

Semper Reformanda.

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Représentation schématique de la Trinité

Les docteurs de l’Église tenant le Crédo au Concile de Nicée en 325

Le Mur International de la Réformation à Genève, en Suisse

Je suis de l’opinion que ce qui rapproche réellement les protestants et les catholiques, ce n’est pas une « foi commune », mais plutôt un patrimoine civilisationnel commun et des valeurs familiales communes. Les divergences théologiques entre les deux religions sont trop énormes, en effet, pour que l’on puisse parler honnêtement de foi commune. Les efforts œcuméniques du dernier demi-siècle n’ont à mon avis que contribué à mettre en évidence les différences doctrinales fondamentales entre protestants et catholiques.

Les limites de l’œcuménisme

Par exemple, la Déclaration conjointe sur la justification ratifiée par la Fédération luthérienne mondiale et la Papauté en 1999 (rejoints par le Conseil méthodiste mondial en 2006) n’a fait que rappeler ce que l’on savait depuis 500 ans : les protestants et les catholiques sont d’accord qu’il faut avoir la foi en notre sauveur & rédempteur Jésus-Christ  pour être sauvé, mais n’a nullement réglé le point litigieux. D’un côté, les protestants affirment (en suivant la Bible) que c’est par la grâce seule (sola gratia) et la foi seule (sola fide) que nous pouvons être sauvés. De l’autre côté, les catholiques ajoutent l’action humaine à la grâce imméritée de Dieu, faisant ainsi du salut une chose qui peut s’acheter ou se marchander. De surcroît cela sous-entend que l’homme fait un échange avec son Créateur Tout-Puissant : « j’ai fait mon chapelet et mes litanies, alors tu est obligé de m’accepter au paradis ». Le salut est ainsi présenté comme un dû par la Papauté, ce qui est assurément très irrévérencieux envers Dieu.

Pire encore que la fausse doctrine papale sur le salut & la justification, est celle de l’adoration par les catholiques de la vierge Marie et des saints. Ici, le terme d’idolâtrie est approprié. Les protestants adhèrent à la seule foi véritablement révélée par Dieu, et cette révélation est exclusivement contenue dans les Saintes Écritures (Ancien et Nouveau Testaments). Cette foi monothéiste proclame la gloire du Dieu trinitaire (Père + Fils + Saint-Esprit). Or nonobstant de la Trinité, les catholiques ont — à toute fin pratique — déifié Marie (qui n’étais plus vierge après qu’elle épousa Joseph avec qui elle consomma légitimement son mariage) ainsi qu’un innombrable panthéon de petits saints. Les catholiques prétendent qu’ils n’adorent pas Marie et les saints, qu’ils font seulement les vénérer et se servir d’eux comme « intercesseurs » (malgré que l’Apôtre Paul, inspiré du Saint-Esprit, dit sans équivoque qu’il n’y a qu’un seul médiateur entre l’humain et Dieu : Jésus-Christ, 1 Timothée 2:5-6). Mais faire des prières à des entités, leur rendre un culte indu, leur conférer une sacralité imaginaire, un pouvoir et une capacité d’intervention surnaturelle/divine, c’est indéniablement les élever au rang de divinités (cela n’implique pas que toutes les divinités du panthéon aient le même grade). Conséquemment, le catholicisme romain est, à proprement parler, une religion polythéiste.

Les Pères de l’Église entre protestantisme et catholicisme

Cela nous amène à la question des Pères de l’Église. Cette semaine, j’ai publié un article démontrant que, hormis une possible parenthèse de quelques siècles au milieu du Moyen Âge, il a toujours existé des chrétiens qui rejetaient les superstitions papales et qui adhéraient aux principes bibliques tels qu’actuellement défendus par le protestantisme (monothéisme trinitaire, diffusion de la Bible en langue vernaculaire, sacerdoce universel, salut par la foi, etc.). Cet article fait notamment ressortir le fait indiscutable qu’Augustin d’Hippone (354-430) adhérait pleinement à la doctrine biblique/calviniste de la justification par la grâce, et que plusieurs autres Pères de l’Église défendirent les doctrines bibliques/protestantes du sola gratia et du sola scriptura. Cet article a fâché une dame catholique qui a rouspété sur son blogue.

Je tiens donc à réitérer et étayer mes dires. D’abord, aucun protestant n’affirme que tous les Pères de l’Église étaient intégralement orthodoxes (c-à-d bibliques). Il est connu que leurs théologies respectives combinent des éléments bibliques et des éléments non-orthodoxes. Généralement, plus on avance dans le temps, plus les dérives se font criantes.

La véracité du protestantisme ne repose pas sur la cohérence des Pères de l’Église, tandis que la véracité du catholicisme, qui dépend d’un concept nébuleux et poreux de « tradition » extra-biblique, exige que les Pères de l’Église soient systématiquement en accord avec la Papauté actuelle (puisque se sont ces Pères qui incarnent supposément cette « tradition » catholique). En contre-partie, il n’est pas nécessaire de se référer aux Pères de l’Église pour démontrer la véracité du protestantisme : la Bible suffit. Il est néanmoins pertinent de s’intéresser aux Pères de l’Église dans la mesure où des doctrines professées par ceux-ci contredisent les doctrines actuelles de l’Église romaine, et viennent donc infirmer de façon supplémentaire la prétention d’ancienneté de la Papauté.

Pour répondre spécifiquement à la dame m’ayant pris à parti, lorsque nous disons que la doctrine de la justification par la grâce d’Augustin d’Hippone est “calviniste”, c’est parler de manière rétrospective. La position d’Augustin sur cette question précise était biblique, la position biblique sur cette question est appelée « calviniste » depuis le XVIe siècle, et conséquemment il n’est pas abusif de dire qu’Augustin était calviniste sur la question du salut.

Cyrille de Jérusalem, patriarche de la cité du même nom, n’était nullement « romain » (au sens théologique et ecclésiologique), idem pour Basile de Césarée en Cappadoce (Anatolie) qui dépendait vraisemblablement du patriarcat oriental d’Antioche. Quant à Jean Chrysostome, il était patriarche de Constantinople, donc totalement indépendant de l’épiscope romain. D’ailleurs, Jean Chrysostome ne fut pas baptisé lorsqu’il était bébé même s’il est né dans une famille chrétienne, preuve que le milieu orthodoxe dont il est issu adhérait à la position protestante crédobaptiste plutôt que papale sur le baptême. (Raymond Vaillancourt, « Le baptême des enfants », Revue Notre-Dame, No 4, avril 1981.)

S’il y a un parti qui commet constamment des anachronismes dans ce débat, c’est bien le parti papal, qui essaie de légitimer ses velléités dominatrices en projettent des situations d’une époque donnée sur les époques antérieures où la situation réelle était fort dissemblable.

La suprématie papale : histoire d’un long glissement

Aux deux premiers siècles de l’ère chrétienne, le pasteur de la communauté chrétienne de Rome est un ministre de l’Évangile comme n’importe quel autre ministre de l’Église de Jésus-Christ. « En écrivant aux Corinthiens, Clément de Rome n’assumait pas plus d’autorité papale qu’Ignace d’Antioche écrivant aux diverses églises d’Asie mineure. » (J.-M. Nicole, Précis d’histoire de l’Église, Nogent-sur-Marne, Éditions de l’Institut Biblique, 2005, p. 35 sur 295.) « Chaque communauté chrétienne ou église locale était convaincue de réaliser, à elle seule, la plénitude de l’Église du Christ résidant et séjournant à tel ou tel endroit. Cette conviction est exprimée très clairement par Clément de Rome au tout début de sa Lettre aux Corinthiens : “L’Église de Dieu séjournant à Rome [s’adresse] à l’Église de Dieu séjournant à Corinthe”. » (P.-H. Poirier, Christianisme de l’Antiquité et du Haut Moyen Âge, Module XIII : L’Orient et l’Occident au XIe siècle. Québec, Université Laval, 2011, p. 19 sur 64.) En 190, l’évêque de Rome Victor Ier anathématisa l’anti-trinitaire Théodote de Byzance, mais cela n’est pas encore du papisme car Théodote enseignait son erreur dans la cité de Rome, ce cas d’indiscipline ecclésiastique relevait donc de la juridiction légitime du pasteur de Rome.

La première manifestation d’une volonté réelle de suprématie romaine survient lors de la querelle pascale sous l’épiscopat de Victor Ier (189-198). Celui-ci s’opposait à la coutume chrétienne orientale qui consistait à célébrer la Résurrection à la même date que la Pâque juive plutôt que le dimanche suivant la Pâque juive, usage qui prévalait en Occident. Sous l’impulsion de l’évêque d’Éphèse, Polycrate (qui se revendiquait de l’apôtre Jean), une série de synodes furent organisés en Asie. Les Églises d’Anatolie, du Levant, d’Osroène et même de Grèce y furent représentées (le plus important semble s’être tenu à Éphèse en 190). Ces synodes orientaux maintinrent unanimement la pratique chrétienne asiatique alors en vigueur. Frustré, Victor Ier excommunia pompeusement ces Églises d’Orient en 195. Cette volonté suprématiste eut-elle une suite effective, concrète ? Nullement ! L’éminent apologète Irénée, pasteur de Lyon en Gaule intervint contre le petit pontife de Rome en faveur des Églises d’Asie. Isolé, Victor Ier dût renverser sa décision.

La prochain épisode survint au milieu du IIIe siècle, quand les évêques Cyprien de Carthage et Firmilien de Césarée en Cappadoce entrèrent en conflit avec l’évêque de Rome Étienne Ier. La mésentente portait sur la validité du baptême des hérétiques. Conformément à l’enseignement biblique, selon lequel tout acte effectué par des non-chrétiens n’a aucune valeur dans l’Église véritable, les chrétiens du Maghreb et d’Anatolie rebaptisaient les hérétiques qui entraient dans l’Église trinitaire. En contraste, les Romains considéraient étrangement le baptême hérétique comme valide. Étienne Ier menaça d’excommunication les Maghrébins et les Anatoliens. En réponse, un grand synode rassemblant 87 évêques à Carthage en septembre 256 réaffirma la réitération du baptême. Finalement, la médiation de l’évêque Denys d’Alexandrie force Étienne Ier à reculer. Encore une fois, nous voyons l’épiscope de Rome complètement isolé et non-obéit.

Dans la seconde moitié du IIIe siècle, les évêques chrétiens de certaines mégapoles acquirent une autorité sur les évêques des petites cités de leur diocèse. On les appelaient des métropolites. C’était l’équivalent des archevêques et des archidiocèses d’aujourd’hui. En 325, le Concile de Nicée — où l’évêque de Rome était absent et dont la raison d’être était de réfuter l’arianisme — décida que trois métropolites seraient à l’avenir compétants pour se prononcer dans toute la Chrétienté : Antioche, Alexandrie et Rome. Cela faisait de cette triade de métopolites des sortes de « super-métropolites », ou patriarches. Cette compétence extraordinaire était alors conçue comme une capacité d’intervention occasionnelle et exceptionnelle, pas un droit de direction continuelle.

En 343, le Concile de Sardique (Bulgarie) affirma qu’un évêque condamné par une décision ecclésiastique peut porter le jugement en appel à Rome. Bien que cela paraisse comme une manifestation de suprématisme romain, il faut comprendre que la plupart des conciles et des discussions christologiques de l’époque se déroulaient entre Grecs et avaient lieu en Orient. En vérité, l’évêché de Rome était marginal dans ces débats, et s’est ironiquement la raison pour laquelle les Orientaux eurent parfois recours à son arbitrage dans leurs controverses (ce qui ne signifie pas que ses avis furent toujours appliqués).

En 378, l’Empereur d’Occident Gratien enjoignit les autorités civiles d’envoyer à Rome les évêques contestant une décision synodale de leur province. Or cela est plus un cas typique de centralisation politique et d’ingérence profane dans les affaires ecclésiastiques qu’une reconnaissance de la supériorité théologique de l’évêque de Rome.

En 380, l’Empereur d’Orient Théodose Ier déclara vouloir rallier tout l’Empire à « la foi des évêques de Rome et d’Alexandrie », preuve que Rome ne faisait pas figure d’unique référence à cette époque mouvementée. En 381, le Concile de Constantinople étendit la dignité patriarcale aux métropolites de Constantinople et Jérusalem. Le 3e canon du Concile de Constantinople instaura une hiérarchie de « primauté d’honneur » accordant la première place au patriarcat de Rome et la deuxième place à Constantinople. Dans ce dispositif de cinq patriarcats, Rome suivie de Constantinople avaient une importance symbolique mais aucun patriarcat ne pouvait prétendre avoir un pouvoir absolu — théorique ou effectif — sur l’ensemble de la Chrétienté, mais seulement une attraction régionale. Il faut attendre l’épiscopat de Sirice (384-399) pour que l’évêque de Rome prenne l’habitude de communiquer ses opinions aux autres évêques sous forme de décrétales.

En 451, le 28e acte du Concile de Chalcédoine, présidé par le patriarche Cyrille d’Alexandrie, accorda une « préséance » égale à l’ancienne et à la nouvelle Rome (c-à-d Constantinople). Dans un geste schismatique, l’évêque de Rome Léon Ier rejeta ce 28e acte du Concile de Chalcédoine. Nous pouvons  considérer Léon Ier comme le premier pape.

Soulignons que pendant tout ce temps, les écrivains de l’Église africaine (Tertullien, Lactance), de l’Église grecque (Eusèbe de Césarée, Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse) et de l’Église occidentale (Ambroise de Milan, Hilaire de Poitiers) n’ont jamais attribués un droit de suprématie à l’évêché de Rome.

C’est une conjoncture de circonstances temporelles où la théologie n’y fut pour rien qui permit au patriarche de Rome de s’élever progressivement au statut de principal dirigeant religieux en Occident :

  • À partir de 404, les empereurs d’Occident s’installent à Ravenne (Italie du Nord) et exercent peu de contrôle sur les affaires municipales de Rome, tandis que les patriarches de Constantinople demeurent sous l’influence directe des empereurs byzantins.
  • Le métropolite de Carthage, principal concurrent à Rome (ou facteur d’équilibre) en Occident, se retrouve sous la domination des Vandales ariens au Ve siècle puis des musulmans au VIIe.
  • Les autres patriarches orientaux (Antioche, Alexandrie, Jérusalem) et le métropolite de Séleucie-Ctésiphon (Assyrie) se retrouvent sous la domination islamique dès le VIIe siècle.
  • L’aura et le prestige temporel de Rome, ancienne capitale impériale, rejaillit irrationnellement sur le patriarche y siégeant.

Or même si l’évêque de Rome a gagné un net ascendant en Occident dès cette époque, il fallu attendre au moins un autre demi-millénaire pour que ses erreurs théologiques deviennent incontestées dans l’Église d’Occident. Ainsi, le pédobaptême et le culte des icônes ne s’imposèrent pas en Occident avant le Xe siècle. Le baptême par aspersion ne remplaça pas le baptême par immersion avant le XIVe siècle. Les archevêchés maintinrent leur autonomie liturgique complète jusqu’au VIIIe siècle, lorsque Pépin le Bref, Carloman puis Charlemagne accélérèrent la latinisation de l’Église franque, non pas pour une raison théologique, mais pour faciliter l’administration civile et la communication académique à l’intérieur de l’Empire carolingien. Le légat pontifical en Europe du Nord, Boniface, exploita néanmoins ce processus de latinisation institutionnelle pour diffuser l’idéologie romaniste.

Au milieu du siècle suivant, furent forgées les Fausses Décrétales par des sympathisants de la suprématie papale à l’Abbaye St-Pierre de Corbie (Picardie). Cette collection d’une centaine de pièces frauduleuses servit très tôt au parti romaniste qui s’efforçait de réduire les métropolites autonomes et les conciles régionaux. Ainsi, Hincmar de Reims, le métropolite de la cité éponyme (845-882) et précurseur du gallicanisme, s’opposa vigoureusement au pontife romain Nicolas Ier (858-867, « le seul grand pape entre Grégoire Ier et Grégoire VII ») qui brandissait répétitivement les Fausses Décrétales pour justifier sa supériorité illégitime. Le conflit survint lorsque Rothad, évêque papiste de Soissons, excommunia un prêtre sur le motif illégal qu’il avait une épouse. Vers 862, un concile dirigé par Hincmar à Soissons destitua Rothad qui se réfugia auprès de Nicolas Ier, lequel invoqua les Fausses Décrétales qu’Hincmar rejeta dans ses écrits (dont son De Jure Metropolitanorum) même si Rothad revint mourir à Soissons. Finalement, la suprématie pontificale ne devint effective qu’après la Réforme grégorienne dont les objectifs furent réalisé en France en XIe siècle, en Angleterre au XIIe puis en Germanie au XIIIe à l’issue de la longue Lutte du sacerdoce et de l’Empire.

C’est aussi au Haut Moyen Âge que s’est imposé le culte des saints, acte d’idolâtrie qui vient annuler le christianisme salvifique. Nombre de saints  dans l’Église romaine sont en fait des calques d’anciennes déités païennes. L’exemple le plus connu est saint Nicolas, d’origine germanique (Sinterklaas), alias le Père Noël. On peut aussi mentionner sainte Brigitte, déesse de la fécondité, et le cas de « Grégoire de Tours [qui] relata l’initiative pastorale d’un évêque auvergnat qui, impuissant à déraciner une fête païenne se déroulant sur le mont Helarius, construit sur les lieux une église en l’honneur du saint chrétien Hilarius » (ASSR).

Autour de l’An Mil, s’il est avéré que du point de vue temporel tout n’était pas noir — révolution agricole, essor urbain, pacification féodale, innovation technologique (cathédrales gothiques) — au plan spirituel, c’est vraiment l’âge des ténèbres européen. Le polythéisme papal s’est imposé depuis plusieurs siècles, et les dernières poches de résistance ont été neutralisées. Mais la redécouverte de la doctrine apostolique par les pré-réformateurs dès le XIIe siècle (Vaudois français et italiens, Wyclifites anglais, Hussites tchèques) annonce la Réformation protestante du XVIe siècle.

Plus proche de nous dans l’histoire, le dogme de l’immaculée conception ne fut décrété qu’en 1854, le pontife romain n’est devenu « infaillible » (!) qu’en 1870, la première communion à sept ans n’a été fixée qu’en 1910, la « vierge » Marie n’est devenue « corédemptrice » (!) qu’en 1943, et le récit non-biblique de l’assomption ne fut adopté qu’en 1950. Finalement les limbes furent solennellement abolies par le Vatican en 2006.

Démonstration faite, il n’est pas erroné de dire que les Pères de l’Église furent calvinistes dans de multiples domaines de leurs théologies.

En guise de réponse supplémentaire, je renvoie aux documents suivants ma détractrice qui exploite l’idée de la vraie-fausse problématique du canon néotestamentaire comme légitimation d’une tradition extra-scripturale :

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Dans le chapitre Les racines socialistes du nazisme de son ouvrage La route de la servitude rédigé en 1943, le penseur allemand en exil Friedrich von Hayek fit une récapitulation historique des conditions ayant permis le triomphe du nazisme en Allemagne une décennie plus tôt. Il démontre, sources à l’appui, qu’en Allemagne la prédication marxiste a pavé la voie à l’ascension du national-socialisme. Les nazis n’ont fait que récupérer le discours étatiste, dirigiste et interventionniste déjà popularisé par les marxistes. Par proximité idéologique, de nombreux meneurs socialistes se sont convertis à l’hitlérisme (ou plutôt ajustés à l’hitlérisme) dans les décennies 1920 et 1930 et ont contribué à sa propagation. De surcroît, Hayek met en lumière la fusion d’une forme pervertie du pangermanisme (création d’un vaste « espace vital » germanique en Europe centrale) avec l’internationalisme marxiste (contrôle et planification de l’économie européenne/globale par un méga-État continental allemand pour le bénéfice des populations soumises).

Un autre lien à exposer entre le nazisme et le socialisme est le darwinisme social (euthanasie, programmation génétique, etc.).

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Le premier et le plus caractéristique des représentants de cette évolution [du socialisme allemand vers le nazisme] est peut-être le professeur Werner Sombart. Son fameux Haendler und Helden (Marchands et Héros) a paru en 1915. Il a débuté comme socialiste marxiste et affirmait encore en 1909 avoir passé la majeure partie de sa vie à lutter pour les idées de Karl Marx. Il avait fait, en effet, plus que quiconque pour répandre les idées socialistes et pour susciter le ressentiment anticapitaliste à travers l’Allemagne. Si la pensée allemande était plus que partout ailleurs pénétrée d’éléments marxistes avant la Révolution russe, c’était principalement grâce à Sombart. On l’a considéré, à un moment donné, comme le personnage le plus en vue de l’élite socialiste persécutée […] Même après la dernière guerre [1918], l’influence de Sombart […] était très grande en Allemagne.

[…]

À l’époque l’exaltation de Sombart parut exagérée même à la plupart des Allemands. Un autre professeur allemand présenta les mêmes idées sous une forme plus modérée et plus scientifique et, par conséquent, plus efficace. Le professeur Johann Plenge était, comme Sombart, un grand spécialiste de Marx. […] Il était parti, sans aucun doute, avec des convictions authentiquement socialistes. […] Pour lui comme pour tous les socialistes qui tirent leur socialisme d’une application rigide de l’idéal scientifique aux problèmes sociaux, l’organisation est l’essence même du socialisme.

[…]

[Johann Plenge écrivit :]

Dans la sphère des idées, l’Allemagne a été l’exposant le plus sincère de tous les rêves socialistes, et dans la sphère des réalités le plus puissant architecte du système économique le plus parfaitement organisé. […] Nous [les Allemands] demeurerons le peuple modèle. C’est notre idéal qui déterminera les fins de la vie de l’humanité. […] Un grand idéal s’épanouit jusqu’à la victoire finale.

L’économie de guerre créée en Allemagne en 1914 est la première réalisation d’une société socialiste et son esprit est la première manifestation active et non plus revendicative de l’esprit socialiste. Les nécessités de la guerre ont imposé l’idée socialiste dans la vie économique allemande et ainsi la défense de notre nation a donné à l’humanité l’idée de 1914, l’idée de l’organisation allemande, de la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) du socialisme national. Sans que nous nous en rendions compte, l’ensemble de notre vie politique et de notre industrie ont atteint un niveau plus élevé. L’État et la vie économique forment une unité nouvelle. La nouvelle constitution corporative allemande de la vie économique […] représente la forme la plus élevée dans la vie d’un État qu’on ait jamais connue sur terre. […] Vers 1918 la fusion du socialisme et d’une impitoyable politique de force se fait dans son esprit. Peu avant la fin de la guerre il [Johann Plenge] adressa à ses compatriotes, dans le journal socialiste Die Glocke, l’avertissement suivant :

Il est grand temps de reconnaître que le socialisme doit être une politique de force, puisqu’il doit être organisation. Le socialisme doit prendre le pouvoir. […] Quel est le peuple qui doit accéder au pouvoir, pour devenir le chef exemplaire de l’organisation internationale ? […] Un socialisme conséquent ne peut accorder à un peuple le droit de s’organiser qu’en tenant compte de la répartition réelle des forces déterminées par l’histoire.

Les idées exprimées par Plenge étaient particulièrement populaires dans un certain milieu d’universitaires […] Ceux-ci […] réclamaient l’organisation de tous les secteurs de la vie selon un plan centralisé. Le principal de ces savants était Wilhelm Ostwald [un germano-balte], dont les déclarations à ce sujet ont acquis une certaine célébrité. On prétend qu’il déclara publiquement :

L’Allemagne désire organiser l’Europe qui est dépourvue jusqu’à présent d’organisation. Je veux vous expliquer le grand secret de l’Allemagne : nous, ou plutôt la race allemande, avons découvert la signification de l’organisation. […]

Des idées très analogues étaient courantes dans les bureaux de Walther Rathenau [directeur de l’Office des matières premières en 1914, ministre de la Reconstruction en 1921 et ministre des Affaires étrangères en 1922 ; il était très interventionniste économiquement]. […] [Rathenau] mérite en effet une place considérable dans toute histoire complète du développement des idées nazies. Ses écrits ont contribué plus que tous autres à façonner les opinions économiques de toute une génération grandie pendant et après la dernière guerre [1918] en Allemagne. Quelques-uns de ses collaborateurs les plus proches devaient plus tard faire partie de l’état-major de l’administration du plan quadriennal de Gœring.

Les thèses d’un autre ancien marxiste, Friedrich Naumann, ressemblaient également beaucoup à ces conceptions totalitaires. Son livre Mitteleuropa [concepts d' »espace vital » germanique et de dispositif économique sous domination allemande en Europe centrale] a atteint le tirage probablement le plus important de tous les livres de guerre en Allemagne.

en définitive, il fut réservé à un politicien socialiste actif [Paul Lentsch], membre de la gauche du Parti social-démocrate allemand, de développer ces idées complètement et de les diffuser largement. […] C’est seulement dans son troisième livre, Trois ans de révolution mondiale, livre à grand succès, que ses idées caractéristiques ont pris, sous l’influence de Plenge d’ailleurs, un plein développement. Lentsch base sa démonstration sur un compte rendu historique intéressant et sous certains rapports exact, retraçant le développement vers la concentration industrielle et la cartellisation, rendu possible en Allemagne grâce à la politique protectionniste de Bismarck. Selon sa conception marxiste ce fut là un stade supérieur du développement industriel.

[Paul Lentsch écrivit :]

Le résultat de la décision de Bismarck en 1879, c’est que l’Allemagne se vit attribuer un rôle révolutionnaire, c’est-à-dire celui d’un État qui présentait par rapport au reste du monde un système économique plus élevé et plus avancé. Nous pouvons donc facilement constater que dans la révolution mondiale actuelle, l’Allemagne représente le parti révolutionnaire.

[Paul Lentsch poursuivait en expliquant] qu’en Allemagne, « représentante désignée par l’histoire » des formes élevées de la vie économique,

la lutte pour le socialisme avait été extrêmement simplifiée du fait que toutes les conditions préliminaires du socialisme y avaient déjà été établies. Tout parti socialiste devait donc avoir pour préoccupation essentielle de voir l’Allemagne résister triomphalement à ses ennemis afin de pouvoir remplir sa mission historique, et révolutionner le monde. L’organisation du capital, commencée inconsciemment avant la guerre, continuée consciemment pendant la guerre, sera parachevée systématiquement après la guerre. […] Le socialisme est en marche, ou il est même dans une certaine mesure réalisé, du moment où nous ne pouvons plus vivre sans lui. […] Le socialisme doit maintenir, dans cette sphère également, une opposition résolue et consciente à l’égard de l’individualisme.

[…]

Plenge et Lentsch ont inspiré les prédécesseurs immédiats du national-socialisme dans le domaine des idées et, en particulier, Oswald Spengler et Arthur Moeller van den Bruck, pour ne mentionner que les deux plus connus. […] Aujourd’hui, il nous paraît incontestable qu’on doit considérer les vues développées dans sa brochure [de Spengler] Prussianisme et Socialisme, parue en 1920, comme des vues socialistes, largement répandues en Allemagne. Quelques exemples de ses raisonnements le prouveront. « Le vieil esprit prussien et la conviction socialiste qui s’opposent aujourd’hui l’un à l’autre, avec une haine fratricide, sont, en réalité, de la même essence. » […]

[Oswald Spengler poursuit en affirmant :]

L’instinct allemand ou plus exactement prussien exige que le pouvoir appartienne à l’ensemble du peuple […] On assigne à chacun sa place. L’un commande, l’autre obéit. C’est le socialisme autoritaire, en vigueur depuis le XVIIIe siècle, essentiellement antilibéral et antidémocratique […] C’est seulement sur le sol allemand qu’on peut mépriser le libéralisme.

Après avoir fait ressortir la différence essentielle entre le système de concurrence anglais et le système prussien de « l’administration économique » et après avoir montré (d’accord avec Lentsch) comment l’organisation consciente de l’activité économique a pris de plus en plus des formes socialistes, Spengler continue :

Il a existé en Prusse un État véritable, dans le sens le plus complet du mot, ne tolérant littéralement aucune personne privée. Quiconque a vécu à l’intérieur de ce système, fonctionnant avec la précision d’une horloge, est devenu l’un de ses rouages. […]

L’idée prussienne implique que chacun devienne un personnage officiel et que tous les salaires doivent être fixés par l’État. Et, en particulier, l’administration de toute propriété y devient une fonction salariée. L’État de l’avenir deviendra un Beamtenstaat, un État de fonctionnaires. [Oswald Spengler ajoute :]

la question décisive non seulement pour l’Allemagne, mais pour le monde entier et qui doit être résolue par l’Allemagne dans l’intérêt du monde [sic], est la suivante : Est-ce l’industrie qui dans l’avenir gouvernera l’État, ou est-ce l’État qui gouvernera l’industrie ? Le prussianisme et le socialise répondent à cette question de la même façon.

De là, il n’y eut plus qu’un pas à franchir pour parvenir au national-socialisme : c’est Moeller van den Bruck qui proclama la guerre mondiale entre libéralisme et socialisme : « Nous avons perdu la guerre contre l’Occident, le socialisme l’a perdue contre le libéralisme ». Comme pour Spengler, le libéralisme devient pour lui aussi l’ennemi par excellence. Moeller van den Bruck se réjouit du fait « qu’il n’y a pas de libéraux dans l’Allemagne d’aujourd’hui ».

Le Troisième Empire de Moeller van den Bruck était destiné à donner aux Allemands un socialisme adapté à leur nature et non corrompu par les idées libérales de l’Occident. Ce qui ne manqua pas de se produire. Ces auteurs ne représentent nullement des phénomènes isolés. Pas plus tard qu’en 1922 un observateur impartial [K. Pribram] a pu parler [ainsi de ce qu’il] avait constaté en Allemagne :

En vertu de ces idées, la lutte contre le système capitaliste n’est rien d’autre que la continuation de la guerre contre l’Entente [France + Royaume-Uni + Russie] avec les armes de l’esprit et de l’organisation économique. C’est un processus qui mène au socialisme pratique, au retour de l’Allemagne à ses traditions les meilleures et les plus nobles.

La lutte contre le libéralisme sous toutes ses formes, le libéralisme qui avait conduit l’Allemagne à sa défaite, fut l’idée commune qui réunit les socialistes et les [pseudo-]conservateurs. Ce fut d’abord le Mouvement de la Jeunesse Allemande, d’inspiration et de tendance presque entièrement socialiste, qui s’empara avec avidité de ces idées et accepta la fusion du socialisme et du nationalisme. À partir de 1920 jusqu’à l’avènement d’Hitler, un groupe de jeunes gens réunis autour du journal Die Tat dirigé par Ferdinand Zimmermann [auteur et académicien nazi, membre des SS dès 1934 et du NSDAP dès 1936], représenta cette tendance de la façon la plus menaçante. Le livre de Zimmermann, Das Ende des Kapitalismus [La fin du capitalisme], est peut-être l’expression la plus caractéristique de ce groupe des Edel-nazis d’élite comme on les appelait en Allemagne. […] La guerre contre les pouvoirs occidentaux, menée « avec les armes de l’esprit et de l’organisation économique », n’a-t-elle pas réussi, avant même que la vraie guerre fût commencée ?

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Voir aussi :

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