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Posts Tagged ‘religion patriotes’

Il est fréquent d’entendre, de la bouche de souverainistes de gauche, que les Patriotes canadiens-français de la 1ère moitié du XIXème siècle étaient des laïcistes avant l’heure qui ont défiés l’Église catholique romaine dans l’intention créer une république indépendante où la foi chrétienne occuperait peu ou pas de place (et que ce vœu fut finalement accompli par les progressistes depuis la Révolution tranquille). Cette récupération péquiste & bloquiste se base essentiellement sur le 4ème article de la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada, proclamée le 28 février 1838 à Clarenceville (localité située à extrême-sud de la Montérégie), qui se lit comme suit :

Toute union entre l’Église et l’État est à présent déclarée dissoute, et que chaque personne aura la liberté d’exercer telle religion ou croyance qui lui sera dictée par sa conscience.

Mais il ne faut pas pour autant penser que les dirigeants patriotes prônaient la laïcité moderne, c-à-d le bannissement de toute expression religieuse hors de la sphère publique et le refoulement de la réalité spirituelle dans les demeures privées. Par l’expression « séparation de l’Église et de l’État », ils entendaient qu’il ne doit pas y avoir d’Église d’État comme l’était l’Église anglicane dans l’Empire britannique (dont le monarque mondain était simultanément le chef de l’État et de l’Église). Les Patriotes étaient massivement des citoyens catholiques faisant sécession de l’Empire britannique. Par conséquent, lorsqu’ils affirmaient — via ce 4ème article — la dissolution de l’« union entre l’Église et l’État », ils ne référaient pas à une union légalement inexistante entre l’État bas-canadien et l’Église catholique, mais à l’union juridique entre l’État britannique et l’Église anglicane.

Le préambule de cette Déclaration d’indépendance reproche d’ailleurs à la force d’occupation militaire britannique (largement recrutée dans les territoires germaniques) d’avoir violé la sacralité des lieux de culte canadien-français :

[…] Le gouvernement britannique a disposé de nos revenus, sans le consentement constitutionnel de la législature locale, qu’il a pillé notre trésor public, arrêté un grand nombre de nos concitoyens, et qu’il les a plongés dans des prisons ; qu’il a distribué une armée mercenaire sur tout le pays, dont la présence a été accompagnée par la consternation et par l’alarme, dont les pas sont rougis du sang de notre peuple, qui a réduit nos villages en cendres, profané nos temples, et répandu la terreur à travers une grande étendue du pays.

Ainsi, selon le docteur et député Robert Nelson (de confession épiscopalienne), l’éthique religieuse n’est pas à proscrire du discours politique. Plus explicite encore, l’article 18 du même texte contient clairement une profession de foi en Dieu :

[…] Pour l’accomplissement de cette déclaration, ainsi que pour le soutient de la cause patriotique pour laquelle nous sommes maintenant engagés, avec une ferme confiance sur la protection du Tout-Puissant, et dans la justice de notre conduite, nous, par ces présentes, engageons solennellement les uns et les autres de nos existence, nos fortunes et notre honneur le plus sacré.

Dans son discours prononcé à l’Assemblée des Six-Comtés tenue à Saint-Charles-sur-Richelieu le 24 octobre 1837, Louis-Joseph Papineau mobilisa l’argument divin pour défendre la légitimité de la cause de l’auto-détermination nationale :

Il devient impérieusement du devoir du peuple de […] faire les arrangements nécessaires pour conserver intacts leurs droits de citoyens et leur dignité d’hommes libres. […] Les habitants de ce continent […] demandent un système de gouvernement entièrement dépendant du peuple et qui lui soit directement responsable. […] Nous regardons les doctrines qu’elle [la Déclaration d’indépendance américaine] renferme comme sacrées et évidentes : Que Dieu ne créa aucune distinctions artificielles entre l’homme et l’homme ; que le gouvernement n’est qu’une simple institution humaine […] la forme en peut être changée dès qu’elle cesse d’accomplir les fins pour lesquelles ce gouvernement fut établi ; que les autorités publiques et les hommes au pouvoir ne sont que les exécuteurs des vœux légitimement exprimés de la communauté ; […] et qui doivent être déplacés du pouvoir dès qu’ils cessent de donner satisfaction au peuple, seule source légitime de tout pouvoir.

Dans sa réfutation du Rapport de Lord Durham, intitulée Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais, rédigée et publiée lors de son exil en France en 1839, Louis-Joseph Papineau accuse le pouvoir anglais de manquer de piété et de se conduire comme les autorités païennes qui persécutaient les chrétiens dans l’Empire romain :

Je comprends, certes, la sainteté du ministère de l’historien. Bien compris, il exclut tout ce qui n’est pas la vérité. Mais telle est l’impiété de la tyrannie anglaise que, même à l’abri de son influence qui empoisonne, et de ses étreintes qui étouffent, l’historien des Canadas ne peut pas tout dire pendant l’occupation militaire de ces provinces, pillées, incendiées et décimées. Car le pouvoir s’y est livré à de telles orgies qu’il y est ivre. Dites-lui ses crimes : loin d’en sortir, il s’y plonge, et ne surnage que pour passer bientôt de la torpeur à la fureur de l’ivresse, que pour faire tomber ses coups redoublés sur le pays, où il hait partout, et partout est haï. Dites-lui […] : vous êtes un dénonciateur qui peuplez les cachots, un spectateur féroce qui tenez la main fermée pour que les chrétiens soient jetés aux bêtes.

Vers la fin de sa vie, Louis-Joseph Papineau semble avoir développé une sympathie pour le protestantisme :

L’orgueilleux despotisme de Louis XIV, de ses guerres incessantes et insensées, de son faste ruineux, de ses persécutions néroniennes contre les Français protestants.

[…]

Le régime de la guerre ! [trois mois en 1759] Il peut être ravageur et païen, ou civilisateur et chrétien.

[…]

La concision du mot de Cavour : « L’Église libre dans l’État libre », […] en une courte sentence, contiennent tout un code complet et parfait sur le sujet qu’il expose et qu’il explique.

[…]

Les églises libres, indépendantes, séparées de l’État, ne lui demandant rien en présence les unes des autres, sont les plus heureuses et deviennent des plus édifiantes, à raison de cette séparation d’avec l’État et de cette proximité entre rivales. Elles ont pour soutien leur savoir et leurs vertus, elles n’en demandent pas d’autres. Elles ne manquent de rien de ce qu’elles jugent utile à la pompe du culte, à l’aisance convenable de tous leurs ministres, à leurs œuvres de bienfaisance et de charité. Se surveillant les unes les autres, elles sont éminemment morales, parce que l’éclat et la publicité puniraient chaque faute commise. Aucune faute n’y pouvant passer impunie, il n’y en aura que rarement.

Pour revenir aux Patriotes, la formule d’assermentation des Frères chasseurs n’était visiblement pas un rite laïcard :

Je, __________, de mon consentement et en présence du Dieu tout-puissant, jure solennellement d’observer les secrets, signes, mystères de la société dite des Chasseurs, de ne jamais écrire, peindre ou faire connaître d’une manière quelconque les révélations qui m’auraient été faites par une société ou une loge de Chasseurs ; […]

Il est vrai que le haut-clergé était surtout défavorable à la Rébellion. Cependant, comme l’attestent les cloches des chapelles de campagne qui sonnèrent les unes après les autres pour pour signaler la progression des colonnes britanniques dans nos campagnes assiégées, le bas-clergé se sentait interpellé par la cause des Patriotes. Même qu’à Saint-Eustache, le curé Chartier de la paroisse de Saint-Benoît, appuyait à fond l’insurrection canadienne-française.

Bref, les Patriotes, des ultramontains ? Non. Des laïcards ? Certainement pas !

Bibliographie

Léandre BERGERON, Petit manuel d’histoire du Québec, Montréal, Éditions Québécoises, 1970, p. 97-98 sur 253 p.

Georges AUBIN, Louis-Joseph Papineau – Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais, Montréal, Comeau & Nadeau, 2001, p. 23 sur 85 p.

Georges AUBIN, Robert Nelson – Déclaration d’indépendance et autres écrits, Montréal, Comeau & Nadeau, 1998, p. 27-31 sur 92 p.

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