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Posts Tagged ‘religion patriotes’

Il est fréquent d’entendre, de la bouche de souverainistes de gauche, que les Patriotes étaient des laïcistes avant l’heure qui ont défiés l’Église catholique pour créer un pays où la dimension religieuse occupe peu ou pas de place (et que ce vœu des Patriotes fut finalement accompli par les progressistes depuis la Révolution tranquille). Cette récupération péquiste se base essentiellement sur le 4e article de la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada, proclamée le 28 février 1838 à Clarenceville (à l’extrême-sud de la Montérégie), qui se lit ainsi :

Toute union entre l’Église et l’État est à présent déclarée dissoute, et que chaque personne aura la liberté d’exercer telle religion ou croyance qui lui sera dictée par sa conscience.

Mais il ne faut pas pour autant penser que les dirigeants patriotes prônaient la laïcité moderne, soit le bannissement de toutes choses religieuses hors de la sphère publique. Par « séparation de l’Église et de l’État », ils sous-entendaient qu’il ne doit pas y avoir d’Église d’État comme c’est le cas en Angleterre, où le monarque est simultanément, par sa fonction même, le chef de l’Église anglicane. Or les Patriotes faisaient sécession de l’Empire britannique, donc ils affirmaient la séparation de leur nouvel État non pas avec l’Église catholique, mais avec l’Église anglicane.

Le préambule de la Déclaration d’indépendance se plaint d’ailleurs que la force d’occupation anglo-allemande a violé la sacralité des nos églises :

[…] Le gouvernement britannique a disposé de nos revenus, sans le consentement constitutionnel de la législature locale, qu’il a pillé notre trésor public, arrêté un grand nombre de nos concitoyens, et qu’il les a plongés dans des prisons; qu’il a distribué une armée mercenaire sur tout le pays, dont la présence a été accompagnée par la consternation et par l’alarme, dont les pas sont rougis du sang de notre peuple, qui a réduit nos villages en cendres, profané nos temples, et répandu la terreur à travers une grande étendue du pays.

Ainsi, selon le docteur et député Robert Nelson (de confession épiscopalienne), la religion n’est pas à proscrire du discours politique. Plus explicite encore, l’article 18 du même texte contient clairement une profession de foi en Dieu :

[…] Pour l’accomplissement de cette déclaration, ainsi que pour le soutient de la cause patriotique pour laquelle nous sommes maintenant engagés, avec une ferme confiance sur la protection du Tout-Puissant, et dans la justice de notre conduite, nous, par ces présentes, engageons solennellement les uns et les autres de nos existence, nos fortunes et notre honneur le plus sacré.

Dans son discours prononcé à l’assemblée de Saint-Charles le 24 octobre 1837, Papineau avança l’argument divin pour légitimer la cause démocratique :

Il devient impérieusement du devoir du peuple de […] faire les arrangements nécessaires pour conserver intacts leurs droits de citoyens et leur dignité d’hommes libres. […] Les habitants de ce continent […] demandent un système de gouvernement entièrement dépendant du peuple et qui lui soit directement responsable. […] Nous regardons les doctrines qu’elle [la Déclaration d’indépendance américaine] renferme comme sacrées et évidentes : Que Dieu ne créa aucune distinctions artificielles entre l’homme et l’homme ; que le gouvernement n’est qu’une simple institution humaine […] la forme en peut être changée dès qu’elle cesse d’accomplir les fins pour lesquelles ce gouvernement fut établi ; que les autorités publiques et les hommes au pouvoir ne sont que les exécuteurs des vœux légitimement exprimés de la communauté ; […] et qui doivent être déplacés du pouvoir dès qu’ils cessent de donner satisfaction au peuple, seule source légitime de tout pouvoir.

Dans sa réfutation du Rapport de Lord Durham, intitulée Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais, rédigée et publiée lors de son exil en France en 1839, Louis-Joseph Papineau accuse le pouvoir anglais de manquer de piété et de se conduire comme les païens qui persécutaient les chrétiens dans l’Empire romain :

Je comprends, certes, la sainteté du ministère de l’historien. Bien compris, il exclut tout ce qui n’est pas la vérité. Mais telle est l’impiété de la tyrannie anglaise que, même à l’abri de son influence qui empoisonne, et de ses étreintes qui étouffent, l’historien des Canadas ne peut pas tout dire pendant l’occupation militaire de ces provinces, pillées, incendiées et décimées. Car le pouvoir s’y est livré à de telles orgies qu’il y est ivre. Dites-lui ses crimes : loin d’en sortir, il s’y plonge, et ne surnage que pour passer bientôt de la torpeur à la fureur de l’ivresse, que pour faire tomber ses coups redoublés sur le pays, où il hait partout, et partout est haï. Dites-lui […] : vous êtes un dénonciateur qui peuplez les cachots, un spectateur féroce qui tenez la main fermée pour que les chrétiens soient jetés aux bêtes.

Vers la fin de sa vie, Papineau semble avoir développé une sympathie pour le protestantisme :

L’orgueilleux despotisme de Louis XIV, de ses guerres incessantes et insensées, de son faste ruineux, de ses persécutions néroniennes contre les Français protestants.

[…]

Le régime de la guerre ! [trois mois en 1759] Il peut être ravageur et païen, ou civilisateur et chrétien.

[…]

La pleine et entière tolérance religieuse, le premier et le plus important des droits qui appartiennent aux hommes en société, n’avait pas été comprise ni admise à cette époque. L’Angleterre était persécutrice chez elle, folle et injuste; elle fut folle et injuste ici, ici plus qu’ailleurs […] Les lois odieuses de l’intolérance sont aujourd’hui répudiées par tout le monde civilisé, hors Rome et Saint-Pétersbourg.

[…]

La concision du mot de Cavour : « L’Église libre dans l’État libre », […] en une courte sentence, contiennent tout un code complet et parfait sur le sujet qu’il expose et qu’il explique.

[…]

Les églises libres, indépendantes, séparées de l’État, ne lui demandant rien en présence les unes des autres, sont les plus heureuses et deviennent des plus édifiantes, à raison de cette séparation d’avec l’État et de cette proximité entre rivales. Elles ont pour soutien leur savoir et leurs vertus, elles n’en demandent pas d’autres. Elles ne manquent de rien de ce qu’elles jugent utile à la pompe du culte, à l’aisance convenable de tous leurs ministres, à leurs œuvres de bienfaisance et de charité. Se surveillant les unes les autres, elles sont éminemment morales, parce que l’éclat et la publicité puniraient chaque faute commise. Aucune faute n’y pouvant passer impunie, il n’y en aura que rarement. Où une église seule régnera, elle sera mal édifiante, elle élèvera des bûchers pour les hérésies, les schismes et les sorciers. Ses adversaires diront : « il faut bien qu’elle soit fausse, puisqu’elle est si cruelle », et ses amis diront : « il faut bien qu’elle soit divine, puisqu’elle se soutient malgré ces cruautés ».

Pour revenir aux Patriotes, l’assermentation des Frères chasseurs n’était visiblement pas un rite laïcard :

Je, __________, de mon consentement et en présence du Dieu tout-puissant, jure solennellement d’observer les secrets, signes, mystères de la société dite des Chasseurs, de ne jamais écrire, peindre ou faire connaître d’une manière quelconque les révélations qui m’auraient été faites par une société ou une loge de Chasseurs ; […]

Il est vrai que le haut-clergé était surtout défavorable à la Rébellion. Cependant, comme l’attestent les cloches des chapelles de campagne qui sonnaient les unes après les autres pour pour marquer la progression des colonnes britanniques, le bas-clergé se sentait interpellé par la cause des Patriotes. Même qu’à Saint-Eustache, le curé Chartier de la paroisse de Saint-Benoit, appuyait à fond l’insurrection.

Bref, les Patriotes, des ultramontains ? Non. Des laïcards ? Certainement pas !

Bibliographie

Léandre BERGERON, Petit manuel d’histoire du Québec, Montréal, Éditions Québécoises, 1970, p. 97-98.

Georges AUBIN, Louis-Joseph Papineau — Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais, Montréal, Comeau & Nadeau, 2001, p. 27-31.

Georges AUBIN, Robert Nelson — Déclaration d’indépendance et autres écrits, Montréal, Comeau & Nadeau, 1998, p. 27-31.

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