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Archive for the ‘Réfutation du catholicisme’ Category

Cet article constitue la suite du débat papisme VS calvinisme que Mme Suzanne a engagée avec moi. Pour nommer mon article, j’emprunte le titre d’un ouvrage du pasteur Pierre du Moulin, le Bouclier de la Foy, publié en 1624 en défense de la Gallicana. Pour plus de clarté, je cite Mme Suzanne et lui réponds de façon systématique au fur et à mesure.

[Mme Suzanne :] Leurs connaissances sur la foi catholique proviennent toujours de sources hostiles. […] Des calvinistes capables de citer la doctrine catholique […] ils sont extrêmement rares pour ne pas dire inexistants.

Le printemps passé, j’ai trouvé à l’archevêché catholique de Sherbrooke (Estrie) un pamphlet intitulé Rosaire des saintes plaies distribué par Les Amis du Purgatoire, où il est expliqué que la récitation de certaines prières précises (comme des formules magiques) donne « 300 jours d’indulgence chaque fois » ! L’Église papale (ou n’importe quelle église) n’a absolument aucune autorité sur la base de laquelle elle pourrait se permettre de prêcher des superstitions aussi non-scripturales (d’autant plus que le purgatoire est une pure invention). L’été passé, j’ai trouvé dans une cathédrale médiévale de Troyes (Champagne) un pamphlet intitulé Comment prier pour les morts publié par le Groupe Bayard où il est affirmé que non seulement nous devons prier pour les trépassés (que Dieu envoie aux châtiments éternels ou qu’il en prend en sa sainte présence dès l’instant de leur trépas), mais de surcroît que les morts prient pour nous ! Historiquement, cette pratique est tirée tout droit du paganisme gréco-romain. Théologiquement, il est blasphématoire de prétendre que des plaidoiries humaines peuvent renverser le décret immuable de Dieu.

Dans son œuvre maîtresse, De Locis Theologicis (1543), l’évêque dominicain Melchior Cano (1509-1560) — professeur à l’Université de Salamanque (Castille), fondateur de la chaire de théologie à l’Université d’Alcalá (Madrid), recteur du Collège Saint-Grégoire à Valladolid (Castille) puis ambassadeur de Charles Quint au Concile de Trente en 1551-1552 — affirma ceci (en totale contradiction avec l’ordonnance de l’apôtre Paul en Galates 1:8) :

Si quelque chose a été tenu pour être un dogme de foi, soit par l’Église ou par un concile approuvé par le pape, ou a été constamment et d’une manière consistante tenue par tous les saints [sic] pour être certaine, alors nous devons l’accepter comme vérité catholique, et son contraire comme hérétique, même si elle n’est pas contenue dans les Saintes Écritures, soit ouvertement ou obscurément.

Pour mesurer l’acceptation de ce livre dans les cercles académiques catholiques, soulignons que le De Locis Theologicis de Melchior Cano fut réédité une trentaine de fois du XVIe au XIXe siècle, et qu’il vient d’être réédité en 2006.

Ma non-adhésion aux doctrines vaticanes ne vient donc certainement pas exclusivement de sources hostiles au catholicisme, mais d’un examen attentif de la documentation produite par l’Église papale.

[Mme Suzanne :] Il n’y a jamais eu une succession directe de groupes chrétiens qui adhéraient au calvinisme du premier siècle jusqu’à notre époque.

Comme je l’ai démontré avec force dans mon article La foi biblique de l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge tardif, il a existé en Europe des chrétiens dont les doctrines correspondaient à celles du protestantisme du Ier au au Xe siècle puis du XIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. Comme je l’avais indiqué moi-même dans mon article La juridiction de l’épiscope de Rome ne s’étend pas en dehors de Rome, il semble y avoir eu une rupture aux XIe siècle. Joe Morecraft argumente en faveur d’une continuité de certains éléments de l’Église celtique dans les Îles Britanniques jusqu’aux Wyclifites du XIVe siècle. Sans rejeter cette thèse, je ne l’ai pas assez étudiée pour l’endosser. Quoi qu’il en soit, un vide spirituel au XIe siècle n’invalide nullement le protestantisme, parce que la Bible, l’éternelle et indestructible Parole de Dieu, a toujours existé et existera toujours. Les institutions ecclésiastiques peuvent se vautrer en perdition, mais la vérité scripturaire demeure immuable et la possibilité de retourner à l’Évangile demeure toujours, comme l’histoire l’a excellemment démontrée.

[Mme Suzanne :] Les calvinistes n’existaient pas au premier siècle.

Des croyants ayant une compréhension calviniste du christianisme existaient assurément au premier siècle, puisque le Nouveau Testament a été rédigé sous l’inspiration du Saint-Esprit au premier siècle et que le Nouveau Testament (ainsi que l’Ancien) déploie le calvinisme dans son texte sacré. De plus, comme je l’avais indiqué dans un article précédent, les Pères de l’Église des premiers siècles professaient une sotériologie calviniste. Citons Irénée de Lyon par exemple (Adversus Haereses, IV, XX, V) :

Par lui-même, en effet, l’homme ne pourra jamais voir Dieu ; mais Dieu, s’il le veut, sera vu des hommes, de ceux qu’il veut, quand il veut et comme il veut. Car Dieu peut tout : vu autrefois par l’entremise de l’Esprit selon le mode prophétique, puis vu par l’entremise du Fils selon l’adoption, il sera vu encore dans le royaume des cieux selon la paternité, l’Esprit préparant d’avance l’homme pour le fils de Dieu, le Fils le conduisant au Père, et le Père lui donnant l’incorruptibilité et la vie éternelle.

Mme Suzanne essaie ensuite d’expliquer que les réformés considèrent des hérétiques (gnostiques, bogomiles, cathares, etc.) comme des calvinistes, ce qui est faux et absurde lorsque l’on connais le moindrement l’ampleur de la distance doctrinale qui sépare ces groupes divergents de la foi réformée. Mme Suzanne pousse l’audace plus loin en prétendant que les réformés voudraient faire passer les ariens anti-trinitaires pour des calvinistes. Or aucun réformé digne de ce nom n’a jamais défendu une chose pareille. Mme Suzanne semble ignorer que les églises réformées historiques adhèrent au Symbole de Nicée-Constantinople (381), à la Définition de Chalcédoine (451) et au Symbole d’Athanase (vers 500 en Gaule méridionale), textes historiques qui anathémisent tous l’arianisme.

[Mme Suzanne :] Il n’y a pas un Père de l’Église qui défendait la notion que la Bible seule était source de foi.

C’est faux, comme il est démontré dans ce ce recueil de citations des Pères de l’Église ainsi que cette analyse de l’évolution historique de la notion de  « tradition » (voyez pages 3 et 4), qui peut se résumer ainsi : on cerne quatre différentes approches vis-à-vis de la tradition dans l’histoire de l’Église, approches que l’érudition protestante désigne par « Tradition 0, 1, 2, et 3 ».

  • Tradition 0 = rejet de toute notion de tradition (position mennonite + baptiste arminienne).
  • Tradition 1 = interprétation de l’Écriture avec le testimonia patrum et la regula fidei (position chrétienne antique + réformée + luthérienne + anglicane low-church).
  • Tradition 2 = transmission par Jésus et les apôtre de révélations extra-scripturaire parallèles à l’Écriture (position catholique médiévale et tridentine + anglicane high-church).
  • Tradition 3 = l’Église est une source continuelle de tradition (position catholique depuis le XIXe siècle + soi-disant « orthodoxe » orientale).

[Mme Suzanne :] Ils [les réformés] ne montrent jamais un Père de l’Église qui dit « Seulement la Bible doit être utilisée comme source de doctrine ».

Curieusement, Cyrille de Jérusalem proclamait exactement cela (Cathéchèse IV, XVII) : « Concernant les divins mystères de la Foi, pas même une déclaration occasionnelle ne doit être livrée sans les Saintes Écritures, ni ne doit être tiré de simple plausibilité ou artifice de discours. Même à moi, qui vous dit ces choses, ne donnez aucun crédit à moins que vous ne receviez la preuve des choses que j’annonce par les Divines Écritures. Car le salut en lequel nous crayons ne dépend pas de raisonnement ingénieux, mais de démonstration de l’Écriture. » Et Irénée de Lyon, Hippolyte de Rome, Jean Chrysostome, Athananase d’Alexandrie, Grégoire de Nysse et  Basile de Césarée étaient parfaitement d’accord avec Cyrille de Jérusalem.

[Mme Suzanne :] la Bible elle-même ne dit jamais que la Bible seule était la seule source de la foi. Ça c’est une invention de Luther.

Je ne pense pas que Mme Suzanne lit la Bible très souvent…

L’apôtre Paul inspiré du Saint-Esprit : « Je m’étonne que vous vous détourniez si promptement de celui qui vous a appelés par la grâce de Christ, pour passer à un autre évangile. Non pas qu’il y ait un autre évangile, mais il y a des gens qui vous troublent et qui veulent altérer l’Évangile de Christ. Mais, si nous-mêmes, si un ange du ciel annonçait un autre évangile que celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathème ! Nous l’avons dit précédemment, je le répète à cette heure : si quelqu’un vous annonce un évangile s’écartant de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! » (Galates 1:6-9)

L’apôtre Jean inspiré du Saint-Esprit : « Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu’un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décris dans ce livre ; et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre. » (Apocalypse 22:18-19) Certes « ce livre » désigne ici  l’Apocalypse de Jean, mais la gravité de l’avertissement implique qu’il ne faut sous aucun prétexte ajouter des innovations humaines à la révélation scripturale.

Jésus lui-même a vigoureusement fustigé les juifs pharisiens qui ajoutaient leur tradition extra-scripturaire (Talmud) aux Saintes Écritures (Tanak) : « Il [Jésus] leur dit encore : Vous anéantissez fort bien le commandement de Dieu, pour garder votre tradition. Car Moïse a dit : Honore ton père et ta mère ; et : Celui qui maudira son père ou sa mère sera puni de mort. Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : Ce dont j’aurais pu t’assister est corban, c’est-à-dire, une offrande à Dieu, vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou pour sa mère, annulant ainsi la parole de Dieu par votre tradition, que vous avez établie. Et vous faites beaucoup d’autres choses semblables. » (Marc 7:5-13)

[Mme Suzanne :] St. Augustin priait la Sainte Vierge.

Peut-être. Cela ne prouve strictement rien. Comme le dit la capsule qui a déclenché ce débat, il y avait des erreurs dans la théologie d’Augustin d’Hippone. Augustin n’est pas une autorité scripturaire inhérente. Lorsque Augustin s’accorde avec la Bible, alors tant mieux pour Augustin, et lorsqu’il contredit la Bible, alors tant pis pour Augustin. Car en effet Augustin et la doctrine vaticane contredisent la Bible sur cette question. Les instructions des Saintes Écritures portant sur l’adoration sont catégoriques : Dieu est le seul qu’il faut adorer et prier, il non Marie, les saints et les anges (Soli Deo Gloria)…

« Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. » (Matthieu 4:10)

« Lorsque Pierre entra, Corneille, qui était allé au-devant de lui, tomba à ses pieds et se prosterna. Mais Pierre le releva, en disant : Lève-toi ; moi aussi, je suis un homme. (Actes 10:25-26)

« C’est moi Jean, qui ai entendu et vu ces choses. Et quand j’eus entendu et vu, je tombai aux pieds de l’ange qui me les montrait, pour l’adorer. Mais il me dit : Garde-toi de le faire ! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères les prophètes, et de ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu. » (Apocalypse 22:8-9)

« Ils appelaient Barnabas Jupiter, et Paul Mercure, parce que c’était lui qui portait la parole. Le prêtre de Jupiter, dont le temple était à l’entrée de la ville, amena des taureaux avec des bandelettes vers les portes, et voulait, de même que la foule, offrir un sacrifice. Les apôtres Barnabas et Paul, ayant appris cela, déchirèrent leurs vêtements, et se précipitèrent au milieu de la foule en s’écriant : Ô hommes, pourquoi agissez-vous de la sorte ? Nous aussi, nous sommes des hommes de la même nature que vous ; et, vous apportant une Bonne Nouvelle, nous vous exhortons à renoncer à ces choses vaines, pour vous tourner vers le Dieu vivant, qui a fait le ciel, la terre, la mer, et tout ce qui s’y trouve. » (Actes 14:12-15)

Le Christ ne considérait pas que sa mère naturelle doive occuper une position religieuse importante : « Comme Jésus s’adressait encore à la foule, voici sa mère et ses frères, qui étaient dehors, cherchèrent à lui parler. Quelqu’un lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors, et ils cherchent à te parler. Mais Jésus répondit à celui qui le lui disait : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Puis, étendant la main sur ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères. Car, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » (Matthieu 12:46-50)

[Mme Suzanne :] Il aurait été impossible pour l’Évangile d’être la source de la foi avant qu’elle soit écrite. Si Jésus aurait voulu que l’Écriture seule soi la source de la foi, il aurait commander à ses apôtres de l’écrire. En fait, Jésus a dit aux apôtres de faire des disciples en prêchant la Parole.

Mme Suzanne ignore que notre Seigneur Jésus-Christ, omniscient et omnipotent, avait justement prévu que le peuple de Dieu connaîtrait trois temps dans la mise en contact avec la doctrine sacrée des apôtres : d’abord un temps d’instruction exclusivement orale, ensuite un temps de transition comprenant un enseignement oral et scripturaire, puis finalement une période exclusivement scripturaire qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Cela est divinement révélé dans le Nouveau Testament.

[Mme Suzanne :] Le canon de la bible a été déterminé par l’Église catholique. […] Si les protestants ont un canon biblique, c’est grâce à l’Église catholique qui en a fait la détermination.

Cela est très discutable. Comme en témoigne l’histoire du canon néotestamentaire, c’est plutôt des docteurs d’Afrique du Nord (Alexandrie, Carthage, Hippo-Regius) qui avaient l’initiative. Ces théologiens maghrébins et égyptiens étaient administrativement indépendants de l’évêché de Rome, et dans l’officialisation du canon néotestamentaire, Rome se contentait d’acquiescer.

[Mme Suzanne :] Le Nouveau Testament est plein de citations qui sont catholiques […] la plus connue c’est Mathieu 16:18 : Tu es Pierre, et sur cette Pierre je bâtirai mon Église. C’est la base de la papauté.

C’est en effet le verset préféré des papistes. Ce verset est connecté au verset suivant (Matthieu 16:19), qui est le deuxième verset favori des papistes : « Je te donne les clés du royaume des cieux, ce qui tu lieras sur la terre sera délié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Les apologues de l’hégémonie romaine y voient l’alibi parfait pour justifier leur impérialisme (malgré que ce n’est pas Pierre qui fonda l’assemblée chrétienne de Rome). Or attention. Jésus ne donna pas un privilège exclusif à Pierre de « (dé)lier », car en deux autres occasions, Jésus donna exactement ce même privilège à tous ses disciples (Matthieu 18:18 + Jean 20:23). Le fait que Jésus ait dit cela une fois à Pierre spécifiquement ne confère à celui-ci aucune primauté sur les autres apôtres/disciples car Pierre lui-même déclara que tous les chrétiens sont des « pierres » constituant l’Église, ce qui implique le sacerdoce universel (1 Pierre 2:4-8). Selon l’apôtre Marc (inspiré du Saint-Esprit), aucune pierre n’a primauté sur les autres (Marc 9:33-35). D’autre part, le pouvoir de « (dé)lier » n’autorise aucunement l’Église à innover au plan doctrinal ou surtout pas à décider du sort spirituel des hommes. « (Dé)lier » est une paraphrase de Moïse dans le Pentateuque (Lévitique 13:3-13). En utilisant cette phraséologie, Jésus ne faisait que renouveler pour l’Église chrétienne le pouvoir de constater la lèpre spirituelle (péché) là où l’Israël antique constatait la lèpre corporelle (conséquence de la Chute). En somme, cette affirmation de Jésus doit se comprendre à la lumière de ce qu’Il dit en Luc 10:16.

[Mme Suzanne :] C’est Rome qui mettait fin aux controverses.

Historiquement parlant, c’est faux.

[Mme Suzanne :] Les orthodoxes [orientaux] sont beaucoup plus proche du catholicisme que des calvinistes.

Cela n’a pas toujours été le cas, mais aujourd’hui ce l’est en effet. Heureusement, ce n’est pas la popularité qui détermine la validité.

[Mme Suzanne :] Les chrétiens attendaient d’être baptisés à l’époque par peur qu’ils pécheraient et perdraient leur salut.

Comme en atteste le Traité du baptême (chapitre 18, section 5) de Tertullien (vers 206), plusieurs communautés chrétiennes ne baptisaient pas expéditivement les bébés de leurs membres car on comprenait que l’Église néotestamentaire baptisait uniquement les personnes capables de faire une profession de foi (ce qui exclut évidemment les bébés). Il est aussi vrai que certains chrétiens adultes attendaient à la fin de leur vie pour se faire baptiser car ils se fiaient à une interprétation erronée de Marc 16:16, d’Actes 2:38 et de 1 Pierre 3:21 en vogue à l’époque laissant croire que le baptême lave littéralement les péchés (alors qu’en réalité le baptême est une représentation symbolique du péché qui fut lavé par Jésus-Christ sur la croix).

[Suzanne :] Qu’est-ce que le pape [sic] Clément [de Rome] a dit concernant le clergé : « Nos apôtres […] posèrent ensuite la règle qu’à leur mort d’autres hommes éprouvés succéderaient à leurs fonctions. »

Clément de Rome se faisait simplement l’écho de 2 Timothée 2:2 : « Ce que tu as entendu de moi en présence de beaucoup de témoins, confie-le à des hommes fidèles, qui soient capables de l’enseigner aussi à d’autres. » Nulle question d’une suprématie universelle de Rome ici !

[Mme Suzanne :] Le pape a envoyé deux représentants au Concile [de Nicée en 325]. […] Le pape a ratifié les doctrines émises par le Concile.

Mais que l’évêque de Rome n’envoya que deux émissaires sur 318 évêques présents à Nicée, et qu’ensuite il se contenta d’ajouter sa signature à celle des 318 autres évêques, démontre que ledit évêque de Rome ne contrôlait pas grand chose et qu’il était assez marginal et peu influent à l’échelle internationale.

[Mme Suzanne à propos du Concile de Sardique en 343 :] Si on faisait appel à Rome, c’est parce que Rome avait de l’autorité. C’était la Cours suprême de l’Église.

Le Concile de Sardique atteste en effet qu’il y avait une volonté proto-papale au IVe siècle de centraliser l’Église universelle à Rome. Mais ça demeure une innovation du IVe siècle ! De toutes façons, au milieu des controverses christologiques du IVe siècle, le Concile de Sardique (non-reconnu par les Orientaux) est resté lettre morte.

[Mme Suzanne à propos de l’ingérence séculière de l’Empereur d’Occident Gratien en 378 :] Si l’Empereur les envoyaient [des évêques non-romains] à Rome, c’est parce que Rome était le premier des sièges.

Non, Gratien voulait centraliser l’Église occidentale à Rome car Rome était la capitale temporelle de l’Empire romain d’Occident et que cette centralisation ecclésiastique aiderait à consolider le pouvoir temporel impérial.

[Mme Suzanne à propos du Concile de Chalcédoine en 451 :] La suprématie du pape était universellement reconnue.

C’est curieusement car ils reconnaissaient la fantasmagorique « suprématie universelle » de Rome que le demi-millier d’évêques ayant participé aux délibérations de Chalcédoine insistèrent pour qu’y soit reconnue aux patriarcats de Constantinople et Rome une « préséance honorifique » égale.

[Mme Suzanne :] St Irénée a dit que toutes les églises doivent être d’accord avec elle [Rome].

{La section suivante fut remeniée le 19 janvier 2014 mais l’argumentaire reste le même.

L’appel à Irénée de Lyon est un des arguments les plus croustillants de l’arsenal papal. Il s’agit d’un célèbre passage de l’oeuvre Adversus Haereses (Contre les hérésies, 3:3:2), d’Irénée de Lyon (≈ 130-202), pasteur chrétien en cette ville gallo-romaine dans la seconde moitié du IIe siècle de notre ère. Une lecture superficielle de ce texte laisse croire qu’il sanctionne la suprématie romaine sur le reste de la Chrétienté.

Voici le passage en question dans son contexte textuel (traduction la plus répandue) :

La tradition des apôtres, qui est manifestée dans tout le monde, peut être considérée dans toute église par tous ceux qui veulent voir les choses vraies. Et nous pouvons énumérer ceux qui ont été institués évêques dans les églises, et leurs successions jusqu’à nos nous : ils n’ont rien enseigné ni connu de ces divagations hérétiques. Mais comme il serait très long dans un tel volume d’énumérer les successeurs de toutes les églises, nous parlerons de l’église très grande, très connue et très antique parmi toutes, fondée et constituée par les deux apôtres Pierre et Paul à Rome, de celle qui a la tradition des apôtres et la foi annoncée aux hommes, parvenue à nous par des successions d’évêques […] C’est avec cette église, à cause de sa principauté plus forte qu’il est nécessaire que s’accorde toute église, c’est-à-dire ceux qui sont des fidèles de partout, elle en qui toujours, par ceux qui viennent de partout, a été conservée cette tradition venue des apôtres[1].

Je propose sept points d’analyse afin d’interpréter correctement ce texte…

Pour commencer, le propre ministère d’Irénée fournit deux éléments qui rendent invraisemblable une adhésion d’Irénée à la primauté romaine :

1.      Irénée de Lyon était originaire d’Asie mineure. Il fut envoyé en Gaule par le pasteur Polycarpe de Smyrne, qui avait lui-même connu l’apôtre Jean. La filiation d’Irénée ne devait donc rien à Rome. Puisqu’Irénée était Grec et que sa congrégation de Lyon était hellénophone, Irénée prêchait et écrivait en grec. Cela s’accorde mal avec l’idée voulant qu’Irénée était inféodé à l’église de Rome, laquelle considéra pendant des siècles que le latin était la seule langue liturgique légitime.

2.      De son vivant, Irénée a ouvertement confronté l’évêque de Rome Victor Ier en 195 (épiscopat de 189 à 198) après celui-ci venait d’excommunier pompeusement les chrétiens d’Asie mineure simplement parce que ceux-ci avaient la coutume de fêter la Pâque chrétienne à la date que la Pâque juive plutôt que le dimanche suivant la Pâque juive, usage qui prévalait en Occident. Or l’intervention d’Irénée en faveur de ses frères d’Asie mineure força Victor Ier à retirer l’excommunication qu’il avait lancée[2].

Passons maintenant au texte lui-même :

3.      Dans les propos d’Irénée, il est manifeste que la communion avec Rome est conditionnelle à l’orthodoxie de celle-ci. Irénée prends la communauté chrétienne de Rome en exemple parce qu’effectivement, à cette époque, celle-ci était demeurée assez orthodoxe (l’assemblée de Rome avait réussi à se prémunir des hérésies les plus outrageuses telles que le gnosticisme et le marcionisme). Irénée disait simplement qu’il fallait être orthodoxe comme Rome était alors orthodoxe. Cela n’implique absolument pas une suprématie religieuse romaine universelle.

4.      Au début de l’extrait, Irénée ne dit aucunement que la multitude des autres églises sont des colonies de l’église de Rome, mais qu’il pourrait énumérer leurs successions respectives indépendamment de Rome, ce qui implique qu’elles n’ont pas de filiation romaine. Cela est contraire à la suprématie romaine qui va s’imposer sur toutes les églises d’Occident pendant la Réforme grégorienne, un millénaire plus tard.

5.      À l’antipode de cette suprématie romaine, Irénée n’attribue pas la droiture de l’église de Rome à elle-même, mais à des chrétiens arrivant de l’extérieur qui viennent continuellement la fortifier, puisqu’il dit : « par ceux qui viennent de partout a été conservée cette tradition venue des apôtres »[3]. Irénée attribue donc le mérite de Rome aux chrétiens non-romains.

6.      Il faut aussi procéder avec précaution lorsqu’on travaille avec des traductions. Plusieurs spécialistes du grec ancien traduisent plutôt le milieu de notre extrait de la façon suivante : « C’est vers cette église, à cause de la principauté plus forte, qu’il est nécessaire que s’y rende toute église. » On comprend donc que la « principauté plus forte » dont parle Irénée de Lyon n’est pas l’assemblée de Rome, mais l’autorité étatique siégeant dans de la capitale impériale, et que des citoyens chrétiens provenant d’ailleurs dans l’Empire devait se rendre à Rome pour des raisons civiques, ce qui leur donne l’occasion de fréquenter l’assemblée chrétienne de Rome et d’y « conserver la tradition venue des apôtres ».

Finalement, Ignace n’étant – comme tous les hommes (sauf Christ) – pas exempt d’erreur, il est propice de corriger son erreur sur la fondation de l’assemblée chrétienne de Rome.

7.     L’affirmation que Pierre et Paul fondèrent l’Église de Rome doit se comprendre comme une allusion emblématique. Nous savons que Pierre et Paul furent martyrisés à Rome (plausiblement sous Néron en 64), mais aucun des prédécesseurs d’Irénée — ni le Nouveau Testament, ni Clément de Rome vers 96 (Lettre aux Corinthiens 5:1), ni Ignace d’Antioche vers 115 (Lettre aux Romains 4:3) — n’attestent que Pierre et Paul fondèrent littéralement la congrégation chrétienne de Rome. La seule information que nous avons sur l’origine de la communauté chrétienne à Rome est qu’elle existait déjà en l’an 50, lorsque un couple chrétien (Aquilas et Priscille) furent expulsés de la capitale par l’Empereur Claude et rencontrèrent Paul à Corinthe (Actes 18:1-3). Aussi tard qu’en 57-58, lorsque Paul adressa son Épître aux Romains où il salua nommément un nombre important d’individus, Pierre ne se trouvait pas encore à Rome puisque s’il y était et, surtout, s’il avait été à la tête de la l’assemblée chrétienne de Rome, Paul l’aurait certainement salué.

Parvenus au terme de notre analyse, on voit qu’il ne reste plus grand chose à la primauté romaine d’Irénée de Lyon que nous allègue le catholicisme romain.


[1] L’évêque Polycrate d’Éphèse (qui se revendiquait de l’apôtre Jean) mena la résistance contre Rome en assemblant un concile à Éphèse en 190. Les églises d’Anatolie, du Levant et même de Grèce y furent représentées. Les pasteurs orientaux maintinrent unanimement leur pratique alors en vigueur.

[2] Jules-Marcel NICOLE, Précis d’histoire de l’Église, Nogent-sur-Marne, Éditions de l’Institut Biblique, 2005, p. 37 sur 295.

[3] Cette traduction est corroborée par Louis BAYARD, « Une correction au texte de saint Irénée sur l’Église romaine », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 58e année, N° 3, 1914, p. 227-231.}

Terminons…

[Mme Suzanne :] St. Cyprien a écrit qu’on doit être en communion avec Rome.

Cyprien de Carthage a confronté Étienne Ier de Rome qui prétendait hérétiquement que les baptêmes effectués par des hérétiques notoires devaient être reconnus comme valides par les chrétiens trinitaires. De toutes façons, même si Cyprien de Carthage avait été un papiste avant l’heure, Cyprien était un homme imparfait et n’est conséquemment pas sur le même pied que l’autorité biblique.

Semper Reformanda.

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Représentation schématique de la Trinité

Des Pères de l’Église tenant le Crédo au Concile de Nicée en 325

Le Monument international de la Réformation à Genève en Suisse romande

Je suis de l’opinion que ce qui rapproche réellement les protestants et les catholiques, ce n’est pas une « foi commune », mais plutôt un patrimoine civilisationnel commun et des valeurs familiales communes. Les divergences théologiques entre les deux religions sont trop énormes, en effet, pour que l’on puisse parler honnêtement de foi commune. Les efforts œcuméniques du dernier demi-siècle n’ont à mon avis que contribué à mettre en évidence les différences doctrinales fondamentales entre protestants et catholiques.

Les limites de l’œcuménisme

Par exemple, la Déclaration conjointe sur la justification ratifiée par la Fédération luthérienne mondiale et la Papauté en 1999 (rejoints par le Conseil méthodiste mondial en 2006 puis par la Communion mondiale d’églises réformées en 2017) n’a fait que rappeler ce que l’on savait depuis 500 ans : les protestants et les catholiques sont d’accord qu’il faut avoir la foi en notre sauveur & rédempteur Jésus-Christ  pour être sauvé, mais n’a nullement réglé le point litigieux. D’un côté, les protestants affirment (en suivant la Bible) que c’est par la grâce seule (sola gratia) et la foi seule (sola fide) que nous pouvons être sauvés. De l’autre côté, les catholiques ajoutent l’action humaine à la grâce imméritée de Dieu, faisant ainsi du salut une chose qui peut s’acheter ou se marchander. De surcroît cela sous-entend que l’homme fait un échange avec son Créateur Tout-Puissant : « j’ai fait mon chapelet et mes litanies, alors tu est obligé de m’accepter au paradis ». Le salut est ainsi présenté comme un dû par la Papauté, ce qui est assurément très irrévérencieux envers Dieu.

Pire encore que la fausse doctrine papale sur le salut & la justification, est celle de l’adoration par les catholiques de la vierge Marie et des saints. Ici, le terme d’idolâtrie est approprié. Les protestants adhèrent à la seule foi véritablement révélée par Dieu, et cette révélation est exclusivement contenue dans les Saintes Écritures (Ancien et Nouveau Testaments). Cette foi monothéiste proclame la gloire du Dieu trinitaire (Père + Fils + Saint-Esprit). Or nonobstant de la Trinité, les catholiques ont — à toute fin pratique — déifié Marie (qui n’étais plus vierge après qu’elle épousa Joseph avec qui elle consomma légitimement son mariage) ainsi qu’un innombrable panthéon de petits saints. Les catholiques prétendent qu’ils n’adorent pas Marie et les saints, qu’ils font seulement les vénérer et se servir d’eux comme « intercesseurs » (malgré que l’Apôtre Paul, inspiré du Saint-Esprit, dit sans équivoque qu’il n’y a qu’un seul médiateur entre l’humain et Dieu : Jésus-Christ, 1 Timothée 2:5-6). Mais faire des prières à des entités, leur rendre un culte indu, leur conférer une sacralité imaginaire, un pouvoir et une capacité d’intervention surnaturelle/divine, c’est indéniablement les élever au rang de divinités (cela n’implique pas que toutes les divinités du panthéon aient le même grade). Conséquemment, le catholicisme romain est, à proprement parler, une religion polythéiste.

Les Pères de l’Église entre protestantisme et catholicisme

Cela nous amène à la question des Pères de l’Église. Cette semaine, j’ai publié un article démontrant que, hormis une possible parenthèse de quelques siècles au milieu du Moyen Âge, il a toujours existé des chrétiens qui rejetaient les superstitions papales et qui adhéraient aux principes bibliques tels qu’actuellement défendus par le protestantisme (monothéisme trinitaire, diffusion de la Bible en langue vernaculaire, sacerdoce universel, justification par la grâce, salut par la foi, etc.). Cet article fait notamment ressortir le fait indiscutable qu’Augustin d’Hippone (354-430) adhérait pleinement à la doctrine biblique/calviniste de la justification par la grâce, et que plusieurs autres Pères de l’Église défendirent les doctrines bibliques/protestantes du sola scriptura et du sola gratia et du Cet article a fâché une dame catholique qui a rouspété sur son blogue.

Je tiens donc à réitérer et étayer mes dires. D’abord, aucun protestant n’affirme que tous les Pères de l’Église étaient intégralement orthodoxes (c-à-d bibliques). Il est connu que leurs théologies respectives combinent des éléments bibliques et des éléments non-orthodoxes. Généralement, plus on avance dans le temps, plus les dérives se font criantes.

La véracité du protestantisme ne repose pas sur la cohérence des Pères de l’Église, tandis que la véracité du catholicisme, qui dépend d’un concept nébuleux et poreux de « tradition » extra-biblique, exige que les Pères de l’Église soient systématiquement en accord avec la Papauté actuelle (puisque se sont ces Pères qui incarnent supposément cette « tradition » catholique). En contre-partie, il n’est pas nécessaire de se référer aux Pères de l’Église pour démontrer la véracité du protestantisme : la Bible suffit. Il est néanmoins pertinent de s’intéresser aux Pères de l’Église dans la mesure où des doctrines professées par ceux-ci contredisent les doctrines actuelles de l’Église romaine, et viennent donc infirmer de façon supplémentaire la prétention d’ancienneté de la Papauté.

Pour répondre spécifiquement à la dame m’ayant pris à parti, lorsque nous disons que la doctrine de la justification par la grâce d’Augustin d’Hippone est « calviniste », c’est parler de manière rétrospective. La position d’Augustin sur cette question précise était biblique, la position biblique sur cette question est appelée « calviniste » depuis le XVIème siècle, et conséquemment il n’est pas abusif de dire qu’Augustin était calviniste sur la question du salut.

Cyrille de Jérusalem, patriarche de la cité du même nom, n’était nullement « romain » (au sens théologique et ecclésiologique), idem pour Basile de Césarée en Cappadoce (Anatolie) qui dépendait vraisemblablement du patriarcat oriental d’Antioche. Quant à Jean Chrysostome, il était patriarche de Constantinople, donc totalement indépendant de l’épiscope romain. D’ailleurs, Jean Chrysostome ne fut pas baptisé lorsqu’il était bébé même s’il est né dans une famille chrétienne, preuve que le milieu orthodoxe dont il est issu adhérait à la position protestante crédobaptiste plutôt que papale sur le baptême. (Raymond Vaillancourt, « Le baptême des enfants », Revue Notre-Dame, No 4, avril 1981.)

S’il y a un parti qui commet constamment des anachronismes dans ce débat, c’est bien le parti papal, qui essaie de légitimer ses velléités dominatrices en projettent des situations d’une époque donnée sur les époques antérieures où la situation réelle était fort dissemblable.

La suprématie papale : historique d’un long glissement

Aux deux premiers siècles de l’ère chrétienne, le pasteur de la communauté chrétienne de Rome est un ministre de l’Évangile comme n’importe quel autre ministre de l’Église de Jésus-Christ. « En écrivant aux Corinthiens, Clément de Rome n’assumait pas plus d’autorité papale qu’Ignace d’Antioche écrivant aux diverses églises d’Asie mineure. » (J.-M. Nicole, Précis d’histoire de l’Église, Nogent-sur-Marne, Éditions de l’Institut Biblique, 2005, p. 35 sur 295.) « Chaque communauté chrétienne ou église locale était convaincue de réaliser, à elle seule, la plénitude de l’Église du Christ résidant et séjournant à tel ou tel endroit. Cette conviction est exprimée très clairement par Clément de Rome au tout début de sa Lettre aux Corinthiens : “L’Église de Dieu séjournant à Rome [s’adresse] à l’Église de Dieu séjournant à Corinthe”. » (P.-H. Poirier, Christianisme de l’Antiquité et du Haut Moyen Âge, Module XIII : L’Orient et l’Occident au XIème siècle. Québec, Université Laval, 2011, p. 19 sur 64.) En 190, l’évêque de Rome Victor Ier anathématisa l’anti-trinitaire Théodote de Byzance, mais cela n’est pas encore du papisme car Théodote enseignait son erreur dans la cité de Rome, ce cas d’indiscipline ecclésiastique relevait donc de la juridiction légitime de l’assemblée chrétienne de Rome et de son pasteur.

La première manifestation d’une volonté réelle de suprématie romaine survient lors de la querelle pascale sous l’épiscopat de Victor Ier (189-198). Celui-ci s’opposait à la coutume chrétienne orientale qui consistait à célébrer la Résurrection à la même date que la Pâque juive plutôt que le dimanche suivant la Pâque juive, usage qui prévalait en Occident. Sous l’impulsion de l’évêque Polycrate d’Éphèse (dont les prédécesseurs avaient côtoyés l’apôtre Jean), une série de synodes furent organisés en Asie. Les Églises d’Anatolie, du Levant, d’Osroène et même de Grèce y furent représentées (le plus important semble s’être tenu à Éphèse en 190). Ces synodes orientaux maintinrent unanimement la pratique chrétienne asiatique alors en vigueur. Frustré, Victor Ier excommunia pompeusement ces Églises d’Orient en 195. Cette volonté suprématiste eut-elle une suite effective, concrète ? Nullement ! L’éminent apologète Irénée, pasteur de Lyon en Gaule intervint contre le petit pontife de Rome en faveur des Églises d’Asie. Isolé, Victor Ier dût renverser sa décision.

La prochain épisode survint au milieu du IIIème siècle, quand les évêques Cyprien de Carthage et Firmilien de Césarée-en-Cappadoce entrèrent en conflit avec l’évêque de Rome Étienne Ier. La mésentente portait sur la validité du baptême des hérétiques. Conformément à l’enseignement biblique, selon lequel tout acte effectué par des non-chrétiens n’a aucune valeur dans l’Église véritable, les chrétiens du Maghreb et d’Anatolie rebaptisaient les hérétiques qui entraient dans l’Église trinitaire. En contraste, les Romains considéraient étrangement le baptême hérétique comme valide. Étienne Ier menaça d’excommunication les Maghrébins et les Anatoliens. En réponse, un grand synode rassemblant 87 évêques à Carthage en septembre 256 réaffirma la réitération du baptême. Finalement, la médiation de l’évêque Denys d’Alexandrie force Étienne Ier à reculer. Encore une fois, nous voyons l’épiscope de Rome complètement isolé et non-obéit.

Dans la seconde moitié du IIIème siècle, les évêques chrétiens de certaines mégapoles acquirent une autorité sur les évêques des petites cités de leur diocèse. On les appelaient des métropolites. C’était l’équivalent des archevêques et des archidiocèses d’aujourd’hui. En 325, le Concile de Nicée — où l’évêque de Rome était absent et dont la raison d’être était de réfuter l’arianisme — décida que trois métropolites seraient à l’avenir compétents pour se prononcer dans toute la Chrétienté : Antioche, Alexandrie et Rome. Cela faisait de cette triade de métropolites des sortes de « super-métropolites », ou patriarches. Cette compétence extraordinaire était alors conçue comme une capacité d’intervention occasionnelle et exceptionnelle, pas un droit de direction continuelle.

En 343, le Concile de Sardique (Bulgarie) affirma qu’un évêque condamné par une décision ecclésiastique peut porter le jugement en appel à Rome. Bien que cela paraisse comme une manifestation de suprématisme romain, il faut comprendre que la plupart des conciles et des discussions christologiques de l’époque se déroulaient entre Grecs et avaient lieu en Orient. En vérité, l’évêché de Rome était marginal dans ces débats, et s’est ironiquement la raison pour laquelle les Orientaux eurent parfois recours à son arbitrage dans leurs controverses (ce qui ne signifie pas que ses avis furent toujours appliqués).

En 378, l’Empereur d’Occident Gratien enjoignit les autorités civiles d’envoyer à Rome les évêques contestant une décision synodale de leur province. Or cela est plus un cas typique de centralisation politique et d’ingérence étatique dans les affaires ecclésiastiques qu’une reconnaissance de la supériorité théologique de l’évêque de Rome.

En 380, l’Empereur d’Orient Théodose Ier déclara vouloir rallier tout l’Empire à « la foi des évêques de Rome et d’Alexandrie », preuve que Rome ne faisait pas figure d’unique référence à cette époque mouvementée. En 381, le Concile de Constantinople étendit la dignité patriarcale aux métropolites de Constantinople et Jérusalem. Le 3ème canon du Concile de Constantinople instaura une hiérarchie de « primauté d’honneur » accordant la première place au patriarcat de Rome et la deuxième place à celui de Constantinople. Ce dispositif de cinq patriarcats était passablement occidentalo-centrique ; il omettait au moins deux autres patriarcats orientaux, à savoir {1} le Catholicos-Patriarche d’Arménie résidant au Saint-Siège d’Etchmiadzin dans la Caucase, et {2} le Catholicos-Patriarche de l’Orient siégeant à Séleucie-Ctésiphon puis à Baghdad en Mésopotamie. Toujours est-il que parmi ces cinq patriarcats susdits, Rome, suivie de Constantinople, jouissaient d’une préséance honorifique. Toutefois, aucun patriarcat ne pouvait prétendre avoir un pouvoir absolu — théorique ou effectif — sur l’ensemble de la Chrétienté. Ils pouvaient seulement faire valoir une attraction régionale. Il fallut attendre l’épiscopat de Sirice (384-399) pour que l’évêque de Rome prenne la mauvaise habitude de communiquer ses opinions aux autres évêques sous forme de décrétales.

En 451, le 28ème canon du Concile de Chalcédoine, présidé par le patriarche Cyrille d’Alexandrie, accorda une préséance égale à l’ancienne et à la nouvelle Rome (c-à-d Constantinople). Dans un geste schismatique, l’évêque de Rome Léon Ier rejeta ce 28ème canon du Concile de Chalcédoine. Cet acte hautement symbolique nous conduit à considérer Léon Ier comme le premier pape romain.

Soulignons que pendant tout ce temps, les écrivains de l’Église africaine (Tertullien, Lactance), de l’Église grecque (Eusèbe de Césarée, Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse) et de l’Église occidentale (Ambroise de Milan, Hilaire de Poitiers) n’ont jamais attribués un quelconque droit de suprématie à l’évêché de Rome.

C’est une conjoncture de circonstances temporelles où la théologie n’y fut pour rien qui permit au patriarche de Rome de s’élever progressivement au statut de principal dirigeant religieux « chrétien » en Occident :

  • À partir de 404, les empereurs d’Occident s’installent à Ravenne (Italie du Nord) et exercent peu de contrôle sur les affaires municipales de Rome, tandis que les patriarches de Constantinople demeurent sous l’influence directe des empereurs byzantins.
  • Le métropolite de Carthage, principal concurrent à Rome (ou facteur d’équilibre) en Occident, se retrouve sous la domination des Vandales ariens au Vème siècle puis des Arabes musulmans au VIIème.
  • Les autres patriarches orientaux (Antioche, Alexandrie, Jérusalem) et le métropolite de Séleucie-Ctésiphon (Mésopotamie) se retrouvent sous la domination islamique dès le VIIème siècle.
  • L’aura et le prestige mondain et temporel de Rome, l’ancienne capitale impériale, rejaillit irrationnellement sur le patriarche y siégeant.

Or même si l’évêque de Rome a gagné un net ascendant en Occident dès cette époque, il fallu attendre au moins un autre demi-millénaire pour que ses erreurs théologiques deviennent incontestées dans l’Église d’Occident. Ainsi, le pédobaptême et le culte des icônes ne s’imposèrent pas en Occident avant le Xème siècle. Le baptême par aspersion ne remplaça pas le baptême par immersion avant le XIVème siècle. Les évêchés maintinrent leur autonomie liturgique complète jusqu’au VIIIème siècle, lorsque Pépin le Bref, Carloman puis Charlemagne accélérèrent la latinisation de l’Église franque, non pas pour une raison théologique, mais pour faciliter la communication académique et l’administration étatique et à l’intérieur de l’Empire carolingien.

Néanmoins, le légat pontifical en Europe du Nord, Boniface de Mayence, exploita ce processus de latinisation institutionnelle pour diffuser l’idéologie romaniste. Cet archevêque réorganisa l’épiscopat carolingien « sur le modèle anglais, autour d’un primat d’Austrasie et d’un primat de Neustrie » (Encyclopédie Larousse). On notera aussi que les nombreuses abbayes masculines et féminines que Boniface fonda en Occident continental furent massivement « peuplés d’Anglo-Saxons [papistes] qui furent pour lui des aides précieux » (Encyclopédie Universalis).

Au milieu du siècle suivant (le IXe), furent forgées les Fausses Décrétales par des sympathisants de la suprématie papale à l’Abbaye St-Pierre de Corbie (Picardie). Cette collection d’une centaine de pièces frauduleuses supposément émises par les plus anciens épiscopes de Rome servit très tôt au parti romaniste qui s’efforçait de réduire les métropolites autonomes et les conciles régionaux. La pièce la plus célèbre d’entre-elles est la fameuse Donation de Constantin par laquelle l’Empereur Constantin Ier aurait « donné » (?!) l’Europe occidentale à l’épiscope de Rome (J.M. Berthoud, Le règne terrestre de Dieu, p. 360).

Ainsi, Hincmar de Reims, le métropolite de la cité éponyme (845-882) et précurseur du gallicanisme, s’opposa vigoureusement au pontife romain Nicolas Ier (858-867, « le seul grand pape entre Grégoire Ier et Grégoire VII ») qui brandissait répétitivement les Fausses Décrétales pour justifier sa supériorité illégitime. Le conflit survint lorsque Rothad, évêque papiste de Soissons, excommunia un prêtre sur le motif illégal qu’il avait une épouse. Vers 862, un concile dirigé par Hincmar à Soissons destitua Rothad qui se réfugia auprès de Nicolas Ier, lequel invoqua les Fausses Décrétales qu’Hincmar rejeta dans ses écrits (dont son De Jure Metropolitanorum) même si Rothad revint mourir à Soissons. Finalement, la suprématie pontificale ne devint effective qu’après la Réforme grégorienne dont les objectifs furent réalisé en France en XIème siècle, en Angleterre au XIIème puis en Germanie au XIIIème à l’issue de la longue Lutte du sacerdoce et de l’Empire.

C’est aussi au Haut Moyen Âge que s’est imposé le culte des saints, acte d’idolâtrie qui vient annuler le christianisme salvifique. Nombre de saints  dans l’Église romaine sont en fait des calques d’anciennes déités païennes. On peut, par exemple, se référer à sainte Brigitte, déesse de la fécondité, et à « Grégoire de Tours [qui] relata l’initiative pastorale d’un évêque auvergnat qui, impuissant à déraciner une fête païenne se déroulant sur le mont Helarius, construit sur les lieux une église en l’honneur du saint chrétien Hilarius » (ASSR).

Autour de l’An Mil, s’il est avéré que du point de vue temporel tout n’était pas noir — révolution agricole, essor urbain, pacification féodale, innovation technologique (cathédrales gothiques) — au plan spirituel, c’est vraiment l’âge des ténèbres européen. Le polythéisme papal s’est imposé depuis plusieurs siècles, et les dernières poches de résistance ont été neutralisées. Mais la redécouverte de la doctrine apostolique par les pré-réformateurs dès le XIIème siècle (Vaudois français et italiens, Wyclifites anglais, Hussites tchèques) annonce la Réformation protestante du XVIème siècle.

Plus proche de nous dans l’histoire, le dogme de l’immaculée conception ne fut décrété qu’en 1854, le pontife romain n’est devenu « infaillible » (!) qu’en 1870, la première communion à sept ans n’a été fixée qu’en 1910, la « vierge » Marie n’est devenue « corédemptrice » (!) qu’en 1943, et le récit non-biblique de l’assomption ne fut officiellement adopté qu’en 1950. Finalement les limbes furent solennellement abolies par le Vatican en 2006.

Démonstration faite, il n’est pas erroné de dire que les Pères de l’Église furent calvinistes dans de multiples domaines de leurs théologies.

En guise de réponse supplémentaire, je renvoie aux documents suivants ma détractrice qui exploite l’idée de la vraie-fausse problématique du canon néotestamentaire comme légitimation d’une tradition extra-scripturale :

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