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Archive for octobre 2012

1. La Grande Peur de l’An Mil

Rappelons-le sans attendre, le moine bourguignon Raoul Glaber (985-1047) est à l’origine d’un mythe fallacieux : la « Grande Peur de l’An Mil » ! Moine à 12 ans, d’une inconduite notoire, il va d’abbaye en abbaye jusqu’à la prestigieuse abbaye de Cluny, dans les années 1030-1040. Doté d’un réel talent littéraire mais crédule et peu rigoureux, il écrit en latin, la langue universelle du Moyen Âge, une somme en cinq volumes intitulée Histoires qui retrace l’évolution de la Chrétienté de l’an 900 à l’an 1044. L’erreur vient du passage suivant :

La même année, la millième après la Passion du Seigneur, le troisième jour des calendes de juillet, un vendredi vingt-huitième jour de la lune, se produisit une éclipse ou obscurcissement du soleil, qui dura depuis la sixième heure de ce jour jusqu’à la huitième et fut vraiment terrible. Le soleil prit la couleur du saphir, et il portait à sa partie supérieure l’image de la lune à son premier quartier. Les hommes, en se regardant entre eux, se voyaient pâles comme des morts.

Sur la foi de ce passage et de quelques autres plus tardifs, les écrivains du XIXe siècle ont créé le mythe de la « Grande Peur de l’An Mil ». Ils ont imaginé l’An Mil émaillé de calamités diverses et les chrétiens de cette époque dans l’attente de la fin du monde.

Source : L’An Mil, drames et renouveau [Hérodote]

La légende qui veut que la grande peur de l’an mil se soit répandue comme une traînée de poudre à la fin du premier millénaire de notre ère est absolument erronée. D’ailleurs, à cette époque, toutes les régions d’Europe, bien que chrétiennes, n’avaient pas le même calendrier (selon les pays, l’année commençait à Pâques ou à Noël).

En fait, tout commença avec les humanistes de la Renaissance, qui décidèrent de présenter le Moyen Âge comme une période noire et obscurantiste. Par la suite, ces idées furent reprises par les philosophes des « Lumières », puis par la Révolution française de 1789.

Mais le mythe de la peur de l’an mil se répandit largement sous la IIIe république : en effet, les républicains voulaient démontrer que l’Église, pendant des siècles, avait eu comme objectif de tenir les masses populaires dans l’ignorance la plus crasse. De nombreux historiens, fidèles à ces idéaux républicains, diffusèrent cette propagande anticléricale, utilisant au mieux le mythe des peurs de l’an mil.

De nos jours, nous nous complaisons à nous moquer de nos ancêtres moyenâgeux : incultes, analphabètes, ignorants, etc. Cependant, eux n’ont pas eu peur lors du passage à l’an 1000, alors que beaucoup d’entre nous ne furent pas rassurés lors du passage à l’an 2000. L’on peut donc légitimement se demander qui furent les plus naïfs ?

Source : La grande peur de l’an mil [Histoire-Fr]

Pour plus de ressources sur ce , vous référer à l’ouvrage Les fausses terreurs de l’an mil — Attente de la fin des temps ou approfondissement de la foi ? de l’excellent médiéviste Sylvain Gouguenheim.

2. La femme sans âme

On affirme qu’en 585, un concile s’est tenu à Mâcon pour trancher d’une épineuse question : la femme a-t-elle une âme ? On écrit là-dessus comme s’il s’agissait d’un fait historique démontré. D’autres interviennent pour s’écrier qu’il s’agit d’une légende. Il faut dire la vérité. […] On trouve en 585 [ou 586] un synode provincial à Mâcon [réunissant les évêques de Bourgogne et de Neustrie mais pas d’Austrasie]. Les Actes en ont subsisté. Leur consultation attentive démontre qu’à aucun moment, il ne fut débattu de l’insolite problème de l’âme de la femme.

Alors ? D’où vient cette légende si solidement implantée ? Le « coupable » est Grégoire de Tours. Il rapporte [au chapitre 91 de son Histoire des Francs] qu’un évêque déclara que la femme ne pouvait continuer à être appelée homme.

Il proposa que l’on forgeât un terme qui désignerait la femme, la femme seule. Voilà le problème ramené à son exacte valeur : ce n’était point un problème de théologie, mais une question de grammaire. Cela gênait cet évêque que l’on dît les hommes pour désigner aussi bien les femmes que les hommes. On lui opposa la Genèse : Dieu créa l’homme mâle et femelle, appelant du même nom, homo, la femme et l’homme. On lui rappela qu’en latin, homo signifie créature humaine. [Grégoire de Tours précise que « les arguments des évêques le firent revenir » de cette fausse interprétation, ce qui « fit cesser la discussion ».]

Personne ne parla plus du synode de Mâcon jusqu’à la Révolution française. En pleine Terreur, le conventionnel Louis-Joseph Charlier [Président de la Convention en 1793] demanda si l’on était encore au temps où on décrétait, « comme dans un ancien concile, que les femmes ne faisaient pas partie du genre humain ».

En 1848, une citoyenne devait franchir une nouvelle étape dans l’altération des textes. À la tête d’une délégation du Comité des « Droits de la femme », elle remettait une pétition tendant à obtenir le droit de vote pour les femmes et commençant par ces mots : « Messieurs, autrefois, un concile s’assembla pour décider cette grande question : savoir si la femme a une âme. »

Les quelques lignes de Grégoire de Tours, définitivement déformées, étaient entrées dans le patrimoine définitif de la crédulité publique.

Source : Alain DECAUX, Histoire des Françaises, Tome 1, Paris, Perrin, 1972, pages 133-134.

À vrai dire, c’est entre Grégoire de Tours et la Révolution que le mythe de la femme sans âme s’est progressivement construit. Aux XVIe et XVIIe siècles, des écrivains luthériens et réformés (Lucas Osiander, Tübingen, 1592 ; Johannes Leyser, Francfort, 1676 ; Pierre Bayle, Rotterdam, 1697) interprètent Grégoire de Tours comme si l’évêque intervenu à Mâcon avait vraiment voulu nier au sexe féminin son humanité, mais sans aller jusqu’à affirmer que les autres évêques étaient d’accord avec lui, que le synode aurait décrété la non-humanité des femmes et surtout sans affirmer que l’inexistence de l’âme féminine aurait été discutée et/ou décrétée par ce synode. Cette première déformation est peu appréciée des autorités protestantes. Johannes Leyser est chassé du Danemark et son bouquin malhonnête interdit sur ordre du roi Christian V.

Par la suite, c’est surtout Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert qui, dans leur Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences publiée au milieu du XVIIIe siècle, fabriquèrent le mythe du concile où aurait été décrété l’inexistence de l’âme féminine.

Source : Régine PERNOUD, Pour en finir avec le Moyen Âge, Paris, 1989, Éditions du Seuil, pages 90-91.

Reprenant la désinformation de ces philosophes des « Lumières », le libertin incroyant Évariste de Parny perpétua le mythe dans un de ses poèmes de mauvais goût (Le Voyage de Céline, 1806) :

Cessez donc vos plaintes, Mesdames
L’infaillible Église jadis
À vos corps si bien arrondis
Durement refusa des âmes
De ce Concile injurieux
Subsiste encore l’arrêt suprême

Qu’importe, vous charmez les yeux
Les cœurs, les sens, et l’esprit même
Des âmes ne feraient pas mieux.

3. D’autres mythes…

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