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Archive for avril 2012

Il est extrêmement fréquent pour les athées d’essayer de discréditer l’existence de Dieu en brandissant « l’existence du mal ». Puisqu’il y a tellement de souffrance, de guerre et de haine dans le monde, un Dieu de bien et d’amour ne doit pas exister selon eux. Pourtant, ce raisonnement est loin d’être un argument implacable : si on assume qu’il y a quelque chose tel que « le mal », on doit assumer qu’il y a quelque chose tel que « le bien ».

La source nécessairement surnaturelle de la moralité

La notion de bien implique un standard ou une règle : il signifie qu’il est meilleur que quelque chose d’autre. Si cette dichotomie morale existe, il doit nécessairement y avoir une loi morale qui puisse nous permettre de différencier entre le bien et le mal. Pour être réelle, cette loi morale doit nécessairement provenir d’une dimension supérieure et surnaturelle. Pourquoi ? Pour deux raisons.

Premièrement, sans un standard transcendant au-dessus de nous permettant de distinguer le bien du mal, tout ce que nous avons est des opinions individuelles. Si cette loi morale ne vient pas d’une dimension supérieure et surnaturelle, d’où vient-elle ? Des hommes ? De quels hommes ? Mais qui détermine les paramètres de cette loi morale ? C’est la majorité qui décide ? Et si l’opinion majoritaire change, est-ce que le bien et le mal changent ? Et si deux majorités de deux endroits différents se contredisent, est-ce que le bien et le mal varient d’un endroit à l’autre ? Si la moralité est à ce point instable et malléable, on tombe dans un profond relativisme où le bien et le mal n’existent simplement pas.

Deuxièmement, dans une perspective purement athée, le bien et le mal sont des notions impertinentes et imaginaires. Selon la vision du monde athée, la divinité et toute la dimension immatérielle n’existent pas. Cela signifie qu’il n’existe absolument rien d’autre que la matière, elle-même constituée d’atomes. Le réel se résume à des atomes qui bougent et qui se percutent de façon aléatoire. Or ni les atomes ni leurs mouvements ne sont moraux ou immoraux. On ne peut pas attribuer des caractéristiques morales à la matière. La différence entre le bien et le mal n’est pas inscrite dans le tableau périodique des éléments. Conséquemment, dans une perspective strictement naturaliste/matérialiste, il n’existe rien de tel que le bien et le mal.

Ainsi, pour se permettre de porter le jugement qu’il y « du mal » sur la terre, les athées doivent nécessairement emprunter les standards moraux du christianisme (ou d’une autre religion), car les athées eux-mêmes n’ont aucune base à partir de laquelle ils peuvent qualifier quelque chose de « bon » ou de « mauvais ». Évidemment, ils prétendent faire appel à leur conscience ou leur raison, mais selon leur propre vision du monde, leur conscience n’est rien de plus que des réactions électrochimiques dans les tissus des lobes de leur cerveau. Elles sont isolées dans la matière. Et comme nous l’avons vu au paragraphe précédent, ces réactions électrochimiques sont sujettes à une énorme divergence entre les individus, leur valeur est donc nulle.

C’est pourquoi l’existence du bien et du mal nécessite l’existence d’une entité immatérielle, transcendante et suprême qui établit une loi morale de façon absolue… et les soins de fixer les dispositions de cette loi reviennent exclusivement à cette entité — en l’occurrence à Dieu Tout-Puissant.

L’inconsistance du polythéisme

À ce stade-ci de la réflexion, les adhérents de l’athéisme pourraient intervenir et dire que cette moralité n’émane pas nécessairement avec le Dieu chrétien, mais qu’elle pourrait tout aussi bien relever d’autres systèmes de croyances théistes (les athées ne le croient pas mais ils utilisent souvent cet argument pour piquer les chrétiens). Analysons cette affirmation. Si on examine le polythéisme, on se rend compte qu’une kyrielle de petits dieux ludiques, égocentriques, capricieux et quasi humains, qui intriguent constamment contre leurs « codéités » avec qui ils sont coincés dans un interminable tourbillon conflictuel puissent établir souverainement les lois absolues de la moralité. Dans les mythologies grecque et égyptienne, on rencontre même l’histoire de dieux qui, ayant commis un geste illicite quelconque (meurtre, trahison, inceste), ont dû comparaître devant le « tribunal des dieux » ! Les méfaits des divinités polythéistes sont donc soumis au jugement de leurs imparfaits semblables. Dans la mythologie impériale chinoise, la hiérarchie des dieux est fixée par les fonctionnaires étatiques, et si les dieux ne remplissent pas le mandant qu’on leur désigne, alors ils sont dégradés par les fonctionnaires qui les surclassent dans la « bureaucratie céleste » !

On retrouve bien sûr nombre de dieux prétendument « créateurs », « géniteurs » ou « inventeurs » dans les panthéons romain, germanique, slave, mésopotamien, hindou, etc., mais il s’avère toujours qu’après investigation de leurs prétendues caractéristiques, ces déités polythéistes – malgré qu’on leur attribue des capacités supérieures à celles du commun des mortels ou du « commun des immortels » – n’ont jamais l’autorité et la puissance absolue de l’Éternel biblique et ne peuvent pas sérieusement prétendre au statut de Dieu omniscient et omnipotent.

L’échec du bithéisme et des monothéismes non-chrétiens

Aux fins de cet exercice intellectuel, nous pouvons explorer une voie alternative en optant pour le bithéisme, tel que le prône le marcionisme, le manichéisme et le catharisme. Le bithéisme réduit l’imbroglio intrinsèque du polythéisme à un « simple » dualisme opposant deux dieux : l’un représentant le bien et l’autre représentant le mal. Dans le schéma conventionnel, un des deux dieux l’emporte ultimement sur l’autre, lequel est éventuellement détruit. Or, les dieux du bithéisme peuvent difficilement prétendre être absolus et tout-puissants, car s’ils peuvent être détruits, ils sont passagers. Conséquemment, le dieu qui se fait oblitérer n’est pas un vrai dieu… on revient inévitablement au monothéisme.

Bien sûr, le christianisme n’est pas le seul système de croyances monothéiste. Il y a le judaïsme, qui a expiré avec la première venue de Jésus-Christ comme l’a prophétisé la Bible hébraïque. Il y a l’islam, qui prétend drôlement être la continuation du christianisme alors que le christianisme réfute d’avance toute prétention de « prolongement » dans une religion ultérieure (de surcroît Mahomet n’a même pas compris quelles sont les trois personnes de la Trinité : il croyait bêtement qu’elles sont le Père, le Fils et Marie). Il y a le mazdéisme, l’ancienne religion impériale de la Perse, qu’on peut difficilement catégoriser : Nietzsche s’est amusé à y voir un monothéisme, en réalité l’essentiel de l’Avesta (le livre « sacré » des mazdéens) affiche un polythéisme décomplexé, hormis un noyau plus ancien (qu’on reconstitue comme étant le zoroastrisme théorique) où l’emphase est mise sur  deux divinités suprêmes qui s’affrontent (comme dans le bithéisme) entourées d’une pléthore de petits esprits-déïtés (comme dans le polythéisme). Le mazdéisme est donc clairement polythéique tandis que le zoroastrisme peut être qualifié de bi-monolâtrie ou de bi-hénothéisme.

La nécessaire existence de la moralité

Ici, les athées qui acquiescentvolontiers que le polythéisme anthropomorphique et le bithéisme inconsistant sont invalides peuvent, dans un retournement rhétorique, affirmer que la moralité n’existe pas, donc qu’il n’y a pas de « besoin » que Dieu existe. Cette option relativiste peut être tentante pour beaucoup d’athées postmodernes. Mais cette position n’est pas intellectuellement soutenable. Les notions de vérité et de moralité sont trop imbriquées l’une dans l’autre pour pouvoir raisonablement prétendre que la « vérité » existe (en l’occurrence l’inexistence de Dieu et la validité de l’athéisme amoral) et que simultanément la moralité n’existe pas. Pourquoi ? Parce que cette position empêche de répondre à des interrogations aussi et incontournables que « Est-il vrai ou faux qu’il faux qu’en telle ou telle circonstance il faut faire cela ? » De tels questionnements, quotidiens pour tous les êtres civilisés, nous poussent à statuer sur la moralité des gestes et des pensées journalières en associant la moralité à la vérité. Dans ces cas, si on ne peut pas se prononcer sur la moralité prescriptive (parce qu’elle n’existe supposément pas), alors on ne peut pas non plus se prononcer sur la vérité ou la fausseté de ces prescriptions ou prohibitions morale. La notion fondamentale de vérité se trouve ainsi gravement affaiblie par cette gymnastique athée.

Certains athées qui aiment jouer aux sceptiques pourraient pousser l’audace encore plus loin et affirmer la vérité prescriptive n’existe pas, mais que la vérité descriptive – correspondant à la réalité matérielle objective – existe malgré tout. Encore une fois, l’insoutenabilité de la position amoraliste est manifeste. Si nous appliquons cette fausse logique à elle-même, nous voyons immédiatement qu’elle est erronée. À l’anodine question « Peut-on affirmer que la vérité prescriptive n’existe pas ? », on débouche sur une impasse. L’adhérent de l’amoralisme est placé devant le choix entre deux réponses qui démentent sa position. S’il répond « non », alors il s’auto-contredit, s’il répond « oui », alors il s’auto-réfute, car cette réponse à cette phrase est elle-même est une formule prescriptive supposément véridique.

Je pense que cette démonstration est suffisante. En niant l’absolue souveraineté morale du Dieu Tout-Puissant de la révélation chrétienne, les hommes aboutissent invariablement dans l’absurde.

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La théonomie consiste en l’application du droit moral biblique dans l’espace sociopolitique. Le présent article porte sur la Réformation du Béarn-Navarre sous l’égide de la courageuse reine Jeanne d’Albret au XVIe siècle. Je reprends des extraits de l’étude Le souverain, l’Église et l’État : les Ordonnances ecclésiastiques de Béarn de Philippe Chareyre parue dans la revue Zwingliana en 2008 (no 35, p. 161-185) que j’entrecoupe d’autres éléments.

Le présent article est divisé en plusieurs sections. Est d’abord cité le préambule des Ordonnances ecclésiastiques de Jeanne d’Albret proclamées en 1571 (en moyen français). Ensuite, une mise en contexte historique et géographique permettent de saisir le cadre dans lequel ces lois civiles d’inspiration biblique furent édictées. Une description sommaire des Ordonnances s’ensuit, puis un compte-rendu sur l’origine européenne et la postérité de cette législation dans le calvinisme béarnais.

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ORDONNANCES ECCLÉSIASTIQUES

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de Jeanne, Reine de Navarre, Dame souveraine de Béarn,
Sur le rétablissement entier du Royaume de Jésus-Christ
en son pays souverain de Béarn

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Jeanne, par la grâce de Dieu, reine de Navarre, Dame souveraine de Béarn […suivent une série de titres héréditaires…]

À tous présents et advenir, salut et dilection.

Si ainsi est [formule signifiant Comme il est à la vérité], qu’il n’y ait monarque qui vive qui doive avec plus de pouvoir commander à tout son royaume que Jésus-Christ au sien, d’autant que le Père céleste lui a donné toute puissance au ciel et en la terre, et qu’il ait fait commandement à tous ses sujets et élus de le chercher devant toute autre chose. Combien plus les Princes qu’il a par sa seule grâce et bonté retirés de péché de la mort voire de l’Enfer pour les conduire vers la vie éternelle sont-ils justement obligés d’en procurer l’avancement et l’établissement entier entre tous leurs sujets. Que si leur devoir les invite à conserver la paix publique qui ne touche que leurs Etats, il les oblige davantage de rétablir la piété eux mêmes.

Qu’il est impossible que le lien de la police ne se lâche et rompe du tout, où Dieu n’est purement suivi au contenu de sa Parole. Qui peut donc douter que les Rois et les princes qui diligemment ne s’emploient à l’exemple de Josias, d’Ezéchias et Théodose qui ont esté remplis et poussés de l’Esprit de Dieu pour rejeter au loin toutes idolâtries et superstitions de leurs royaumes et Etats pour de tout leur pouvoir en approcher et y faire régner la vraie piété ne tombent à la fin sous le pesant fardeau de la fureur de l’ire de Dieu.

Pour donc obéir au commandement du Seigneur, satisfaire au devoir et à l’office du chrétien, répondre à la vocation que nous avons de Dieu, procurer le salut de tout notre peuple et sujets, conserver le lien de la police et paix publique en son entier, suivre diligemment l’exemple des bons princes et Rois, prévenir l’horrible fureur du jugement de Dieu, et pour accorder la requête des derniers États de Béarn [un organe législatif et électif], pays souverain de notre obéissance légitimement assemblés par laquelle ils nous ont, de leur mouvement propres très humblement suppliée et requise en bannissant tous faux serments idolâtries et superstitions, nous y fassions purement annoncer la Parole de Dieu […]

Nous avons dit déclaré et ordonné, disons déclarons et ordonnons par notre édit présent perpétuel et irrévocable que nous voulons que tous les sujets de notre dit pays de quelque qualité, condition, sexe et état qu’ils soient fassent profession publique de la confession de foi que nous publions maintenant sous notre autorité comme étant sûrement fondée sur la doctrine et les écrits des prophètes et apôtres. Et afin que nul ne l’ignore, nous avons ordonné qu’elle soit ici insérée de mot à mot comme il s’ensuit : […]

Contexte historique

De 1571 à 1620, date de son rattachement effectif au royaume de France, la vicomté souveraine de Béarn est régie en matière de religion par les Ordonnances ecclésiastiques prises par Jeanne d’Albret. […] Le Béarn est une vicomté qui a conquis sa souveraineté à la faveur de la Guerre de Cent ans. Depuis 1290, aucun hommage n’a été prêté pour le Béarn au roi d’Angleterre qui possède alors l’Aquitaine. […] Gaston III [de Béarn] signifie en 1347 à un envoyé de Philippe de Valois [roi de France] qu’il ne reconnaît aucun supérieur pour le Béarn. Cette souveraineté de fait […] offre aux dynasties de Foix puis d’Albret […] une base solide à un grand ensemble féodal sous suzeraineté du roi de France, qui s’étend en Aquitaine et bien au-delà. […]

Délaissons un instant Zwingliana

Contexte géographique

Carte de l’archipel féodal du domaine de la famille d’Albret-Bourbon dans la seconde moitié du XVIe siècle :

Archipel féodal des Albrets

Source de cette carte : Ministère de la Culture

Les principautés indépendantes de la famille d’Albret-Bourbon :

  • Royaume de Navarre (capitale St-Jean-Pied-de-Port)
  • Souveraineté de Béarn (capitale Pau)

Les vassalités françaises de la famille d’Albret-Bourbon dans le sud (notez que certaines de ces possessions ne constituent qu’une seule localité) :

  • Duché d’Albret (capitale Nérac)
  • Comté de Foix
  • Comté d’Armagnac
  • Comté de Périgord
  • Comté de Rodez
  • Comté de Bigorre
  • Comté de Marles
  • Vicomté d’Alès
  • Vicomté de Carlat
  • Vicomté de Fezensaguet
  • Vicomté de Limousin
  • Vicomté de Limoges
  • Vicomté de Lomagne
  • Vicomté de Lautrec
  • Vicomté de Gabardan
  • Vicomté de Marsan
  • Vicomté de Maremne
  • Vicomté de Nébouzan
  • Vicomté des Quatre-Vallées
  • Vicomté de Tursan
  • Vicomté de Villemur
  • Seigneurie de l’Isle-Jourdain
  • Seigneurie(s) du Bazadais
  • Cité de Tartas
  • Cité de Buch

Les vassalités françaises de la famille d’Albret-Bourbon dans le nord :

  • Duché de Vendômois
  • Duché de Nemours
  • Duché de Beaumont
  • Duché d’Alençon (en 1584)

Source de ces renseignements : Ministère de la Culture

Reprenonons avec Zwingliana

C’est donc en Béarn que la souveraineté des Albrets-Bourbons est la moins établie juridiquement, mais la plus stable, et donc là que le changement religieux voulu par le souverain s’établira le plus solidement.

[…]

Henri II d’Albret [père de Jeanne d’Albret et époux de Marguerite de d’Angoulême, la sœur de François Ier] a consacré une bonne part de sa vie au renforcement de la souveraineté béarnaise […] Il crée un Conseil souverain en 1519 puis réorganise les finances en centralisant l’impôt, en surveillant les frappes monétaires et en instituant en 1520 […] une Chambre des comptes. Il procède à l’unification judiciaire et administrative [en 1535]. […] Le Béarn est donc un petit état centralisé à son échelle, situé aux portes du royaume de France [et de l’Espagne].

[…]

Antoine de Bourbon [second mari de Jeanne d’Albret et roi de Navarre] […] est tué le 17 novembre 1562. Jeanne, veuve, exerce seule la souveraineté sur ses États et mettra en conformité ses convictions religieuses avec son rôle de reine. Elle y parviendra de manière exemplaire dans sa vicomté de Béarn.

Les débuts de la Réformation en Béarn

La date décisive pour l’instauration de la Réforme en Béarn a été traditionnellement fixée aux années 1560-1561. […] Le 25 décembre 1560, elle [Jeanne] prend publiquement la cène [réformée] dans l’église St-Martin de Pau. En mai 1561, elle ordonne aux magistrats de Bigorre de laisser le pasteur prêcher en public à Cauterets et le 19 juillet, la communauté protestante béarnaise reçoit son appui officiel par l’ordonnance de Nérac qui, en six articles, établit un simultaneum [utilisation d’un même édifice religieux pour les liturgies respectives d’obédiences différentes].

[…]

Le choix de Jeanne d’Albret s’oriente alors plutôt vers Genève qui a envoyé le pasteur François Le Gay, sieur de Boisnormand, en octobre 1557 à Pau, puis Théodore de Bèze rencontré en 1561 à Nérac. […] En mars [1563, le pasteur] Jean Reymond-Merlin est envoyé par Calvin comme réformateur à la demande de la reine. Il rassemble le premier synode « national » de Béarn-Navarre le 20 septembre 1563 […] puis divise le pays en cinq grands colloques. C’est une institution « nationale » sous la protection du souverain. Il rédige une Discipline des églises réformées du Béarn, puis un catéchisme extrait de celui de Genève et fait instituer un collège par le synode. […] C’est par ordre de Jeanne d’Albret que plusieurs églises et même la cathédrale de Lescar sont vidées de leur mobilier pour être consacrées exclusivement au culte réformé.

[…]

Une nouvelle ordonnance prise à Paris en juillet 1566, juste avant le départ de la reine pour le Béarn, contient en 22 articles une série de mesures classiques destinées à l’« entière repurgation [assainissement] de l’idolâtrie romaine» : les pasteurs peuvent prêcher partout ; les processions publiques sont interdites […] ; il n’y aura pas de prédicateurs catholiques, interdiction est faite au clergé catholique de retourner dans les lieux d’où le culte catholique a été banni ; […] les quêtes par les moines sont interdites.

[…]

Ces Ordonnances contiennent une série de mesures morales : réglementation des danses publiques, interdiction des jeux de cartes et de dés [c’est-à-dire du gambling], bannissement des « femmes publiques », et des dispositions concernant le règlement de la pauvreté : attribution à la caisse des pauvres des revenus des bénéfices ecclésiastiques vacants, expulsion des mendiants valides et des mendiants étrangers.

Le collège est transformé en académie par lettres patentes du 19 juillet 1566. C’est le troisième établissement de ce type fondé en Europe, après Genève et Nîmes. Elle a pour but de former les élites administratives et religieuses de la souveraineté et même au-delà. Tel est le cadre juridique dans lequel arrive Pierre Viret que la reine a appelé à Pau pour « parachever » la réformation du Béarn, ce qu’il fera jusqu’à sa mort en mars 1571.

Délaissons un instant Zwingliana

L’invasion du Béarn par les forces papistes

Tandis que Jeanne d’Albret tient sa cour à La Rochelle avec les Coligny et Condé au pendant la Troisième guerre de religion, et qu’elle conçoit peut-être l’idée d’une vaste principauté aquitaine réformée, le Béarn est envahi en 1569 sur l’ordre du roi de France Charles IX par le vicomte de Terride qui reçoit le support de gentilshommes catholiques béarnais et navarrais, mécontents de la politique religieuse de leur souveraine. Le théologien Pierre Viret est emprisonné à Pau ; sept pasteurs y sont exécutés. Une armée de secours envoyée par Jeanne d’Albret (elle a dû vendre ses bijoux pour la financer) et commandée par le vicomte de Montgomery chasse les occupants et fait lever le siège de la forteresse de Navarrenx qui seule avait résisté. L’unique guerre de religion que connut le Béarn donne ainsi le momentum à Jeanne d’Albret de parachever sans obstacle son œuvre de réformation.

Référence : Centre d’Étude du Protestantisme Béarnais

La théonomie en Béarn : les Ordonnances ecclésiastiques

Les propriétés ecclésiastiques des romanistes sont saisis le 2 octobre 1569 et l’exercice du catholicisme est interdit le 28 janvier 1570. Finalement, Jeanne d’Albret prend le 26 novembre 1571 à La Rochelle ses fameuses Ordonnances ecclésiastiques en 77 articles, transformant juridiquement le Béarn en souveraineté calviniste.

Jeanne d’Albret n’a pas composé ni édicté ces Ordonnances ecclésiastiques de manière unilatérale. Un collectif de syndics des États de Béarn avait demandé à la reine de « délivrer le pays de l’idolâtrie ». Pour y parvenir, elle a mobilisé de multiples théologiens et jurisconsultes, dont le pasteur Nicolas des Gallars qui succède à Pierre Viret (Modérateur du Synode national de Béarn) ainsi que le prince allemand Ludovic de Nassau. Le Synode a notamment fourni une commission sur les affaires matrimoniales et se sont les États-Généraux (avec l’aide d’un comité pastoral) qui ont déterminé les clauses sur les propriétés ecclésiastiques.

Officiellement, ces textes ne concernaient que le Béarn, mais ils furent vraisemblablement également appliqués dans leur intégralité en Navarre « indépendante » : administrativement, elle semble avoir était fusionnée avec le Béarn, et l’Église réformée de ces deux principautés ne formait qu’un seul corps. De plus, les dispositions n’impliquant pas nécessairement l’exclusion des catholiques ont dû être appliquées dans les autres territoires de Jeanne d’Albret.

Voici un organigramme de la Souveraineté de Béarn à l’époque qui nous intéresse…

Organigramme Béarn

Reprenons avez Zwingliana

Le texte est imposant, il tranche par sa longueur [et sa systématisation théologique & juridique] avec les précédents. Il débute par un préambule suivi de la Confession de foi de La Rochelle. Les dix premiers articles exposent ensuite les principes de la foi et l’organisation du culte réformé ; du 11e au 21e sont définies les institutions ecclésiastiques, consistoires, colloques, synodes ; du 22e au 33e est réglementée la gestion des biens ecclésiastiques ; du 34e au 67e est créée une législation protestante du mariage ; du 68e au 77e sont édictées des règles de moralité publique.

[…]

Les Ordonnances […] ont été données à Pau le 26 novembre [1571]. Les Ordonnances définissent précisément la part du politique et celle de l’ecclésiastique. Une réglementation du mariage et des « dépendances d’icelluy » (adultères, fiançailles, séparation) qui, avec ses trente trois articles, occupe la place la plus importante, permet de définir de nouvelles règles […] « selon la parole de Dieu et au contenu de nos lois ». L’exercice du pouvoir de censure et notamment d’excommunication est reconnu à la nouvelle Église. Le texte établit enfin une séparation des biens ecclésiastiques et des biens de l’État. C’est donc un régime de protectorat qui donne une part importante d’autonomie à une Église mieux encadrée que dans le système presbytéro-synodal français.

[…]

C’est donc la création d’une Église modèle, destinée à montrer que le calvinisme peut parfaitement s’intégrer dans le cadre d’une principauté, sans mettre en danger l’État mais bien en le confortant. Il est pour le meilleur le porteur d’un programme, et pour le pire un réduit solide pour des temps difficiles. […] Le synode de Pau du 17 octobre 1571 auquel assiste la reine est sans ambiguïté sur le sujet : « Tous ceux qui auront charge en l’Eglise seront promeuz & depposez par l’Eglise ». Les Ordonnances béarnaises font donc le choix de Genève, mais en compensant le système égalitaire par la mise en place d’une surveillance des Églises et des pasteurs que l’on ne trouve pas dans la discipline des Églises réformées de France [la fonction d’épiscopes-surveillants qui inspectent périodiquement les colloques et consistoires et au nom du synode].

Les Ordonnances : le fruit d’une mûre expérience protestante

Qui sont donc les rédacteurs ou les inspirateurs de ce texte ? Une première influence provient de l’expérience de Lausanne dont les principaux acteurs de la réformation du Béarn sont issus, Jean Reymond-Merlin et surtout Pierre Viret […] On sait qu’il a rédigé à Pau […] un Traité de la distinction de la juridiction civile et ecclésiastique. […]

Viret tout comme Jean Reymond-Merlin sont passés par Genève, et sont des familiers de Calvin. La seconde influence est donc celle de Genève dont la position s’impose au cours du synode de La Rochelle auquel participe Théodore de Bèze. Celui-ci a rédigé à l’adresse de Coligny vers 1567 un Avis sur le gouvernement spirituel et le gouvernement temporel dont les préoccupations sont identiques à celles du traité de Viret.

[…]

[Nicolas des Gallars] rédige l’incipit du De Regno Christi rédigé par Bucer [réformateur de Strasbourg en Alsace] pour Édouard VI d’Angleterre, réédité récemment à Genève. Par l’intermédiaire de Des Gallars, la troisième source d’inspiration vient donc de Martin Bucer par l’intermédiaire de Des Gallars […] [Des auteurs ont] souligné l’influence du traité de Bucer au travers de Nicolas des Gallars en s’appuyant en particulier sur le préambule des Ordonnances béarnaises qui, comme le De Regno Christi, insiste sur le devoir du prince chrétien d’œuvrer pour la réformation de ses sujets.

[…]

Il convient donc de ne pas négliger l’influence de la reine Jeanne et de ses officiers, notamment les légistes de la Chancellerie de Navarre […] qui ont pu intervenir tout au long de la rédaction du texte. […] Les Ordonnances ecclésiastiques de Béarn sont donc une construction complexe et aboutie qui est le fruit de plusieurs décennies d’expérimentation de la Réformation en Europe, […] La réformation béarnaise est donc […] le résultat d’une synthèse.

[…]

Cet appui du pouvoir civil apparaît également dans les articles des Ordonnances portant sur la moralité. L’ordre public est un ordre protestant, calviniste, qui associe un système de double interdiction et de double peine, civile et ecclésiastique. [Il faut y voir] le concours des deux pouvoirs vers le même objectif.

[…]

Le souverain béarnais, comme le roi de Navarre, règne selon une tradition forale, c’est-à-dire un régime de type contractuel dans lequel l’Assemblée des États, réunie annuellement, joue un rôle administratif déterminant. En Béarn, le for rénové d’Henri II [en 1551] rappelle l’origine mythique d’une monarchie choisie par ses sujets. Il prévoit que le souverain prête serment à son avènement aux barons comme à tous les habitants de Béarn d’être leur fidèle seigneur, de leur rendre la justice, de ne pas leur faire de tort et de maintenir les fors, privilèges et libertés. Les souverains béarnais sont donc habitués à gouverner civilement avec une assemblée représentative réunie annuellement. L’organisation administrative du Béarn prend donc un nouveau visage, avec deux assemblées représentatives qui se réunissent […] Ces assemblées [États-Généraux et Synode] sont régies par des textes constitutifs, prennent des règlements et tiennent des corpus de délibérations. Elles exercent une autorité sur le territoire […]

Le parachèvement de la Souveraineté de Béarn

Le choix religieux parachevé par les Ordonnances de 1571, contribue à la construction de l’État béarnais en y apportant la dernière pierre. La nouvelle assemblée [le Synode], sans toucher aux prérogatives traditionnelles des États[-Généraux], peut constituer un contre-pouvoir, une alternative de légitimation décisionnelle pour le souverain. Par l’application de la discipline, elle intervient dans des domaines partagés entre les pouvoirs temporel et ecclésiastique. Elle possède enfin un pouvoir réglementaire qui peut aller jusqu’à l’excommunication, alors que les États[-Généraux] sont dépossédés de tout pouvoir judiciaire qui est exercé par le Conseil souverain.

[…]

Le choix de la Réforme a ensuite pour conséquence de superposer la carte ecclésiastique et la carte politique du pays. […] Ce nouveau découpage permet de formaliser l’union des deux terres souveraines en annexant le colloque de la Basse-Navarre [partie de la Navarre au nord des Pyrénées] au Synode national du Béarn.

[…]

L’Académie d’Orthez-Lescar, promue université en 1583, […] vient renforcer cette cohésion « nationale ». La réformation béarnaise est l’occasion également de codifier une langue spécifique, marqueur d’une identité propre. […] L’Église béarnaise pratiquera un bilinguisme : sermons, psaumes et catéchismes en béarnais, mais le français restera la langue théologique. Le béarnais demeurera toutefois la langue officielle et sera conservée pour les délibérations des États jusqu’à la Révolution.

[…]

Ce discours [légitimiste] est clairement affiché sur les monnaies frappées par la reine. [S’y ajoutent] en 1571 [un sigle signifiant] « Jeanne par la Grâce de Dieu Reine de Navarre et Dame de Béarn ». […] Sur un jeton en argent qu’elle fait frapper en tant que reine de Navarre cette même année [1571 … figure] la formule en castillan Hasta la Muerte. […] L’emploi du castillan et celui du français laissent bien entendre qui étaient les destinataires du message. Hasta la Muerte est directement inspiré de ce verset de l’Apocalypse : « Sois fidèle jusqu’à la mort » (Ap. 2:10).

[…]

Les Ordonnances survivront au décès en juin 1572 de Jeanne d’Albret, ne seront pas remises en cause par les États [de Béarn] et seront entretenues par son fils Henri et sa fille Catherine [de Bourbon] qui exercera la régence pendant que son frère combattra pour le trône de France. […] Quant aux textes des Ordonnances, […] La seule qui se trouve dans un recueil d’actes synodaux témoigne de leur application à une période où elles sont sur le point de disparaître [avant 1620 ou 1685 ?].

Délaissons désormais Zwingliana

À l’automne 1572, Henri IV autorisa par lettre patente les catholiques béarnais de se rendre à la messe en dehors du Béarn-Navarre, mais le Conseil souverain de Béarn refusa d’enregistrer cette lettre et ainsi de lui donner force de loi. Le Conseil souverain repromulgua les Ordonnances ecclésiastiques de Jeanne d’Albret en 1576.

Dans la décennie 1590, un parti papiste se reforma en Béarn-Navarre, mais il était tenu à l’œil par les monarchomaques & souverainistes. Par l’Édit de Fontainebleau de 1599, Henri IV tenta de rétablir le culte catholique en Béarn-Navarre. Sur le terrain, les évêchés de Lescar et d’Oloron étaient réoccupés par des prélats papistes. En 1605, Henri IV modifia l’Édit de 1599 de façon à rétablir le catholicisme dans quatre cités et vingt bourgades de Béarn-Navarre, mais le Conseil souverain refusa encore d’enregistrer ces arrêts.

Après avoir pris le pouvoir en France par un coup de force en 1617, Louis XIII concocta un édit rétablissant le culte et les propriétés catholiques en Béarn-Navarre, dont il était le suzerain nominal mais contestable (il n’a jamais été reconnu comme régnant légitime par les États de ce double pays, comme l’exigeais le droit constitutionnel navarro-béarnais). Nous connaissons la suite de l’histoire : profitant de la centralisation excessive du royaume de France opérée par son débauché de père, Louis XIII, rattacha illégalement et manu militari le Béarn-Navarre à la couronne de France. Se faisant, il supprima le Conseil souverain et les États du Béarn et les remplaça par sa créature servile : le Parlement de Navarre qu’il installa à Pau.

Référence : Les affrontements religieux en Europe, Presses universitaires du Septentrion, 2008, p. 239-242.

Traduction anglaise : The Ecclesiastical Ordinances of Jeanne d’Albret [Theonomy Resources].

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La théonomie, c’est-à-dire la doctrine biblique que la loi divine s’applique non seulement au gouvernement familial et ecclésiastique mais également aussi au gouvernement civil, est moins marginale que ce que ses détracteurs prétendent. En 2010, une vaste étude conduite par l’agence Pew Forum auprès d’un échantillon représentatif de 2196 dirigeants évangéliques nous apprend que mondialement, 45 % des dirigeants évangéliques ont répondus positivement à la question « Pensez-vous que la Bible devrait devenir la loi du sol dans votre pays ? ». Ils sont 58 % dans le sud et 28 % dans le nord (21 % aux États-Unis). Cette question a aussi été posée dans une étude encore plus monumentale ayant été conduite en Afrique sub-saharienne en 2008-2009 auprès d’un échantillon de 25 000 personnes qui furent interviewés face-à-face. Cette étude révèle que 60 % des chrétiens sub-sahariens croient que la Bible devrait devenir la loi dans leur pays. Voici les résultats par pays :

Des études spécifiques ne semblent pas avoir été conduites en Europe de l’Est mais le résultat pourrait être très intéressant.

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Dans cette capsule de l’émission Contra Mundum du ministère réformé Nicene Council, l’animateur  le mythe selon lequel l’Église aurait soutenue que la Terre est plate, une falsification inventée par un auteur antichrétien du XIXe siècle appartenant au courant philosophique des soi-disantes « Lumières » :

À ceux qui ne maîtrisent pas la langue anglaise, je vous propose de lire l’article L’invention de la Terre plate de l’Association de science créationniste du Québec.

Considérez, par exemple, que l’un des plus grand théologiens du Moyen Âge, Thomas d’Aquin (1225-1274), soutenait explicitement que la terre est en forme de globe dans sa Somme théologique en l’an 1270 : « L’astronome aussi bien que le physicien peuvent démontrer la même conclusion, en l’occurrence que la terre est sphérique ; le premier, cependant, travaille avec le moyen des mathématiques et fait abstraction des qualités matérielles, tandis que le moyen du second est l’observation des corps matériels par les sens. »

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