Comment devons-nous nous positionner par rapport au prêt à intérêt ? Cette question à la fois fiscale et morale a eu plusieurs développements historiques. Une idée couramment admise veut que du Moyen Âge jusqu’à l’émergence de la modernité, l’Église romaine prohibait catégoriquement le prêt à intérêt, et que ce serait pour cette raison que le métier d’usurier était en quelque sorte monopolisé par les juifs. L’historiographie professionnelle a démontré que cette vision des choses est erronée. L’Église médiévale ne s’opposait pas au prêt à crédit, mais elle s’assurait de faire maintenir les taux d’intérêt « bas » qui variaient habituellement entre 7 et 12 %. Cependant, le prêt à intérêt demeurait passablement tabou, c’est pourquoi les grandes familles qui ne voulaient pas que cette activité financière « salisse » leur nom se servaient largement de prêteurs juifs comme paravent.
D’autre part, le développement graduel d’une économie nouvelle, de type capitaliste, plus libre et dynamique, mais encore en phase expérimentale, s’accompagna de nombreuses irrégularités. Ainsi, dans le cadre d’une enquête approfondie ordonnée par le roi Charles le Bien-Aimé, 491 usuriers furent mis à l’amende dans le royaume de France en l’an 1404. C’est dans ce contexte d’incertitude morale que la Réforme protestante se déploya au XVIe siècle. Les réformateurs, animés d’un zèle évangélique, s’inspirèrent de la justice biblique dans le but de résoudre les dilemmes de la société où Dieu les avait placés. Le pasteur et théoricien politique suisse Pierre Viret admit que le prêt à crédit est éthiquement justifiable si l’on considère le crédit comme un dédommagement du risque encouru par le créancier dans cette transaction. À partir de ce postulat, le juriste et théologien picard Jean Calvin poussa la réflexion à un stade plus avancé. Marc Faessler, ex-directeur du Centre protestant d’études à Genève, explique :
Son souci [de Calvin] c’est de rappeler aux riches qu’ils ont un premier devoir, c’est de secourir les pauvres. Et après de construire la cité ; la construction de la cité doit se faire selon la justice. Calvin apparaît au fond à un moment donné où une distinction va émerger dans la culture de l’époque entre le prêt de consommation, qu’on utilise immédiatement pour ses besoins, et le prêt de production qui est un investissement.
[…]
Calvin va reprendre cette distinction, mais sous une autre forme, il va parler de prêt de secours et de prêt d’entreprise ; le prêt de secours c’est ce qu’on doit à tout un chacun qui est dans la nécessité et qu’il faut aider ; mais on n’en attendra aucun retour d’intérêt, peut-être le remboursement de la somme prêtée, mais c’est tout. Le prêt d’entreprise […] c’est un prêt qui vise à rendre l’argent utile, donc à créer de la richesse nouvelle ou des liens nouveaux économiquement et commercialement.
La grandeur de Calvin, c’est qu’en tant que juriste, il a tout de suite vu que la nouveauté était de ne pas laisser, en ces périodes de famine et de dureté de la vie, l’argent oisif ou dans un coffre ou utilisé pour des parures et des ornements. Mais par ailleurs, il voit le danger lorsqu’il déclare que ce processus économique ouvre aussi la porte à la licence effrénée.
Calvin, en gouvernant [ou plutôt en collaborant avec les magistrats civils], s’est aperçu qu’il fallait faire une différence : Il y a le prêt que l’on consent pour répondre à une nécessité de consommation rendue nécessaire par une vision de solidarité à laquelle d’une certaine façon, on n’échappe pas.
En revanche : pour créer une boulangerie, une épicerie, une échoppe, un artisanat, il faut commencer par acheter du terrain, construire une maison, acheter des outils et même des produits avant de vendre quoi que ce soit, et cela n’est pas possible sans un peu d’argent. Et cet argent-là, celui-là va servir à produire de la richesse. Ce qui n’est pas le cas du précédent, cet intérêt-là est légitime. Cette distinction est absolument fondamentale. […] Calvin associait tout cela à une vision extrêmement ferme de la frugalité de la mesure, et du non-usage personnel de la richesse.
Jean Calvin élabora six règles de précaution sur les prêts monétaires :
- Exercer en premier la charité et ensuite prêter à intérêt s’il nous reste suffisamment de fonds pour le faire.
- Le prêt à un pauvre (c’est-à-dire quelqu’un d’extrêmement démuni) ne peut être qu’un prêt de charité. Nul n’a le droit d’exploiter la détresse d’un autre.
- Ne pas imposer au débiteur un taux d’intérêt que nous ne voudrions pas subir si nous étions à sa place, ou ne pas forcer le créancier de prêter à un taux auquel nous ne voudrions pas consentir si nous étions dans sa situation.
- Le prêt à intérêt doit permettre un investissement où le débiteur gagne suffisamment pour pouvoir rembourser le prêt ainsi que les intérêts.
- Ce qui est permis par les lois civiles d’un pays n’est pas toujours souhaitable, il faut donc agir en gardant en tête la finalité spirituelle de nos actions plutôt que d’exploiter à leur maximum les lois d’un pays quelconque.
- Fixer le taux d’intérêt en fonction de l’équité et non en fonction des forces sociales qui le font fluctuer, car les taux influencent l’ordre économique de la cité.
Concernant les salaires, Calvin considérait que les salaires minimes usuels de son époque étaient autant immoraux que les salaires exorbitants d’une poignée de possédants. Au cours de sa première décennie à Genève, l’arbitrage de Calvin en faveur des imprimeurs évita une grève générale prolongée et permit une reprise rapide des activités, faisant de cette cité helvétique le premier centre d’édition livresque en Europe pendant une demi-décennie. Avec cinq siècles et demi de recul, nous pouvons conclure avec M. Faessler que « c’est un oubli du calvinisme qui fait la crise financière d’aujourd’hui. »
Bibliographie :
Jacques HEERS, Le Moyen Âge : une imposture, Paris, Éditions Perrin, 2008 (1992), p. 305-323.
Robert Dean LINDER, The Political Ideas of Pierre Viret, Genève, Librairie Droz, 1964, p. 83-116.
Virginia CRESPEAU et Marc FAESSLER, Calvin et l’argent : une vision novatrice, Canal Académie (Institut de France), 27 septembre 2009.
Aux lecteurs désirant approfondir leur savoir sur ce thème, je propose le chapitre Calvin et le capitalisme d’Ulrich KÖRTNER dans Calvin et le calvinisme : Cinq siècles d’influence sur l’Église et la société, Genève, Labor & Fides, 2008, p. 245-266.