


Je suis de l’opinion que ce qui rapproche réellement les protestants et les catholiques, ce n’est pas une “foi commune”, mais plutôt un patrimoine civilisationnel commun et des valeurs familiales communes. Les divergences théologiques entre les deux religions sont trop énormes, en effet, pour que l’on puisse parler honnêtement de foi commune. Les efforts œcuméniques du dernier demi-siècle n’ont à mon avis que contribué à mettre en évidence les différences doctrinales fondamentales entre protestants et catholiques.
Par exemple, la Déclaration conjointe sur la justification ratifiée par la Fédération luthérienne mondiale et la Papauté en 1999 (rejoints par le Conseil méthodiste mondial en 2006) n’a fait que rappeler ce que l’on savait depuis 500 ans : les protestants et les catholiques sont d’accord qu’il faut avoir la foi en notre sauveur & rédempteur Jésus-Christ pour être sauvé, mais n’a nullement réglé le point litigieux. D’un côté, les protestants affirment (en suivant la Bible) que c’est par la grâce seule (sola gratia) et la foi seule (sola fide) que nous pouvons être sauvés. De l’autre côté, les catholiques ajoutent l’action humaine à la grâce imméritée de Dieu, faisant ainsi du salut une chose qui peut s’acheter ou se marchander. De surcroît cela sous-entend que l’homme fait un échange avec son Créateur Tout-Puissant : « j’ai fait mon chapelet et mes litanies, alors tu est obligé de m’accepter au paradis ». Le salut est ainsi présenté comme un dû par la Papauté, ce qui est assurément très irrévérencieux envers Dieu.
Pire encore que la fausse doctrine papale sur le salut & la justification, est celle de l’adoration par les catholiques de la vierge Marie et des saints. Ici, le terme d’idolâtrie est approprié. Les protestants adhèrent à la seule foi véritablement révélée par Dieu, et cette révélation est exclusivement contenue dans les Saintes Écritures (Ancien et Nouveau Testaments). Cette foi monothéiste proclame la gloire du Dieu trinitaire (Père + Fils + Saint-Esprit). Or nonobstant de la Trinité, les catholiques ont — à toute fin pratique — déifié Marie (qui n’étais plus vierge après qu’elle épousa Joseph avec qui elle consomma légitimement son mariage) ainsi qu’un innombrable panthéon de petits saints. Les catholiques prétendent qu’ils n’adorent pas Marie et les saints, qu’ils font seulement les vénérer et se servir d’eux comme “intercesseurs” (malgré que l’Apôtre Paul, inspiré du Saint-Esprit, dit sans équivoque qu’il n’y a qu’un seul médiateur entre l’humain et Dieu : Jésus-Christ, 1 Timothée 2:5-6). Mais faire des prières à des entités, leur rendre un culte indu, leur conférer une sacralité imaginaire, un pouvoir et une capacité d’intervention surnaturelle/divine, c’est indéniablement les élever au rang de divinités (cela n’implique pas que toutes les divinités du panthéon aient le même grade). Conséquemment, le catholicisme romain est, à proprement parler, une religion polythéiste.
Cela nous amène à la question des Pères de l’Église. Cette semaine j’ai publié un article démontrant que, hormis peut-être une parenthèse de quelque siècles au milieu du Moyen Âge, il a toujours existé des chrétiens qui rejetaient les superstitions papales et qui adhéraient aux principes bibliques tels qu’actuellement défendus par le protestantisme (monothéisme trinitaire, diffusion de la Bible en langue vernaculaire, sacerdoce universel, salut par la foi, etc.). Cet article fait notamment ressortir le fait indiscutable qu’Augustin d’Hippone (354-430) adhérait pleinement à la doctrine biblique/calviniste de la justification par la grâce, et que plusieurs autres Pères de l’Église défendirent les doctrines bibliques/protestantes du sola gratia et du sola scriptura. Cet article a fâché une dame catholique qui a rouspété sur son blogue.
Je tiens donc à réitérer et étayer mes dires. D’abord, aucun protestant n’affirme que tous les Pères de l’Église étaient intégralement orthodoxes (c-à-d bibliques). Il est connu que leurs théologies respectives combinent des éléments bibliques et des éléments non-orthodoxes. Généralement, plus on avance dans le temps, plus les dérives se font criantes.
La véracité du protestantisme ne repose pas sur la cohérence des Pères de l’Église, tandis que la véracité du catholicisme, qui dépend d’un concept nébuleux et poreux de “tradition” extra-biblique, exige que les Pères de l’Église soient systématiquement en accord avec la Papauté actuelle (puisque se sont ces Pères qui incarnent supposément cette “tradition” catholique). En contre-partie, il n’est pas nécessaire de se référer aux Pères de l’Église pour démontrer la véracité du protestantisme : la Bible suffit. Il est néanmoins pertinent de s’intéresser aux Pères de l’Église dans la mesure où les doctrines professées par ceux-ci contredisent les doctrines actuelles de l’Église romaine, et viennent donc infirmer de façon supplémentaire la prétention d’ancienneté de la Papauté.
Pour répondre spécifiquement à la dame m’ayant pris à parti, lorsque nous disons que la doctrine de la justification par la grâce d’Augustin d’Hippone est “calviniste”, c’est parler de manière rétrospective. La position d’Augustin sur cette question précise était biblique, la position biblique sur cette question est appelée “calviniste” depuis le XVIe siècle, et conséquemment il n’est pas abusif de dire qu’Augustin était calviniste sur la question du salut.
Cyrille de Jérusalem, patriarche de la cité du même nom, n’était nullement “romain” (au sens théologique et ecclésiologique), idem pour Basile de Césarée en Cappadoce (Anatolie) qui dépendait vraisemblablement du patriarcat oriental d’Antioche. Quant à Jean Chrysostome, il était patriarche de Constantinople, donc totalement indépendant de l’épiscope romain. D’ailleurs, Jean Chrysostome ne fut pas baptisé lorsqu’il était bébé même s’il est né dans une famille chrétienne, preuve que le milieu orthodoxe dont il est issu adhérait à la position protestante baptiste/mennonite plutôt que papale sur le baptême. (Source : Raymond Vaillancourt, « Le baptême des enfants », Revue Notre-Dame, No 4, avril 1981.)
S’il y a un parti qui commet constamment des anachronismes dans ce débat, c’est bien le parti papal, qui essaie de légitimer ses velléités dominatrices en projettent des situations d’une époque donnée sur les époques antérieures où la situation réelle était fort dissemblable.
Aux deux premiers siècles de l’ère chrétienne, l’épiscope ou pasteur de la communauté chrétienne de Rome est un ministre de l’Évangile comme n’importe quel autre ministre de l’Église de Jésus-Christ. « En écrivant aux Corinthiens, Clément de Rome n’assumait pas plus d’autorité papale qu’Ignace d’Antioche écrivant aux diverses églises d’Asie mineure. » (Jules-Marcel Nicole, Précis d’histoire de l’Église, Nogent-sur-Marne, Éditions de l’Institut Biblique, 2005, p. 35 sur 295.)
En 190, l’évêque de Rome Victor Ier excommunia l’anti-trinitaire Théodote de Byzance, mais cela n’est point du papisme car Théodote enseignait son erreur dans la cité de Rome et ce cas d’indiscipline ecclésiastique relevait donc de la juridiction de Rome. Lorsque Victor Ier excommunia des églises d’Asie mineure en 195 car elles célébraient Pâque en même temps que les juifs, l’éminent apologète Irénée de Lyon intervint contre lui car ces églises ne font pas partie de la juridiction de Rome et surtout car le motif pour prononcer l’anathème était insuffisant.
Au milieu du IIIe siècle, Cyprien de Carthage entra en conflit avec Étienne Ier de Rome quant à la validité du baptême des hérétiques : l’usage de Carthage était de rebaptiser les hérétiques qui entraient dans l’Église trinitaire tandis que l’usage de Rome était de considérer le baptême hérétique comme valide. Cyprien maintint l’usage carthaginois.
En 325, le Concile de Nicée — où l’évêque de Rome était absent et dont la raison d’être était de réfuter l’arianisme — décida aussi que trois métropolites (évêques de mégapoles ayant acquis une autorité sur les évêques des petites cités de leur diocèse à la fin du IIIe siècle) auraient des compétences dépassant le cadre de leur diocèse : Antioche, Alexandrie et Rome. Cela faisait de cette triade d’évêques des sortes de “super-métropolites”, ou patriarches. Mais cette compétence extraordinaire était alors conçue comme une capacité d’intervention occasionnelle et exceptionnelle, pas un droit de direction continuelle.
En 343, le Concile de Sardique (Bulgarie) affirma qu’un évêque condamné par une décision ecclésiastique peut porter le jugement en appel à Rome. Bien que cela paraisse comme une manifestation de suprématisme romain, il faut comprendre que la plupart des conciles et des discussions christologiques de l’époque se déroulaient entre Grecs et avaient lieu en Orient. En vérité, l’évêché de Rome était marginal dans ces débats, et s’est ironiquement la raison pour laquelle les Orientaux eurent parfois recours à son arbitrage dans leurs controverses (ce qui ne signifie pas que ses avis furent toujours appliqués).
En 378, l’Empereur d’Occident Gratien enjoignit les autorités civiles d’envoyer à Rome les évêques contestant une décision synodale de leur province. Or cela est plus un cas typique de centralisation politique et d’ingérence étatique dans les affaires ecclésiastiques qu’une reconnaissance de l’Église universelle.
En 380, l’Empereur d’Orient Théodose Ier déclara vouloir rallier tout l’Empire à « la foi des évêques de Rome et d’Alexandrie », preuve que Rome ne faisait pas figure d’unique référence à cette époque mouvementée. En 381, le Concile de Constantinople étendit la dignité patriarcale aux métropolites de Constantinople et Jérusalem. Le 3e acte du Concile de Constantinople instaura une hiérarchie de “primauté d’honneur” accordant la première place au patriarcat de Rome et la deuxième place à Constantinople. Dans ce dispositif de cinq patriarcats, Rome suivie de Constantinople avaient une importance symbolique mais aucun patriarcat ne pouvait prétendre avoir un pouvoir absolu — théorique ou effectif — sur l’ensemble de la Chrétienté, mais seulement une attraction régionale. Il faut attendre l’épiscopat de Sirice (384-399) pour que l’évêque de Rome prenne l’habitude de communiquer ses opinions aux autres évêques sous forme de décrétales.
En 451, le 28e acte du Concile de Chalcédoine, présidé par le patriarche Cyrille d’Alexandrie, accorda une “préséance” égale à l’ancienne et à la nouvelle Rome (c-à-d Constantinople). Dans un geste schismatique, l’évêque de Rome Léon Ier rejeta ce 28e acte du Concile de Chalcédoine. Nous pouvons considérer Léon Ier comme le premier pape.
Soulignons que pendant tout ce temps, les écrivains de l’Église africaine (Tertullien, Lactance), de l’Église grecque (Eusèbe de Césarée, Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse) et de l’Église occidentale (Ambroise de Milan, Hilaire de Poitiers) n’ont jamais attribués un droit de suprématie à l’évêché de Rome.
Une conjoncture de circonstances temporelles où la théologie ne fut pour rien permit au patriarche de Rome de s’élever progressivement au statut de principal dirigeant religieux en Occident :
- À partir de 404, les empereurs d’Occident s’installent à Ravenne (Italie du nord) et exercent peu de contrôle sur les affaires municipales de Rome, tandis que les patriarches de Constantinople demeurent sous l’influence directe des empereurs byzantins.
- Le métropolite de Carthage, principal concurrent à Rome (ou facteur d’équilibre) en Occident, se retrouve sous la domination des Vandales ariens au Ve siècle puis des musulmans au VIIe.
- Les autres patriarches orientaux (Antioche, Alexandrie, Jérusalem) et le métropolite de Séleucie-Ctésiphon (Assyrie) se retrouvent sous la domination islamique dès le VIIe siècle.
- L’aura et le prestige temporel de Rome, ancienne capitale impériale, rejaillit irrationnellement sur l’évêché y siégeant.
Or même si l’évêque de Rome a gagné un net ascendant en Occident dès cette époque, il fallu attendre au moins un autre demi-millénaire pour que ses erreurs théologiques deviennent incontestées dans l’Église d’Occident. Ainsi, le pédobaptême et le culte des icônes ne s’imposèrent pas en Occident avant le Xe siècle. Le baptême par aspersion ne remplaça pas le baptême par immersion avant le XIVe siècle. Les évêchés gardèrent une autonomie liturgique complète jusqu’au VIII siècle, lorsque Carloman, Pépin le Bref puis Charlemagne accélérèrent la latinisation de l’Église franque non pas pour une raison théologique, mais pour faciliter l’administration civile et la communication académique à l’intérieur de l’Empire carolingien. Le légat pontifical en Europe du nord, Boniface, exploita néanmoins ce processus de latinisation institutionnelle afin de contraindre l’épiscopat autonome de Gaule et de Germanie à entrer en vassalité vis-à-vis Rome.
En 864, le pape Nicolas Ier attaqua Hincmar, l’archevêque de Reims, pour établir que dorénavant aucun concile ne pourrait se réunir sans l’assentiment préalable du pontife. En 877, le pape Jean VIII obtint de l’Empereur d’Occident Charles le Chauve que désormais l’investiture des métropolitains serait soumise à l’approbation pontificale.
C’est aussi au Haut Moyen Âge que c’est imposé le culte des saints, acte d’idolâtrie qui vient nullifier le christianisme salvifique. Nombre de saints dans l’Église romaine sont en fait des calques d’anciennes déités païennes. L’exemple le plus connu est saint Nicolas, d’origine germanique (Sinterklaas), alias le Père Noël. On peut aussi mentionner sainte Brigitte, déesse de la fécondité, et le cas de « Grégoire de Tours [qui] relata l’initiative pastorale d’un évêque auvergnat qui, impuissant à déraciner une fête païenne se déroulant sur le mont Helarius, construit sur les lieux une église en l’honneur du saint chrétien Hilarius » (ASSR).
Autour de l’An Mil, on peut dire que si, du point de vue temporel tout n’était pas noir — révolution agricole, essor urbain, pacification féodale, innovation technologique (cathédrales gothiques) — au plan spirituel, c’est vraiment l’âge des ténèbres européen. Le polythéisme papal s’est imposé depuis plusieurs siècle, et les dernières poches de résistance ont été neutralisées. Mais la redécouverte de la doctrine apostolique par les pré-réformateurs dès le XIIe siècle (Vaudois français et italiens, Wyclifites anglais, Hussites tchèques) annonce la Réformation protestante du XVIe siècle.
Plus proche de nous dans l’histoire, le dogme de l’immaculée conception ne fut décrété qu’en 1854, le pontife romain n’est devenu “infaillible” (!) qu’en 1870, la première communion à sept ans n’a été fixée qu’en 1910, la “vierge” Marie n’est devenue “corédemptrice” (!) qu’en 1943, et le récit non-biblique de l’assomption ne fut adopté qu’en 1950. Finalement les limbes furent solennellement abolies par le Vatican en 2006.
Démonstration faite, il n’est pas erroné de dire que les Pères de l’Église furent calvinistes dans de multiples domaines de leurs théologies.
En guise de réponse supplémentaire, je renvoie aux documents suivants ma détractrice qui exploite l’idée de la vraie-fausse problématique du canon néotestamentaire comme légitimation d’une tradition extra-scripturale :
- De l’oral seul à l’Écriture seule (je n’en suis pas l’auteur)
- Bref historique du canon néotestamentaire
- Quatre différents concepts historiques de « tradition » (je n’en suis pas l’auteur)
Tu as des sources au sujet que l’Église catholique nomma Marie corédemptrice en 1943? Il me semble qu’un mouvement religieux de Lac-Etchemin fut déclaré hérétique par Mgr Ouellet justement pour cette raison.
Je suis au courant que l’Armée de Marie a été excommuniée. La source à laquelle je me réfère est ce billet de “Un poisson dans le net” qu dit que :
Peut-être que Pie XII n’a pas utilisé le terme “corédemptrice”, mais si Marie participait avec Jésus à l’expiation des péchés, alors Marie serait effectivement corédemptrice.